jeudi 24 août 2023

QUAND LES VAGUES SE RETIRENT, les bourreaux meurent aussi.

 


Le dernier film du cinéaste philippin Lav Diaz fait 3 heures, autant dire la durée d'un court-métrage pour lui, dont certaines oeuvres excèdent la dizaine d'heures sans problèmes. Chouchou intermittent des festivals européens où ses films provoquent leur petit effet léthargique, entre fascination et hypnose, le cinéma de cet homme n'est pourtant ni compliqué ni hermétique. Contemplatif sûrement, osant la durée sur des séquences qui chez d'autres passeraient à la trappe sur la table de montage.

Pourtant, ses films ne sont pas exempts de quelques effets d'ellipse ni de coquetteries temporelles. Ici, nous suivons les itinéraires de deux flics (il faudra comprendre que l'un des deux en est effectivement un, à notre grande stupeur) à un moment clé de l'histoire récente des Philippines, celle où l'ancien président Rodrigo Duterte, sorte de Bolsonaro de là-bas, ordonna la fameuse "Opération Tokhang" qui permettait aux policiers comme à n'importe quel bon citoyen d'exécuter toute personne en lien avec le trafic de drogues.

Selon les sources officielles, l'opération fit 8000 victimes, mais les ONG tablent plutôt sur quelques 30000 morts, parmi lesquels quelques règlements de compte maquillés, de nombreuses bavures et ainsi de suite. Quand les vagues se retirent est donc un film noir, et sa (relative) faible durée lui a permis une sortie estivale dans nos salles. Le style Lav Diaz se reconnait assez vite: une manière très sensuelle de filmer les paysages et les villes sous tous les angles, même les moins glamour, dans un très beau noir et blanc.


Avec Diaz, il ne faut pourtant pas s'attendre à une narration classique. Si le film s'attarde d'abord sur le lieutenant Hermès Papuran (John Lloyd Cruz), c'est pour nous montrer le grand flic qu'il est comme  le type sanguin qu'il peut être (il terrorise et tabasse sa femme et son amant, pris la main dans le sac). Quand on le voit réapparaitre plus loin dans l'histoire, c'est tout couvert de la tête aux pieds d'un psoriasis qui lui donne l'apparence d'un homme reptile, aussi lézardé que les murs lépreux du quartier "rouge" où va se dénouer l'histoire. Papuran a tellement somatisé les horreurs commises durant l'Opération Tokhang que sa peau en garde encore la mémoire.

En face, l'ancien flic déchu Supremo Macabantay (Ronnie Lazaro, terrible), son ancien mentor, que Papuran a jadis fait tomber pour corruption, vieux type taré qui hurle son dévouement à Jéhovah et baptise ses victimes en les torturant dans une bassine d'eau. A la deuxième séance de torture, les deux dames assises derrière moi se sont d'ailleurs levées, direction la sortie, sans attendre de voir comment il allait se servir du curieux petit couteau qu'il a commandé au rétameur du coin. Et c'est vrai qu'on peut trouver à ce sale bougre comme un lien d'affinité avec le personnage de Dennis Hopper dans Blue velvet: dès qu'il apparait on sait bien qu'il va se passer un sale truc et on se crispe un peu. Pénible, le gars.


Quand les vagues se retirent
témoigne d'une très sale période mais aussi et surtout d'une manière de filmer que Lav Diaz est le seul à assumer complètement. Bon nombre de ses détracteurs, et il en a, pensent que ces façons non pas d'étirer, mais de ne jamais raccourcir ses séquences est une marque de confort, comme un aveu de faiblesse à l'opposé de ceux qui savent couper et retrancher en laissant parler les vides. C'est faux, car tout en mettant au centre du film la politique mortifère de Duterte et les traumatismes qu'il engendra, il faut voir comment il montre très peu cette "guerre" contre la drogue, en convoquant juste le personnage très attachant du photographe de presse, sorte de Weegee de Manille, montrant des exécutions par quelques clichés frappants, et sans cesse attaqué par le pouvoir qui diffuse la rumeur selon laquelle ses clichés ne sont que des mises en scène.


Manière habile pour Diaz de ne pas mettre en scène, justement, ces exécutions sommaires et de n'en montrer que l'après. Si les officiers Papuran et Macabantay ne sont bel et bien que les deux faces d'une même pièce, ce que la douloureuse scène finale symbolise en une lutte absurde, sanglante et vaine, qu'il ne restera que deux corps saccagés d'une même violence (l'un en portant les stigmates sur son corps, l'autre ayant trouvé une refuge dans la démence et une foi corrompue).

C'est le moment idéal d'aller s'enfermer 3 heures dans une salle de cinéma pour profiter de la clim. En attendant de filer voir le dernier Nuri Bilge Ceylan (3h15), je ne saurais trop vous inciter d'aller découvrir le dernier Lav Diaz: une sortie en salles d'un de ces films n'arrive pas tous les jours.

Grand cinéaste !


vendredi 11 août 2023

LES FILLES D'OLFA, ceci n'est pas un film.


 

On est d'emblée curieux de voir ce que le dispositif de mise en scène établi par Kaouther Ben Hania va donner: clair comme de l'eau de roche, la réalisatrice propose à Olfa de "rejouer" sa vie depuis son adolescence jusqu'à aujourd'hui. On sait que cela va pas mal secouer car pour interpréter ses deux filles ainées, "emmenées par les loups" dit-elle, deux comédiennes assez ressemblantes seront convoquées. Pour jouer les moments les plus durs, une troisième jouera Olfa elle-même.

Sans connaitre cette histoire qui, on le comprendra à la fin du film, a défrayé la chronique en Tunisie, on comprend immédiatement ce qui est arrivé aux deux grandes. Les deux cadettes restées à la maison, qui joueront leurs propres rôles, ont bien du mal à retenir leurs larmes en rencontrant pour la première fois les jeunes femmes qui vont jouer leurs soeurs disparues: elles leur ressemblent tellement.

Les filles d'Olfa démarre fort car, évacuant dans son premier quart d'heure l'énorme charge émotionnelle du récit qui va suivre, il nous épargne une longue montée en tension mélodramatique qui aurait plus ressemblé à une prise d'otage qu'à un récit de vie.


Si Rahma et Gofrane sont bel et bien tombées dans les filets des Frères Musulmans qui les ont fait s'exiler en Lybie auprès d'un groupuscule de l'Etat Islamique, comme on l'aura vite deviné sans pourtant connaitre l'histoire, c'est à la vie d'Olfa qu'il faut d'abord se coller, et écouter la relation de cette vie qui s'est faite dans la défiance des hommes et de ce qu'ils étaient capable de lui faire à elle, à ses soeurs quand elle était ado, à ses quatre filles ensuite. 

Toute l'oppression masculine et religieuse était déjà dans l'éducation d'Olfa, qu'elle a ensuite transmise à ses filles. Si on est épaté par ce qu'elle raconte du temps où elle frappait les hommes qui voulaient entrer "de force" chez elle et ses soeurs (pas de frères, et un père déjà ailleurs), qu'on rigole avec elle du traitement qu'elle a infligé à son "époux", rustre sans éducation avec qui elle n'a couché que quatre fois, dit-elle, c'est en revanche beaucoup moins drôle de l'entendre témoigner du comportement de sa soeur, qui encourageait ce mari à la frapper et à la coincer dans un coin pour lui faire son affaire "comme un homme" le soir de ses noces.



Peu à peu le sourire s'éteint puisque pour protéger ses filles, elle n'aura trouvé rien d'autre que d'inculquer de la méfiance et une pudeur exagérée, celle-là même que prônera les Frères avec de plus en plus d'insistance après la chute de Ben Ali.

Dans son dispositif de représentation très théâtrale (ou de thérapie de groupe, ce à quoi le film ressemble aussi un peu) surgissent souvent des non-dits qu'Olfa a parfois du mal à entendre (Olfa a éduqué -seule - ses 4 filles et n'a pas su utiliser autre chose que la violence et les coups quand ses deux grandes étaient adolescentes) et ses deux plus jeunes filles parfois du mal à dire: jamais le terme d'abus sexuel ne sera prononcé au sujet de ce "beau-père" de passage dont Olfa s'était amourachée et qui provoquera la séquence la plus étrange du film: tandis que la jeune Tayssir harangue celui qui joue cet homme qui lui a fait tant de mal, celui-ci demande à ce que la scène s'arrête, ne supportant pas ce que la jeune femme a à lui dire. 


On ne saura trop s'il s'agit là du poids d'une pudeur personnelle là encore édictée par la morale et le religieux, ou un trop-plein émotionnel que ne peut s'infliger l'acteur (Majd Mastoura, qui incarne tous les rôles masculins, ces fantômes interchangeables), mais comme dans bon nombre de films iraniens sur lesquels planent en permanence l'ombre du Coran malgré la liberté apparente avec laquelle ces films abordent leurs sujets, il reste des thèmes qu'on ne peut aborder qu'en insistant sur les vides du discours, les ellipses du récit familial.

Si l'émotion se délite au fil du récit d'Olfa et de ses filles, c'est que si la représentation cinématographique a pris les atours d'une répétition théâtrale plutôt inédite, ce sont les flashs infos qui finiront par prendre le relais du récit, et le conclure. De voir soudain surgir ces morceaux de réel du flot des infos et des vidéos youtube ramène justement ce qu'on avait vu jusque là à un subterfuge narratif, à un ersatz de réalité. C'est pourtant la suite de l'histoire qui vient de nous être racontée (les vraies Rahma et Gofrane filmées dans leur prison lybienne, sous leur hijab, l'une d'elle tenant par la main la petite fille qu'elle a eu avec un chef de l'Etat Islamique, mort sous les bombes) mais cette partie-là, on aurait pu la voir à la télé.


Curieuse chute de tension au bout d'un film démarré au bord des larmes et qu'on termine les yeux secs, avec l'envie de d'éteindre son poste au générique de fin. Les filles d'Olfa a pu faire son effet au coeur de la compétition cannoise où son caractère d'objet hybride a semblé réveiller quelques festivaliers de leur torpeur. Partant de ce principe de répartition des tâches entre protagonistes réels et comédiens, la cinéaste auraient peut-être pu aller plus loin, quitte à bousculer ses personnages, prendre des libertés et emmener son film en terre inédite. 

S'il faut saluer ses intentions et la bienveillance de son regard, il est dommage que Kaouther Ben Hania n'ait pas plus fait confiance à son cinéma, et continué à fournir des copies conformes, mais jouées là encore, à ces images surgies du flot anonyme de l'information en continu. On pense à Brian de Palma qui avait rejoué toute une dramatique captée sur les réseaux sociaux et youtube, dans Redacted, ce film incroyable qui reconstituait un viol de guerre commis par des trouffions américains en Irak. 

Puisque la cinéaste a fait rejouer à ses protagonistes les instants forts restés dans la mémoire d'Olfa et de ses filles, elle aurait pu aussi continuer à substituer à l'image médiatique, aseptisée et anodine, cette troublante copie du réel. Pari à moitié tenu donc

mercredi 26 juillet 2023

ASSAUT, Die hard chez les ploucs.

 



Avis de grand froid sur le cinéma d'action en ce moment, à l'heure où l'Amérique nous bombarde de ses feux d'artifice de la dernière chance pour sauver le soldat Hollywood de la désaffectation totale de ses salles, qu'ils soient roses bonbon, atomiques champignon, en combi fouet et chapeau tout cuir ou saut de l'ange à moto sans trucage mais avec gros code promo, Adilkhan Yerzhanov non seulement adresse un clin d'oeil à l'emblématique Assaut de Carpenter du fin fond de ses années 70, mais nous enjoint surtout à retrouver les plaisirs simples de la série B grand style, économie de moyens mais efficacité partout, que Big John justement a porté à des degrés de maitrise quelques décennies durant.

Prise d'otage dans l'école d'une petite ville, cinq affreux masqués et quelques gosses à l'intérieur, des forces d'intervention qui vont mettre des jours à rappliquer (Dieu que c'est grand et vide, le Kazakhstan), et des locaux très emmerdés qui se décident à y aller seuls. Top chrono.

Le directeur d'école, le chef de la police locale (son adjoint a démissionné sitôt la nouvelle tombée, pas assez payé pour ces conneries...), le prof de dessin, de maths, le concierge alcoolique de l'école, le responsable de la maintenance, une mère de famille, le prof de sport et son protégé, Turbo, un attardé mental dont on finira par guetter les onomatopées joyeuses, et finalement pas si connes au regard des imbécilités que vont proférer tous ces tocards paniqués. On se croirait sur la ligne de départ d'un film des frères Coen...


Yerzhanov est sans doute le seul cinéaste actuel à se permettre ce stoïcisme à l'ironie flirtant avec le cynisme le plus absolu tout en nous proposant des histoires gorgées de punch et de violence. Il est le seul, aussi, à pouvoir invoquer Jacques Tati et Tarantino dans un même plan (ces individus masqués et armés qui traversent tranquillement la cour tandis qu'au premier plan, le prof de sport se livre à une démonstration pitoyable de nunchaku), voire un mélange de John McTiernan et de Claude Zidi (cette terroriste qui se relève fièrement après s'être pris une balle avant de se prendre les pieds dans un tuyau qui dépasse).


Nos héros se révèleront bien sûr à eux mêmes au fil de cette terrible épreuve. Révélation qui prendra parfois les aspects d'un jeu de rôles grandeur nature, avec nos apprentis Chuck Norris dessinant le plan de l'établissement dans la neige pour savoir par où entrer sans se faire shooter direct, séance de tir pour savoir qui jouera le sniper, courses chronométrées pour savoir qui court le plus vite, engueulades pas toujours fines qui révèleront les lâchetés des uns, les forces des autres. Les théoriciens pourront s'amuser à y décortiquer une mise en abîme géniale de quelques principes de mise en scène si cela les amuse, qu'ils ne se gênent pas pour moi: je suis d'accord avec eux.

Film d'action donc, mais aussi comédie cinglante sur la déshérence du système policier kazakh (taper sur l'Etat est la raison d'être du cinéma de cet homme-là) qui jette tout de même un froid de banquise avec son dénouement qui vous arrive dessus comme on se prend un congère, renvoyant dos à dos une police de branleurs et des terroristes effrayants mais sans motifs, muets comme des carpes, sans revendication autre que leur sauvagerie assumée ( et leur nullité finalement révélée, parce que se faire décaniller par cette bande de bras cassés, franchement...).


Yerzhanov travaille toujours avec sa petite bande de comédiens, dont le merveilleux Daniyar Alshinov avec sa voix de pingouin et sa jolie pointe de course. Une fidélité à toute une petite bande comme à cette idée fixe, qui parcourt son cinéma de long en large: que faire de cet héritage soviétique dont tout le monde peine à se remettre, que faire de ce glorieux passé de guerriers des steppes dont il ne reste plus que des paysages malfamés et ces mentalités étriquées: pointant derechef le machisme ambiant comme la beauferie générale ici à l'oeuvre, Assaut commence d'ailleurs par un sommet de lâcheté masculine jamais vu avant de trouver son remède par l'instinct maternel d'une femme décidée à tout tenter,  réveillant en chacun son petit instinct guerrier.


Pour profondément nihiliste qu'il soit, le cinéma de Yerzhanov est certainement un des plus jouissifs du moment. Je vous conseillerais donc de vous précipiter sur cet Assaut comme de ne pas y aller trop vite avec L'éducation d'Ademoka, sorti en même temps sur nos écrans mais dont le minimalisme railleur risque de trop désarçonner d'entrée, si vous ne le connaissez pas encore bien (cf critique sur ce même blog, deux pages plus bas).

Trois ans après son génial A dark, dark man, Yerzhanov vient de prouver une nouvelle fois qu'il est un immense réalisateur de film noir. Et pas que.

lundi 24 juillet 2023

WELFARE, toute la misère du monde.

 



Réalisé en 1975, le documentaire de Frederick Wiseman sur le bureau d'aide sociale Welfare de New York ressort cet été au bénéfice d'une adaptation théâtrale qui n'a pas récolté que des éloges au dernier festival d'Avignon. On voit ce qui a pu intéresser Julie Deliquet dans cet enchaînement de confrontations entre les employés des services sociaux et ces hordes de démunis dont on peinera, à l'arrivée, à comptabiliser les troubles, les peines et les malheurs, mais le film de Wiseman offre bel et bien un matériau brut de première qualité à qui voudrait en tirer de la dramaturgie à moindre coût, voire quelques éléments de fiction. Pour mémoire, un des internés du Titicut follies tourné par Wiseman en 1967 dans un établissement psychiatrique aurait inspiré à Ken Kesey le personnage de McMurphy pour son Vol au-dessus d'un nid de coucou.


On connait les manières de Frederick Wiseman, cette façon au long cours de s'immerger dans une institution en ne se contentant jamais de camper dans un camp ni dans un autre, cumulant un nombre invraisemblable d'heures de rushs pour en extraire des films souvent longs (ici, 2h45). Nulle recherche de crescendo dans son montage: la tension est là, directe et déjà électrique entre ses demandeurs qui ne comprennent rien aux difficultés qu'ils rencontrent parce que parfois ils n'ont pas les moyens de comprendre (un nombre incroyable de personnes handicapées ou malades pour qui ces bureaux sont les derniers points d'arrimage à une ultime tentative de ne pas se retrouver à la rue), parce que l'administration se montre trop tatillonne, trop floue, n'a pas prévu tel cas de figure, n'a pas tenu compte d'une pièce fournie... Quiconque s'est confronté un jour à ses institutions reconnaitra sans problème l'universalité du problème.


Contrairement à ce qu'on peut lire ici et là sur Welfare, le film n'a pas été tourné sur une seule journée, mais il est le fruit d'une récolte qui a duré plusieurs mois de tournage. Voilà pourquoi Wiseman est un cinéaste singulier, et un très grand documentariste. Voilà pourquoi aussi la présence de sa caméra n'a pas l'air, assez vite, de gêner les intervenants qui finissent par se livrer sans fard aucun, dans un mouvement commun à vouloir préserver leurs chances (de respecter les règles pour les employés, soucieux des marches à suivre, de survie pour les allocataires, venus quémander pas grand chose). 


La force du travail de Wiseman est de nous montrer cette confrontation quotidienne entre la misère et ces employés sans jamais nommer, mais en le montrant toujours, invisible et froid, dévorant ses propres enfants, cet Etat qui vise de manière évidente le découragement voire l'éradication de ces derniers de cordée, cette couche de sédiments inutile au bon fonctionnement de la société.

Chaque confrontation est un combat, plus ou moins douloureux. Tout y passe. Cette femme qui ne comprend pas pourquoi on ne veut pas la réinscrire tombera sur ce jeune homme barbu, à la démarche dansante mais visiblement obstiné, qui n'hésitera pas à monter dans les étages pour aller sonner les cloches de son cadre, du responsable de cette erreur d'appréciation, et d'en redescendre avec une bonne nouvelle d'un air toujours aussi blasé. 


Plus loin, une responsable craque en se refusant tout à coup à gérer deux cas compliqués (un ancien junky bizarre qui ne veut pas partir tant que son problème n'est pas réglé et une femme, venue défendre le cas de sa mère dans une affaire ô combien tordue, qui lui hurle dessus en voulant la mettre plus bas que terre) en faisant appel à la sécurité.

Moment sur le fil, où l'on voit cet officier de police (Noir, tous les membres de la sécurité sont des flics afro-américains) se refuser à intervenir arguant qu'il n'y a aucun souci de menace physique, et pensant peut-être que cette employée (Blanche) cherche à se débarrasser de ces femmes (Noires) pour de mauvaises raisons; "Je ne suis pas travailleur social, moi, faites votre boulot !".


Un autre moment nous montre un type visiblement dérangé, - il prétend avoir passé un mois à l'hôpital à cause de "trois nègres et un portoricain" qui l'auraient tabassé - ne cesser de provoquer un officier à coups d'arguments racistes plus caricaturaux les uns que les autres. Ils finiront par le foutre à la porte, ayant épuisé leur patience comme leur sens de l'humour. Toute la misère du monde, en un seul lieu.

Tous ces gens sont inoubliables, il serait long et fastidieux de tous vous les raconter, mais les moments les plus troublants sont sans aucun doute ceux où on suspecterait presque Wiseman d'avoir employé des acteurs. C'est cet homme visiblement venu en qualité d'aide juridique qui se montre aussi têtu et tenace qu'un pitbull pour qu'on s'occupe de cette jeune fille enceinte et qui a des petits airs, tout comme le regard noir fermé et menaçant d'un Harvey Keitel qui cherche des noises.


Welfare
d'ailleurs s'achève sur une confrontation entre un responsable, gominé comme un larbin des Sopranos et s'exprimant avec un accent du Bronx carabiné et un type complètement allumé, sosie parfait du frangin moustachu des Sparks en plus grand, qui se lance dans une diatribe extraordinaire contre la société, Dieu, lui-même et tous les autres.

Ultime laïus qui nous aura confirmé cette réalité douloureuse que lorsqu'on a fini de perdre complètement pied, il est illusoire de vouloir du réconfort ou un secours quelconque de ces quatre entités aussi peu fiables les unes que les autres.


vendredi 21 juillet 2023

L'EDUCATION D'ADEMOKA ou Beckett dans les steppes.

 


Pas sûr que Adilkhan Yerzhanov étoffe son fan-club avec L'éducation d'Ademoka, qui nous arrive en France en même temps qu'un autre de ses films récents, Assaut. C'est que le bonhomme filme beaucoup: rien que l'année dernière, une série télé de 7 épisodes (!!!), un court-métrage, trois longs dont cette joyeuse pochade dépouillée à l'extrème qui ferait beaucoup penser, comme à son habitude, au cinéma pince-sans-rire d'Aki Kaurismäki, - qui semble bel et bien être son modèle revendiqué -, si ce n'est qu'ici encore on ne peut s'empêcher de songer au théâtre de Beckett, voire la veine poétique du Pasolini jovial et tout dépouillé de Des oiseaux, petits et gros ou encore au stoïcisme quasi busterkeatonien de certains  grands moments du cinéma de Takeshi Kitano: les longues phases d'immobilisme impassible y sont bien souvent les préludes de furieuses orgies de mandales. Le tout égaré dans l' immensité des paysages kazakhs.

Ademoka est une jeune Tadjik au drôle de look et aux airs éteints qui se fait souvent déloger des camps de fortune où elle loge avec sa famille dans le plus grand dénuement. Où l'on apprendra au passage que le Kazakhstan subit lui aussi son "grand remplacement" en la personne de ses réfugiés des pays voisins, et gère le problème comme tout le monde: en raflant toute cette misère à coups de matraques et en la ramenant à la frontière manu militari.


Parti-pris peut-être du à des impératifs budgétaires, ou affirmation d'une esthétique dénonçant la situation matérielle lamentable des structures d'Etat, tout est filmé dehors, dans des dispositifs absurdes qui confèrent au film tout entier des allures à la Dogville, avec ses maisons dessinées au sol, sans parois ni fenêtres, ou de scène théâtrale expérimental d'un spectacle off à Avignon. 

Une chaise, un bureau, et zou on donne des cours au milieu d'un terrain de foot, on y prend des décisions importantes, on y prononce des discours éloquents, on y ouvre les parapluies puisque parfois évidemment, il pleut. Les sans-papiers doivent passer par un cadre tendu avec des tringles à rideau censées faire portique de sécurité. Même les voyous ont l'air d'avoir été dessiné à la hâte, avec les trois feutres de couleur qui restaient.


Ademoka se tire indemne d'une rafle policière parce qu'un flic plus sympa que les autres a fouillé dans son sac, et y a trouvé une bande-dessinée qu'elle a dessiné elle-même.  Lui ayant trouvé du talent, le policier la dirige vers un professeur qui saura la prendre en charge, dit-il. Il s'agit d'Ahab, clochard alcoolique, boiteux, aux dents en avant, qui roupille dans la steppe sous les éoliennes et ne sait pas l'ouvrir sans citer les philosophes, les poètes et les grands écrivains qu'il connait par coeur. Mody Dick est un de ses livres préférés.


Toujours la même musique chez Yerzhanov, qui n'en a pas fini avec la stigmatisation d'un pays, le sien, gangrené par la corruption au moindre niveau. Aussi cite-t-il Goethe, par la voix de son érudit dépenaillé: "Le patriotisme est étranger à l'art comme aux sciences". Yerzhanov est bien le genre de tête de mule à tête dure à faire de ce genre de dogme une boussole pour sa créativité.  Si le proviseur lui pique son salaire depuis longtemps, Ahab prendra la bourse d'Ademoka en échange de son aide. Son cinéma tourne depuis toujours autour de ce même thème, prenant des airs de comédie blafarde (The owners), de grande fresque romanesque au lyrisme intense qui soudain dégringole (La tendre indifférence du monde) ou de pur film noir désabusé qui défouraille à tout-va (A dark dark man, son meilleur film à ce jour). Pas sûr que cette variation un brin arty et dépouillée sur le même thème convainque tout le monde. Il y en a déjà pour crier au foutage de g..., mais on verra avec Assaut si Yerzhanov continue à avancer ou s'il commence à pédaler dans la semoule...



Pour ma part, j'ai trouvé le dispositif de mise-en-scène suffisamment gonflé pour continuer à croire en la singularité d'un auteur que je surveille depuis longtemps. Sans parler de cet usage saugrenu du format scope pour embrasser tout ce vide dans lequel apparait quelque personnage incongru par la gauche, par la droite, un vide parfois comblé par des silhouettes d'avions cloués au sol depuis la fin de l'URSS sûrement (Yerzhanov ne craint ni les symboles, ni l'emphase qui fait plouf).

Je ne l'avais pas reconnu tout de suite, mais c'est le même comédien qui incarnait le grand flic balèze, taiseux et très brutal de A dark dark man qui ici incarne Ahab, dégaine avachie et look pas très frais. Il s'appelle Daniyar Alshinov et, on peut le dire, c'est un comédien, un vrai.

On déconseillera donc à celles et ceux qui ne connaissent pas ce grand cinéaste de commencer par celui-ci même si son dénuement formel comme la simplicité de son propos m'ont personnellement ravi, et fait sourire tout du long.



dimanche 16 juillet 2023

IL BOEMO, le masque de la mort lente.


 Le dernier film du cinéaste tchèque Petr Vaclav nous raconte donc la vie du compositeur Josef Myslivecek (nous l'appellerons Josef si vous le voulez bien), musicien tombé rapidement dans l'oubli malgré ses triomphes en Italie et le reconnaissance de ses pairs comme des générations qui suivront, dont un certain Mozart qui lui chipa, raconte-t-on, quelques mélodies.

N'étant pas un fin mélomane mais me targuant quand même de posséder une certaine oreille, je dirais qu'à vue de tympan, la musique du bonhomme n'était pas de la roupie de sansonnet. Vojtech Dyck incarne avec une belle prestance ce grand gaillard fort bien fait de sa personne, qui mena bon nombre de grandes dames et d'autres aux vies plus dissolues dans son lit, fut protégé par les plus grands dont le prince de Naples, quelques ducs et ambassadeurs, claqua beaucoup aux tables de jeux et dans les bordels et mourut dans la quarantaine, littéralement dévoré par la syphillis.

C'est peut-être par esprit cocardier que le réalisateur rend ici justice à un grand compatriote, mais il y a non seulement quelque chose de saisissant dans le destin de cet artiste, dont l'évidence du talent sauta aux yeux de tout le monde, mais une manière de parler de l'époque, de filmer les personnages qui en font plus qu'un simple biopic.

Il y a tout d'abord cette absence de complexe à filmer de longues séquences d'opéra, en restituant toute l'exubérance d'époque, comme les coulisses peu ragoutantes où la noblesse se comporte comme dans une auge. On y voit de ces chapons poudrés qui crachent par-dessus le balcon de leur loge, en balancent les os de poulet, le prince de Naples chier dans une soupière et faisant admirer ses étrons à l'artiste, ou un comte jaloux violer son épouse sur le parquet d'un immense salon après avoir demandé aux servantes et à ses gosses de déguerpir.


Une sacrée galerie de personnages sur laquelle la caméra de Vaclav s'attarde souvent avec une gourmandise sadique, captant ici la carnation rougeaude d'une cantatrice en plein envol lyrique, le regard effaré et humide de cette diva au sale caractère, aussi prévisible qu'une girouette en pleine tempête (magnifique Barbara Ronchi qui incarne "La Gabrielli", Callas d'époque), dont le tapage incessant et les terribles accès d'humeur se révèlent de subtils garde-fous au climat délétère qui l'entoure.

Si l'esthétique du Amadeus de Forman éclatait sous les dorures et la surcharge de lustre, laissant suinter derrière de sales odeurs de pourriture et de mort, c'est dans de grands espaces biens souvent vides et poussiéreux qu'évolue Il boemo, surnom donné par les Vénitiens à ce natif de Prague qu'on voit dans l'ouverture du film mourir, ayant ôté son masque, le visage ravagé, dans cette grande pièce silencieuse où il n'y a plus rien.


Une scène d'introduction qui donne le la à la suite, marqué par un processus de délabrement inévitable. Dans un accès de fureur, la Gabrielli rugit contre ses salauds qui considèrent les chanteuses comme rien d'autre que des putains qui savent chanter. Josef aussi fera sa pute: accordant ses faveurs à cette dame à qui il donnait des cours de violoncelle et sera sa première bienfaitrice. Sa première entremetteuse dans le monde de la haute sera cette intrigante qui "partira" avant lui du même mal: on racontera qu'il s'agit d'une chute de cheval, mais les traits tirés comme la petite crevasse en bas de sa joue, aperçue lors de leur dernière rencontre, sera la prémonition de ce qui arrivera à la figure de Josef, bien des années plus tard.

Sans parler de cette scène particulièrement étrange, au centre du film, où Josef revenu à Prague croise son père, - son sosie aux cheveux blancs et aux joues marbrées -, lui-même dans un futur lointain mais qu'il n'atteindra jamais.



Aussi les grandes fêtes orgiaques, aux allures bien morbides, où chacun se joue des faveurs de l'autre sous ces voiles vénitiens ne sera que la prémonition de cet autre masque que portera Josef à la fin de sa vie, dissimulant l'horreur d'une chair pourrie. Sa grande histoire d'amour sera, bien entendue, celle inassouvie avec la comtesse Fracassati, cadenassée par un mari possessif et qui se suicidera avant lui.


Difficile d'appréhender un film pareil, au classicisme qui n'a plus vraiment cours dans le cinéma d'aujourd'hui. Aussi cette scène merveilleuse de la rencontre entre Il Boemo et un Wolfgang Amadeus tout jeunot, pendant que le père de ce dernier ronfle dans son fauteuil dans un coin, marque autant la rencontre de deux grands artistes, l'un admirant déjà l'autre, Josef tombant soudain en arrêt devant les trilles improvisées par ce petit démon à partir d'un de ses airs, qu'un point de jonction entre Amadeus et ce film-là.

On est en droit de préférer les regards admiratifs et sidérés que Josef jette sur le prodige à ce moment-là, aux grandes mines affectées et frémissantes de Salieri, rongé par la jalousie.

Si on a si longtemps chanté les louanges du film de Forman jusqu'à aujourd'hui, il serait tout de même assez injuste de déconsidérer ce film-là. La malédiction Myslivecek s'arrêtera-t-elle avec ce film ? Rien n'est moins sûr.


vendredi 14 juillet 2023

FIFI, ce doux sentiment de l'été.

 


Grâce à l'insistance des grands gourous du net, des réseaux sociaux et des plans com à la Grosse Bertha de nos amis américains, j'ai décidé de snober de mon air tellement royal et si arrogant le dernier Indy, le prochain Nolan, la future Barbie et Tom Cruise n'aura toujours pas mon ticket au multiplexe du coin. L'été est plus propice à mon sens aux rencontres impromptues au bord d'un lac, à côté de pédalos dans le floc-floc des vaguelettes alors que la fête bat son plein, pas loin, et qu'on s'est mis à part avec la petite copine du moment pour tirer sur un joint ou siroter une bière.

Fifi c'est un peu ça, un film buissonnier alors que c'est l'été, et qui dit grandes vacances dit aussi profond ennui, surtout lorsqu'on est, comme Sophie, 14 ans, enfermée avec sa famille très nombreuse dans son appartement HLM. 

Fifi n'a jamais vu la mer, n'a jamais connu son père mais elle se débrouille. Premier indice qui ne trompe pas dans cette chronique très banale, le tandem Aslan & Saintillan ne nous la feront pas à la Ken Loach. Si ça picole un peu trop à la maison, si on n'est jamais trop tranquille entre le petit frère hyperactif très chiant et les odeurs de couches du bébé de la grande soeur, et même si on s'envoie de jolies noms d'oiseaux à la figure, que les portent claquent souvent et qu'on menace de couper l'électricité pour impayés, on survit là-dedans comme on doit et même, parfois, on s'y marre pas mal.


On est heureux de revoir François Négret d'ailleurs, dans le rôle du compagnon de la mère du moment, dont on ne sait de quel gosse il pourrait être le père,- aucun peut-être -, des années après avoir foutu le bordel dans sa propre cité dans le si prémonitoire et inoubliable De bruit et de fureur de Brisseau.

Fifi pourrait faire penser à Fish tank, si ce n'est que cette jeune fille n'a pas la rage de Katie Jarvis dans le film d'Andrea Arnold et ne croisera pas la route d'un prédateur sexuel roublard. Sa rencontre avec le grand frère d'une copine, Stéphane, qui a 10 ans de plus qu'elle ne se soldera pas par un drame. Pour évacuer cette différence, il y a que Fifi est une débrouillarde qui ne s'effarouche pas pour un rien et que Stéphane, jeune type tout doux et carrément lunaire, ne comprenant plus trop l'univers des gens de son âge et voyant pourtant arriver l'âge adulte avec une vraie tristesse prémonitoire, trouve avec Fifi quelqu'un avec qui enfin discuter sans calcul.


Belle histoire de complicité (presque) amoureuse qui s'évertue avec brio d'éviter un à un tous les écueils du dramounet sociologique: elle vient d'une famille pauvre, lui d'un milieu raisonnablement friqué, elle n'a jamais vu la mer, il fait ses études à Paris, et Fifi autorise cette belle rencontre par une douce effraction de l'une dans la maison de l'autre sans que cela ne fasse de vague (car en réalité, c'est plutôt rigolo: ayant subtilisé les clés de sa copine qu'elle savait partie en vacances pour quatre semaines avec ses parents, elle squattait tranquillement quand le grand frère est arrivé).


En ne forçant jamais rien, en refusant tout net une logique de dramaturgie dans laquelle beaucoup d'autres cinéastes auraient foncé tête baissée, Fifi ne nous parle jamais de la stupidité des pauvres, de l'arrogance des riches, de promiscuité sexuelle malsaine, de violences conjugales ou de gosses abandonnées à la délinquance par des parents déficients. Faisant place nette autour de ces deux personnages, le film nous offre de beaux moments: comme ce barbecue chez l'ami de Stéphane où Fifi profite de la piscine et des bonnes blagues de son hôte (Laurent Poitrenaux, très bon) pendant que l'ado de celui-ci fait la gueule pour un rien (bien vu...). Ou que Fifi se marre en découvrant pour la première des court-métrages de Charlot que Stéphane a déjà vu dix fois, alors que lui-même rentre d'une soirée avec des gens de son âge où il s'est emmerdé.


Travail de dentelle fine et légère confusion des sentiments dans ce très beau film qui a la riche idée de ne jamais monter dans les tours ni d'envoyer tout voler dans les lustres. Comme ça fait du bien. Un film finement écrit et conçu, qui ne serait rien sans Céleste Brunnquell et Quentin Dolmaire, si justes tous les deux et pourtant tellement différents dans leurs manières de jouer qu'on se demande qui auraient pu incarner ça aussi bien.

Arrêtez de faire vos feignasses, laissez tomber ces blockbusters estivaux qui n'en ont qu'après votre flouze, et traquez les salles où Fifi se joue encore. On sait encore faire, et sortir des films comme ça en France, sans chichis ni vedettes, courez-y avant que cela ne s'arrête !