mercredi 30 septembre 2026

NOTRE SALUT, et à très bientôt !...

 




C'est à presque 50 ans que Henri Marre, intellectuel en recherche de reconnaissance, fauché et auteur d'un ouvrage de prospective économique intitulé NOTRE SALUT, se rend à Vichy en 1940, son livre sous le bras, afin d'obtenir un poste. L'économie, la dynamique du travail et de l'emploi, c'est son dada, son credo et en bon conservateur attaché aux valeurs de la France éternelle, il voit dans la déconfiture de son pays face à l'Allemagne une occasion rêvée de tout remettre à plat et pour cela, il voue au Maréchal une admiration, une fidélité et une confiance sans borne. Il sera haut fonctionnaire rattaché au gouvernement de Vichy et au ministère du travail, à Angoulême.


Voilà pour l'histoire, -vraie -, de l'arrière grand-père d'Emmanuel Marre qui est un jour tombé non seulement sur le fameux ouvrage en question (une sorte de traité libéral sur une politique de l'emploi basé, déjà, sur le "management" à grande échelle et du zéro chômage) mais surtout sur la correspondance de ces arrières grands parents de 1940 jusqu'à la Libération. 

C'est le coeur du film, son tempo, car ces lettres lues en voix-off par Sandrine Blancke nous offrent deux contrepoints. D'abord à l'"ascension" politique fastidieuse d'Henri, moqué ici et là par quelques supérieurs qui jugent cet autodidacte un peu trop "frais" pour les hautes responsabilités, ensuite et surtout à l'affection véritable qui existait entre sa femme et lui, au-delà du mépris que Paulette Marre entretenait pour l'arrivisme politique de son mari aussi bien que pour nombre de ses idées.


La silhouette un peu triste, un peu hésitante de Swann Arlaud dans le rôle, encore une fois impeccable, est une sorte d'indice de l'état d'esprit du bonhomme. Quand le film commence, dans une soirée mondaine où dandys, grands sceptiques, antisémites de la première heure ou ennemis déclarés du nazisme se jaugent et discutent dans un ballet de dupes et d'hypocrites enfumés, on devine que certains se demandent déjà où se faire une place dans ce panier de crabes, ou comment s'enfuir de là en donnant le change.


Mais pour Henri Marre, pétainiste de la première heure obnubilé par ses fringantes idées du tout-emploi qu'il va enfin pouvoir mettre en oeuvre, croit-il, nulle tergiversation avec sa conscience: il en sera.

Portrait précis d'un collabo ordinaire sur lequel affleure à peine la compassion de son descendant (il ne l'a jamais connu), on entendra beaucoup autour de NOTRE SALUT la fameuse ritournelle sur la "banalité du mal" mais bien plus que cela, il faudra parler de l'aveuglement de celui qui ne voulait pas voir les petits arrangements avec les Allemands (ces notes de frais d'essence et de transports d'"Israélites" vers des destinations inconnues qui embêtent le fonctionnaire sur un plan comptable, mais dont il ne voudra jamais voir les conséquences). Parce que ce n'était pas sa préoccupation, parce que cela n'avait rien à voir avec ses objectifs politiques.

Le film est fort dans ce qu'il reflète de notre époque, et avec la figure de ce parent lointain, Emmanuel Marre a retrouvé les racines profondes du fascisme comme de ce qui fabrique un collaborateur en puissance. Quand Henri Marre investit les anciens locaux de la CGT à Angoulême (alors interdit par Vichy), recouvrant les logos et les slogans par des portrait du Maréchal, son rêve lui apparait enfin au loin: dérégulariser le travail, obliger les chômeurs diplômés à occuper des postes sans qualification. Mais l'occupant se fichera de la courbe du chômage en France; ce sera aussi les STO, l'importation de main-d'oeuvre gratuite du Portugal, de Grèce ou d'Espagne (logés dans des campements construits à la hâte qui ont des airs de petit Auschwitz), toute chose qui foutront les grands rêves de Marre en l'air.


NOTRE SALUT est un grand film politique, qui se conclut même par un étrange dialogue entre le fonctionnaire en fuite et un enfant qui lui parle de son père, et de ce qu'il a vécu comme ouvrier. Le film ne plaira pas à tout le monde, je le vois mal passer sous les fourches caudines d'une certaine presse et de certains plateaux télé qui travaillent autant à nous faire craindre l'étranger qu'à nous vanter la valeur travail scandée par les patrons.

L'histoire est une grande roue qui tourne, qui tourne, et nous y revoilà.

NOTRE SALUT est un grand film tout court, un très grand film au style classique, posé, porté par une interprétation magistrale et des images qui oscillent entre des colorations grises où même les robes couleur pervenches ont des airs délavés. Quand le film s'autorise quelque espièglerie (une danse à la soirée du préfet sur la chanson POPCORN de Hot Butter), on se dit même qu'Emmanuel Marre est encore plus gonflé que ça. Bonnello avait aussi fait ce genre de choses dans son APPOLONIDE, et cela n'avait pas plu à tout le monde...

Plus encore, on reconnaitra dans quelques grandes scènes (la soirée cocktail du début, l'apéro improvisé entre Marre et le petit personnel), quelque chose d'un certain Pialat, Maurice. Ce qui n'est quand même pas un mince compliment.






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