samedi 25 juillet 2026

THE UGLY STEPSISTER, Sois horrible et tais-toi.


 Que suis-je bête, des fois. J'avais oublié que ce film était une version bis du conte des frères Grimm, CENDRILLON. Comme Kamel Daoud qui donnait voix à la victime de L'ETRANGER dans MEURSAULT CONTRE-ENQUETE, la réalisatrice norvégienne Emilie Blichfeldt nous raconte ici l'histoire de la belle qui égara sa pantoufle au bal, mais du point de vue d'Elvira sa belle-soeur, la fille de celle qui épousa son vieux père et la mit aux cuisines.

Voilà ce que c'est d'aborder un film au sortir de sa tour d'ivoire, on tombe des nues pour un rien.  J'ai réalisé au bout d'une demi-heure de quoi il retournait, ce qui était aussi bien.

Elvira débarque donc au château de son beau-père, et elle n'est pas gâtée par mère nature. Agnes par contre (Cendrillon) quel canon! En préparation au grand Bal que donne le Prince et tandis qu'Agnes nettoie les sols, astique les couverts et s'envoie en l'air dans la grange avec le jeune palefrenier fort bien de sa personne, Elvira sur les conseils de sa mère un brin vénale, va se faire refaire le portrait et retrouver une taille de guêpe par des mesures radicales.


Interdit aux moins de 16 ans, THE UGLY STEPSISTER s'offre un boulevard de gore et de trash en y allant plein cadre sur les techniques de chirurgie esthétique en vogue deux ou trois siècles avant nous. Ce qui donne à l'arrivée un mix pas désagréable de bluette à la Comtesse de Ségur (c'est toujours un peu cruel, les historiettes de la comtesse, d'ailleurs) avec ses concours de froufrous, de politesses et de cours de danse et de body-horror à la Ducornuau qu'on voit arriver de loin, gros comme une citrouille.

La cinéaste dévoile des trésors d'inventivité pour en faire baver notre brave héroïne, qui n'a rien de la bécasse un peu peste du conte ni de la môcheté hystérique du Disney. Eperdument romantique, perdue dans de niaises lectures et convaincue qu'à force de coups de burin dans le nez, de fils cousus dans les paupières et de cours de danse avec une instructrice sadique, le rêve deviendra réalité, la cinéaste a la bonne idée d'en faire un personnage tragique bien sûr, mais touchant in fine.


Je passe sur les atrocités ultimes, assez drôles finalement si on sait pratiquer l'humour noir, jusqu'à nous exposer dans le détail de quelle bestiole Elvira se sert pour perdre de son petit bidon. La scène est, à ma connaissance, une première en la matière.

Au-delà de ces détails savoureux dévolus au genre, THE UGLY STEPSISTER est un modèle de conte moderne puisqu'il extrapole, et prolonge, le matériel de base. Emile Blichfeldt nous montre la marâtre comme une beauté fanée qui n'a plus qu'à s'offrir de la plus basse des manières à n'importe quel homme fortuné qu'elle amènera jusqu'à son lit (scène sans équivoque, frappante par son amoralité, lorsqu'elle préfère se précipiter bouche ouverte sur le sexe de son amant qui la supplie, plutôt que de prêter attention à sa fille entrée dans la chambre).

De la même manière, si Elvira est une sorte de vierge éternelle éperdue d'amour dont on sait d'avance qu'elle finira mal, Cendrillon en revanche est cette jeune fille terrienne, déjà affranchie des hommes et sûre d'elle (très belle scène aux limites du porno-soft dans l'écurie avec ce postérieur offert, ce membre qui s'agite et la coulée de foutre sur la robe noire, eh non c'est pas du Zeffirelli). 


Emilie Blichfeldt transforme le conte en un autre genre de forme morale, aboutissement intrinsèque du genre: il n'y a que des jeunes filles innocentes et des chemins très différents à emprunter, certains plus douloureux que d'autres.


Il est à noter que la deuxième soeur, autre petit tyran de l'histoire, est ici ramenée à la figure du garçon manqué, observatrice et indépendante, incrédule face au manège de sa mère et de sa pauvre frangine. Dans une séquence ô combien symbolique où elle se lève la nuit après avoir sali ses draps pour la première fois, elle trouve sa grande soeur perdue dans les couloirs, les yeux bandés (elle vient d'être opérée des paupières) et c'est elle qui la ramène: son passage vers l'âge de femme n'aura pas fait grand bruit dans tout ce bazar, elle n'en fera donc pas toute une histoire, elle.  Et c'est elle qui parvient à emmener in extremis sa catastrophe de soeur vers ce qui ressemblerait à une espèce de sorte de genre de presque happy-end.

La pauvre fille méritait bien ça.

Pour peu que vous supportiez les éclaboussures, allez-y. Sans être un plat de grand chef, c'est goûteux et poivré bien comme il faut aux bons endroits.

vendredi 24 juillet 2026

L'AVENTURE REVEE, Il était une fois en Bulgarie.

 


Il est toujours intéressant de voir comment les critiques se rattrapent aux branches. Après être passés de façon quasi unanime à côté de L'AVENTURE REVEE certains sont retournés y voir histoire de comprendre pourquoi le dernier film de Valeska Grisebach avait décroché à Cannes le Prix du Jury, la médaille de bronze en quelque sorte, au nez et à la barbe de leurs favoris à eux  

Il faut reconnaitre que n'est pas facile d'y voir clair après 10 jours de projections non-stop, à raison de 3 ou 4 films par jours, de soirées karaoké à la Villa Schweppes et de quatre heures de sommeil par nuit, de mauvais paninis hors de prix et tout ça. Alors un film allemand sans vedette qui dure 2h40 et qui parle bulgare en plus, il est facile de n'y plus bien voir. Mais dans le jury cette année encore, il y avait autant d'hommes que de femmes, et je parie mon slip Charlie Kirk ainsi que toute la poésie de Michel Houellebecq que ces cinq bonnes fées ont du faire pencher la balance. Parce qu'elles ont du comprendre tout de suite, elles, de quoi L'AVENTURE REVEE rêvait.

C'est que le film ne vous mâche pas le travail non plus. Il en est de certains films comme pas mal de filles pas faciles. Il nous balance d'entrée dans la vieille  Passat de Saïd, belle tête d'apache buriné qui revient dans sa ville à l'est de la Bulgarie, à la frontière turque. Il est venu y rencontrer un certain "Corbeau" pour une affaire de trafic de diesel. Ici les affaires sont moins florissantes que dans les années 90 où la mafia règnait sans partage, la frontière est moins poreuse qu'avant mais les mentalités, au fond, n'ont pas beaucoup changé.


On se croit d'abord dans un film du cinéaste Kazakh Yerzhanov, que j'adore (A DARK DARK MAN) qui ne cesse de film en film à pointer la corruption endémique de son pays. C'est aussi un peu des espaces intimes sur fond de paysages immenses comme (ô bonheur) chez l'immense Kiarostami, des longs périples en bagnole, des routes cabossées, du vent et du sable. 

Il ne m'en faut alors pas plus, à moi, pour qu'un film glisse tout seul.

Fausse piste que ce Saïd, avec sa prestance sortie d'un film noir, il disparaitra assez vite pour laisser place à sa vieille amie Veska (Yana Radeva), rencontrée par hasard et revenue au pays elle aussi mais pour opérer des fouilles archéologiques autour d'un vieux fort, et s'occuper de la maison de sa mère. Elle aussi à une histoire avec cette ville, avec sa mafia, avec ce soit disant âge d'or de la libéralisation bulgare qui a charrié son lot d'ordures.


Elle n'a pas besoin de fouiller beaucoup pour que la passé lui revienne, et c'est au fil de repas arrosés que les intentions de Valeska Grisebach se dessinent. Le premier autour d'une tablée de femmes joyeuses et taquines (Saïd n'en mène pas large) qui ont de sacrées histoires à raconter et portent aujourd'hui la culotte. Le second en compagnie d'ivrognes qui ne privent pas d'allusions grivoises même devant cette femme qui approche la soixantaine, Veska qui semble alors ne pas être du tout surprise comme d'être à deux doigts de balancer des verres à la figure.


Veska déterre de menues reliques de ses fouilles au pinceau, Valeska Grisebach déterre un passé dont les hommes s'enorgueillissent encore et qui a toujours un goût abject dans la bouche de son héroïne. Son face à face avec Ilya, parrain local à l'allure de rhino bodybuildé qu'elle a bien connu jadis, lors de la fête qu'il donne dans sa superbe propriété, est le genre de tour de force discret dans un film qu'on ne voit pas tous les jours. Pour lui, la fin des années 90 était comme une "fête sans fin". Pour Veska une période horrible où elle ne pouvait pas "aller à une seule soirée sans se faire troncher".

L'AVENTURE REVEE partait comme un film de gangsters, mais le film serait plutôt comme un genre de "rape-and-revenge-movie" (genre dégueulasse à souhait) traitée de manière douce. Dans la scène de fin de "party" où Veska tente de sauver la jeune Maria d'une sale affaire qu'elle a senti venir de loin, il faut voir comment, dans cette ambiance de viol et d'alcool, elle se sert du revolver qu'elle a retrouvé, justement, dans un hôtel abandonné jadis fréquenté par des trafiquants et des proxénètes.


Et puis il m'a fallu un temps pour démêler pourquoi la scène de la rencontre entre Saïd et Ilya (Suleyman Letifov et Stoicho Kostadinov, mais quelles gueules ces deux-là !), jadis meilleurs amis du monde, frères d'armes et de fiesta, l'un à peu près rangé des voitures, l'autre seul au monde tout en haut de la chaine alimentaire qu'il s'est lui même créée, comment cette scène en apparence anodine était le vrai geste de revanche du film. Elle fait écho d'une manière parfaite aux séquences de retrouvailles entre De Niro et James Woods dans IL ETAIT UNE FOIS EN AMERIQUE (un ancien malfrat devenu un pas-grand -chose, un autre qui a obtenu tout ce qu'il a voulu et qui n'a plus rien à espérer), film immense s'il en est mais dont la misogynie violente et sans complexe a toujours posé problème.

Voici donc l'aventure rêvée du titre: laisser aux femmes le droit de raconter elles mêmes ce dont les hommes se flattent et que, comme tous les souvenirs rabâchés, l'aveuglement et la vantardise ont pris le temps d édulcorer.

Ce n'est pas rien un film pareil et en d'autres temps, qui pour imaginer l'histoire de Max et Noodles racontée par Carol et Deborah (Tuesday Weld et Elisabeth McGovern dans le film de Leone) ?