En ce début d'année cinoche, les deux films américains qui m'ont le plus intéressé ont été tournés par deux cinéastes qui ont décidé de rouler avec le frein à main. Jarmusch et Kelly Reichardt n'ont pas eu pour ça à forcer leur nature, et leur cinéma épure tellement la trame qu'ils en rejettent systématiquement l'inutile pour s'attarder seulement sur ce qui compte.
Kelly Reichardt a déjà tourné deux westerns très particuliers, La dernière piste et First cow, deux films qui ne donnent pas le sentiment d'être des westerns. The mastermind est son deuxième "polar" après Night moves qui date de 2013 mais était-ce vraiment un film noir ?
Vendu par des distributeurs un peu perdus comme un "film de casse", son dernier film sonne plutôt comme le portrait d'un homme et d'une époque, les années 70, qui furent justement les grandes années durant lesquelles les sauvages hurons du Nouvel Hollywood avaient secoué le genre dans tous les sens pour en tirer quelques grands films. Mais comme il y a autant de points communs entre The mastermind et, - disons - French connection ou Un après-midi de chien pour ne pas citer les moins bons, il faudra comme toujours avec Kelly Reichardt, regarder ailleurs.
Le personnage incarné par Josh O'Connor est un père de famille au chômage, diplômé et issu d'une très bonne famille. Ses parents comme sa femme semblent ne pas lui vouer une confiance des plus absolues, et ce procrastinateur impénitent, menteur approximatif et maître du crime improvisé a tout de même un plan, qui va vite s'avérer foireux dans les grandes largeurs: braquer quatre toiles dans le musée d'art de cette petite ville tranquille où il a grandi.
Zéro suspense à tous les niveaux: on devine tout de suite que cela va mal se passer, sans mesurer pour autant les conséquences du désastre. Le rejet unanime dont il fera l'objet par tous ses proches, hormis peut-être un de ses gosses qui l'aime sans doute pour son autorité de père très relâchée, est sans doute la ligne narrative le plus tragique de toute la filmographie de Reichardt.
Cela arrive en douceur, et les airs de grand indifférent un peu mou de Mooney face au rejet de sa femme (Alana Haim debout au milieu de la pelouse qui se détourne de lui sans un mot, décidée d'abandonner ce mari défectueux à sa loose, ou encore lors de la séquence où ses meilleurs amis lui font comprendre qu'il ne faut pas qu'ils s'attardent chez eux), ses airs de ne pas voir vers quoi il court s'effilochent à mesure que son aventure ressemble enfin à un vrai désastre.
La décennie 70 est importante non seulement parce qu'elle permet à la cinéaste d'évacuer les gadgets d'aujourd'hui (les portables, les caméras de surveillance, les systèmes de sécurité trop perfectionnés), mais lui offre aussi une terrible chambre d'échos à ce qui se passe aux Etats-Unis aujourd'hui. Indifférent à tout ce qui l'entoure, Mooney se fait cravater tour à tour par des mafieux plus avertis que lui du monde du crime où il s'était immiscé en amateur, mais surtout par la réalité elle-même, en pleine manifestation contre le Viêtnam dont il n'avait rien à foutre, et rien à y faire.
La réalité et plus encore, le politique finit par mettre Mooney par terre comme quoi trop de légèreté, et d'indifférence au monde finissent par vous exposer, comme tout un chacun, à de vrais coups de matraque sur le coin de la tête. Le film s'achève sur un final assez brutal et très ironique, assez inhabituel chez la cinéaste qui aime plus souvent nous laisser sur des fins douces-amères toujours assez ouvertes.
Je ne veux pas croire qu'un film se terminant sur des violences policières soit tout à fait innocent de sa part mais une chose reste sûre, elle est une immense cinéaste.
Voyez la séquence de la "cache" au-dessus de la porcherie, celle du vol avec ses angles morts et le surveillant qui roupille sur sa chaise ou lorsque le regard de Mooney tombe sur le sac ouvert de la vieille dame, et ce qui s'ensuit.
Du très grand art et un Josh O'Connor quasi de tous les plans qui offre ici la composition pleine de douceur puis de muette panique à un sacré personnage, fils à papa-maman flegmatique par éducation qui pense que tout doit lui tomber dans le bec, - comme dans les films -, et pas du tout armé comme le serait un gamin des rues plus fûté que lui pour affronter les galères qui s'accumulent.
La leçon lui sera profitable mais comme il n'est plus un enfant même s'il en a l'air, elle arrivera trop tard et fera très très mal.
Contrairement à pas mal d'admirateurs de Kelly Reichardt qui ont été décontenancés par les drôles de ton et de rythmique de son dernier opus, j'ai trouvé pour ma part The mastermind digne d'elle. Et la musique signée Rob Mazurek est à tomber.