samedi 25 avril 2026

LA CORDE AU COU, pis que pendre.


 Voici donc le retour en grâce d'un des enfants bénis de la cinéphilie yankee, de celui qui s'était comme égaré dans la lande depuis.... depuis... oulala 10, 15, 20 ans ? Rien de honteux pourtant puisque, entre deux films moyens et quelques tentatives de série télé réussies (FEUD), le réalisateur tant admiré des années 90 et 2000 nous avait quand même laissé quelques signes encourageant.

LA CORDE AU COU relate un faits divers célèbre (là-bas) survenu dans les années 70, lorsqu'un certain Tony Kiritsis, persuadé d'avoir été floué par une société de crédit, avait pris en otage le propre fils du président de la boîte avec un système assez ingénieux de fusil attaché au cou de sa victime, au sien et au détonateur. Très énervé et très fûté, Kiritsis avait rameuté autour de lui la sympathie du grand public en prenant contact avec le DJ le plus écouté et le plus cool de Cincinatti, un certain Fred Temple, afin de faire entendre sa voix.

Prolétaires de tout le comté, on vous ment, on vous spolie, c'est peu dire que le drame de Fred trouva un écho sans partage auprès des losers du coin: lorsque notre preneur d'otage prévient la police de ce qu'il est en train de faire, se venger de la société qui l'a volé, le flic au standard lui demande d'emblée: "une société de crédit, c'est ça ?". 


En Amérique comme ailleurs, on n'a peut-être pas le droit de dire qui sont les plus grands voleurs, mais on sait tous qui ils sont.

Pourquoi Gus Van Sant s'est-il intéressé à cette vieille histoire ? D'emblée, les motivations de notre héros font assez penser à cette histoire récente de grand patron d'une des plus grosses société de Mutuelle de Santé privée qui avait été abattu de sang froid par un jeune révolté qui lui reprochait d'avoir fait le malheur de milliers de personnes privées de soins. 

Mais le motif "politique" n'a pas l'air vraiment de passionner Van Sant plus que ça. Pour preuve cette façon qu'il a surtout de s'intéresser au profil azimuté de son Tony, à qui un épatant Bill Skarsgard, pour une fois sans prothèse ni couches de maquillage en trop, prête ses gros yeux roulant, ses grandes pattes de mante religieuse et ses étranges tics et tocs. Le film ne dit pas trop si c'est la situation qui a rendu Kiritsis comme ça ou si cela date depuis fort longtemps mais, quand même, issu d'une fratrie très fournie, le frangin venu à sa rescousse devant les caméras avoue quand même qu'il est "un des seuls à qui Tony parle encore".


LA CORDE AU COU parvient à rendre ce personnage étrangement attachant et inquiétant mais c'est aussi à la mesure du vide que ce personnage cataclysmique opère autour de lui. Si l'on excepte le personnage du "big boss" de Mortgage Company incarné à distance par Pacino (en phase de jeangabinisation avancée, le téléphone à l'oreille et le cul dans un sofa tout du long), vieille saleté qui ne voudra rien concéder du tout, quitte à sacrifier son fils, tous les rôles apparaissent d'une fadeur désarmante: une journaliste débutante un peu candide, un flic teigneux mais pas foutu de faire quoi que ce soit, un DJ cool avec sa sempiternelle clope au bec mais qui ne sert pas à grand chose, un agent du FBI sorti d'une BD, et même un otage qui n'a pas l'épaisseur ni la valeur marchande du véritable responsable, son père, avec qui Kititsis avait pourtant rendez-vous avant de se rabattre sur lui.


Le film souffre sans doute de la comparaison avec le dernier Kelly Reichardt qui battait elle aussi le rappel des années 70 sous couvert de polar "vintage" mais pas pour dire, comme ici, que les choses n'avaient pas changé aux USA depuis ces années-là mais plutôt pour parler de manière plus fine de nos mentalités d'aujourd'hui.

Avec ses faux inserts d'images télé au milieu des plans et de photos comme prises par des journalistes de presse embusqués, Van Sant ne bouscule pas grand chose: Oliver Stone faisait déjà ça dans JFK par exemple, et quelques suiveurs moins inspirés encore, genre Tony Scott et toute la smala, nous ont gavé du procédé des années durant. Sans parler des inserts "vrais documents" lors du générique de fin, qu'on voit systématiquement maintenant pour battre le rappel du fameux "tiré d'une histoire vraie".

Bref, si LA CORDE AU COU ne nous a pas rendu le Gus Van Sant mirifique d'ELEPHANT, de GERRY ou de LAST DAYS, ce n'est pas non plus le Gus Van Sant plan-plan de WILL HUNTING ou de FORRESTER. Qui n'est pas nul non plus, d'ailleurs. Ni aventureux, ni trop prudent, le film cherche peut-être à mordre le gras du cul de l'Amérique actuelle. 

Cela reste à voir, il faudrait y mettre plus de vigueur.



dimanche 19 avril 2026

SILENT FRIEND, madame rêve, bébé plane.


 Il y a toujours un moment dans un grand film où tout à coup, on tend l'oreille et on écarquille les yeux. C'est ici lorsque le professeur Tony Wong, en séminaire dans une université en Allemagne, explique une de ses découvertes en neurobiologie, à des étudiants plongés dans le noir qui se passent entre eux un ballon luminescent: lorsque nous nous concentrons sur un problème qui réclame toute notre attention, un bébé de 6 mois, lui, parvient à une même intensité de concentration mais sur plusieurs problèmes en même temps.

Autrement dit, conclut le scientifique, cet état de clairvoyance qui peut être celui d'un chercheur ou d'un artiste au sommet de sa réflexion, il est celui, permanent, d'un nourrisson en découverte de tout ce qu'il croise. Dit autrement: "un bébé, ça plane tout le temps".

Il est tellement rare de voir un film qui nous parle de science qu'on ne saurait bouder notre plaisir car, mieux qu'un bête biopic d'un grand savant, d'un documentaire scientifique de vulgarisation particulièrement clair et revigorant, la dernier film d' Iniko Enyedi nous envoie planer dans le champ rêveur des recherches scientifiques les plus sérieuses mais qui ne craignent pas de s'évader ailleurs.


Aussi le professeur de Hong-Kong, abandonné au coeur du campus déserté en pleine période covid, se retrouve à errer sans but précis dans le magnifique jardin botanique et sur le web, à discuter spermatie de gingko avec une chercheuse française. Après avoir travaillé en compagnie de bébés grands yeux ouverts à qui il avait orné le crâne d'un casque à électrodes, le voilà qui élabore un système identique pour mesurer les vibrations du magnifique gingko biloba du parc.

Le docteur Wong n'a pas froid aux yeux, c'est sans doute pour cela qu'il est un grand savant, mais Iniko Enyedi non plus, qui construit son film sur trois segments distincts: l'un au XIX° siècle sur les pas de Grete, jeune étudiante en botanique qui sera la première femme a être admise dans cette même université (délicieuse séquence d'examen d'entrée face à quatre barbons phallocrates qu'elle mouche avec panache) et qui va faire "s'évader" sa discipline avec la découverte fortuite de la photographie, la seconde avec Hannes, étudiant en lettres complètement lunaire à qui sa voisine va confier le géranium sur lequel elle travaille et mesure "les sensations", et l'épisode Wong, contemporain.


Un campus, un gingko et des connections qui passent par la lune, les étoiles, l'électricité, des systèmes de câblage rudimentaires ou sophistiqués, quelques vers de Goethe, une prise d'ayahuasca ici, une insémination manuelle par là, ces trois personnages ont pour eux de ne craindre rien de la vie elle-même.

Comme une lettre à la poste, la cinéaste nous fait passer sur un même champ l'annonce d'une aventure amoureuse qui s'achève (sans avoir vraiment commencé d'ailleurs, c'est Gundulla, éprise d'un Hannes un peu 'ailleurs" qui lui demande par lettre si sa liaison avec un autre l'embête, alors qu'elle avait  pris soin de lui expliquer avant de partir de faire en sorte que sa fleur en pot ne s'attache pas trop à lui...), comme la découverte pour Grete de son corps après s'être "amusée" à photographier ses plantes dans de superbes noirs et blancs.


Il faut être sacrément gonflée pour monter un film pareil, et la réalisatrice de MON XX° SIECLE et de L'HISTOIRE MA FEMME se retrouve autant à l'aise dans le grand romanesque classique (le segment Grete) que dans le cosmico-shamanique ou le burlesque scientifique: les tribulations d'Hannes et de son géranium sont vraiment de grands moments, où l'on a envie de pleurer et de rire simultanément/.


Autant dire que SILENT FRIEND fait plaisir à voir à un moment où une sorte d'uniformisation gagne. Plus que cela, à l'heure où l'on voudrait couper beaucoup de têtes dans les champs de l'art comme de la recherche scientifique, le film nous souffle quelques spores de rêve là où on voudrait nous fourguer de force de l'efficient et du rentable.

SILENT FRIEND ne sombre pas non plus dans la béatitude bêta d'un genre de Malick en panne de jus et même s'il ne semble pas trop savoir conclure son affaire, - un peu aussi parce qu'il s'agit là d'une histoire sans fin -, un certain sentiment de plénitude enjoint même le spectateur le plus terre à terre qui soit (moi, quoi...) à penser que la science, le rêve, la nature et l'art ne sont qu'un.

A noter que le titre original, STILLE FREUNDIN (amie au féminin, donc), en dit plus sur la nature du film que sa traduction neutre en anglais: gingko biloba femelle ? Grete ? Gundulla ? Géranium ? 

Et le personnage de Hannes est devenu mon nouveau super-héros.

Grand film !





lundi 13 avril 2026

LE CRI DES GARDES et du spectateur désolé tout au fond de la salle.

 


Je crois que, comme à peu près tous les cinéphiles de cette planète, j'éprouve des sentiments très ambivalents vis à vis du travail de Claire Denis. Car entre ratages qui frisent le ridicule (pour moi, des films comme UN TRES BEAU SOLEIL INTERIEUR ou LES SALAUDS sont des épreuves très mal vécues) et réussites splendides (S'EN FOUT LA MORT, BEAU TRAVAIL ou son terrific TROUBLE EVERYDAY, dont je cauchemarde encore), il y a tous ces films imparfaits, risqués et pas toujours réussis qui réussissent quand même à attirer mon attention.

LE CRI DES GARDES est l'adaptation de la célèbre pièce de Koltès COMBAT DE NEGRE ET DE CHIENS que la cinéaste avait promis au dramaturge et à son comédien fétiche Isaach de Bankolé d'adapter un jour. Parole respectée donc, pour une transposition contemporaine quelque part sur un chantier dans un pays d'Afrique de l'Ouest.

Un soir, un type se présente à la grille d'un immense chantier pour réclamer le corps de son frère, mort écrasé par un bulldozer et le ramener à sa famille. De l'autre côté, Horn (Matt Dillon) qui est  responsable de l'usine, essaie de lui faire comprendre que le corps ne pourra lui être restitué qu'au lever du jour, mais l'homme insiste. En filigrane, Horn attend l'arrivée de sa toute jeune épouse venue lui rendre visite et Cal, son mystérieux adjoint aux manières brusques, semble avoir des choses à se reprocher.

Comme j'ai toujours eu quelques problèmes avec les pièces de Koltès et ses textes arides qui ne peuvent vivre que par des incarnations très travaillées et une mise-en-scène très précise, disons qu'ici, entre la sensation artificielle d'enfermement dans un grand espace, des interprétations assez faiblardes (la pauvre Mia McKenna-Bruce n'a pas l'air de bien comprendre ce qu'elle fout là, comme son personnage d'ailleurs) et des morceaux biographiques de personnages lourds comme des ânes morts, non seulement le temps ne passe pas vite, mais on espère souvent que l'épaisseur de certains dialogues comme de certaines situations, grossièrement amenées, passent leur chemin plus vite que ça.


Chapeau aux metteurs en scène qui ont réussi à faire vivre ce texte impossible sur les planches, mais ici cela ne prend pas du tout. Passés les moments où la lourdeur symbolique des situations fait vriller les personnages vers des scènes ingérables, LE CRI DES GARDES fait quand même passer un sale et piètre moment de cinéma, et à ses comédiens aussi, tous à la godille. Tom Blyth n'arrive pas à rendre crédible son personnage de salaud torturé, et seul peut-être Matt Dillon avec son regard noir et sa démarche voutée arrive (presque) à faire passer quelque chose, de temps en temps.

Claire Denis sait filmer l'Afrique et si c'est de l'Afrique d'aujourd'hui qu'elle veut nous parler, en ajoutant quelques détails actuels comme la main-mise de la Chine sur le continent ou la présence des milices Wagner, cela fait plouf et le spectateur, qui en verra d'autres, soupire très fort dans son siège.

A ce titre, les dix dernières minutes sont ridicules. Rien de pire qu'un film qui se plante avec un grand esprit de sérieux.

Une cata, je vous dis.



dimanche 12 avril 2026

LAS CORRIENTES, à contre-courant.

 


Du dernier film de l'argentino-suisse Milagros Mumenthaler, il faut dire d'abord qu'il n'est pas commode. Car passés les premiers moments de calme sidération qui s'empare de vous avec des premières scènes fort énigmatiques, le film ne fait guère d'efforts ensuite pour vous en élucider les mystères tout de suite, bien au contraire.

Soit Lina (Isabel Aimé Gonzales-Sola, à la beauté diaphane de poupée aux joues roses), jeune femme qui après avoir reçu un Prix lors d'un prestigieux pince-fesses (elle est styliste, apprendra-t-on par la suite), se jette dans les flots tumultueux du fleuve. De retour chez elle à Buenos Aires, dans son somptueux appartement avec sa petite fille, son merveilleux mari chef d'entreprise et son quotidien bien réglé, Lina développe petit à petit quelques phobies étranges, à l'égard de l'eau notamment, qui la fait peu à peu se déconnecter de quelques gestes anodins, des autres comme d'elle-même.

Milagros Mumenthaler possède une main sûre pour distiller le doute et déséquilibrer l'environnement pourtant ouaté de son héroïne. Par l'usage d'une musique qui, quelque part entre les romances tristes d'Henry Mancini et les violons inquiétant de Bernard Hermann manque souvent de plonger le film dans une ambiance de giallo. 


LAS CORRIENTES ne manque pourtant pas de séquences inquiétantes, comme la reprise du fantasme du saut par la fenêtre ou de la fugue loin du foyer conjugal malgré les cris de la petite. Le vrai geste de folie que la cinéaste consent à filmer demeure sans doute les trésors d'inventivité et d'escamotage que Lina déploie pour cacher son hydrophobie, comme une alcoolique planque ses bouteilles dans les endroits les plus improbables: après une séance "secrète" de soins pratiquée sous anesthésie chez une amie esthéticienne complice, elle termine dans une ambulance après avoir manqué ne pas se réveiller.

Cela m'a fait beaucoup penser au SAFE de Tood Haynes, et surtout aux quelques films malades de Lodge Kerrigan, ce cinéaste new yorkais assez chiche de son talent (4 films en 20 ans), dont les fabuleux et très dérangeant CLEAN SHAVEN, KEAN ou CLAIRE DOLAN demeurent des exemples assez rares de plongées dans des esprits en chantier permanent, immersions très inconfortables.


Ici, la cinéaste joue peut-être un peu trop avec les jeux de miroir, les doubles aperçus dans la glace comme en travers d'une vitrine de magasin, dans des robes qu'elle fait porter à d'autres, rouges, noires ou violettes, qu'elle porte elle-même parfois. Mumenthaler est plus convaincante lorsqu'elle sème quelques indices bizarres comme le "hobby" enfantin de Lina dans ses appartements (elle construit des maisons de poupées et des sortes de mobiles en bois tout en poulies et manivelles, dans un coin on aperçoit même une affiche... d'AMELIE POULAIN..., il faut voir la tête de son homme lorsqu'il farfouille dans cette intimité intrigante).

LAS CORRIENTES n'est pas commode, mais c'est un film qui vous travaille bien après, signe qui ne trompe pas. Ainsi de ces deux femmes qui interviennent plusieurs fois dans le quotidien de Pedro et Lina, une dont on comprend qu'elle est la mère de l'un, l'autre qu'on croit être la mère de Lina alors que non. C'est lorsqu'elle rend justement visite à sa mère, dans la séquence-clé du film, que la compréhension s'ajuste à quelque chose de -enfin - compréhensible. Du moins que le spectateur parvient à effleurer.




Passage sans doute trop riche en éclairage psy, ralleront certains, mais enfin ce n'est pas tous les jours qu'un film vous embarque dans les pas d'un personnage agité de troubles pareils d'une manière si singulière. Un film pas safe du tout mais qui peut apaiser, de manière assez paradoxale, celles et ceux à qui la conformité bourgeoise et la folie font peur.

vendredi 10 avril 2026

PLUS FORT QUE MOI, la vie de ta mère.

 

Vous avez aimé THE FULL MONTY ? Vous avez aimé LES VIRTUOSES ? Moi aussi remarquez, alors vous allez adorer PLUS FORT QUE MOI qui relate l'histoire émouvante de John Davidson, jeune Ecossais frappé depuis son adolescence par ce qu'on aura par ailleurs du mal à lui diagnostiquer tout de suite: un joli syndrome Gilles de Tourette qui va faire de sa jeunesse, de sa scolarité, de sa vie familiale, d'absolument tout, un véritable enfer.

Ce John Davidson existe bien et dans un rituel propre aux feel-good movies qui dégoulinent de bons sentiments, on le verra donc "en vrai" en marge du générique de fin histoire de nous assurer que ce qui nous a été montré de sa vie n'était pas du pipeau.

Si on connait un peu cette pathologie aux petits oignons, si on en a lu un peu sur le sujet, vu certains documentaires ou même simplement croisé quelques victimes de cette saloperie dans notre quotidien, PLUS FORT QUE MOI ne nous apprendra pas grand chose.

Plus embêtant mais ça, on s'y attendait un peu rien qu'en apercevant le nom du réalisateur qui n'a jamais voulu révolutionné quoi que ce soit dans l'exercice de ses fonctions, bon dieu que c'est plan-plan, bordel de dieu de chierie de merde.

Soyons honnête: on passe quand même un bon moment. Grâce aux comédiens d'abord avec un Robert Aramayo qui a beaucoup donné du sien, et même fait la nique aux superstars lors de la remise des derniers Bafta awards, les Oscars rosbeef. 


Dans le cul !

L'excellente Maxine Peake dans le rôle de la mère de substitution ou le grand Peter Mullan, dont on adore toujours autant la voix rocailleuse que son oeil qui frise, font le job plus que mieux.

Au registre des bons points, disons que la scène de la bagnole avec Davidson et une petite atteinte du même mal, est à se pisser dessus mais justement, on aurait aimé qu'entre un spectateur qui se gondole devant ces logorrhées sans contrôle et un spectateur qui se mouche sans arrêt en essuyant ses larmes, il y ait aussi un spectateur qui se fasse molester un peu, et un sujet qui échappe un tant soit peu à son programme doloriste.

Lorsque Davidson devient le meilleur spécialiste de son mal à force de se documenter sur sa maladie et accède au statut d' intervenant très prisé auprès des enseignants, de la police ou des institutions médicales, il manque un peu de cette tristesse, de cette aigreur qui était celle de Charly dans le merveilleux roman de Daniel Keyes (DES FLEURS POUR ALGERNON) où l'ancien débile profond, rendu suprêmement intelligent grâce à un traitement miraculeux, est le premier à comprendre comment il finira. 


Ici, l'amertume se noie dans les ors du palais de Buckingham avec un hommage de la Reine, acmé d'un film, et surtout d'une histoire qui méritait mieux que cette médaille au chocolat.

En tant que spectateur exigeant et parfois cruel, - je l'avoue -, j'aurais aimé voir cette même histoire racontée autrement que sous un angle Laurent Delahousse (où l'humain il est vachement chouette finalement, écoutons cette chanson de Céline Dion) en prenant par exemple comme fil narratif la fuite de ce père faussement sympa qui déserte le foyer comme le film dès l'apparition des premiers symptômes embarrassant de son gosse, et surtout de cette maman triste comme un jour sans pain, sans soleil et sans espoir, qui a semble avoir baissé les bras avant même que le film ne commence. Madame Davidson reste le personnage le plus passionnant du film, le plus flippant aussi sans doute. J'aurais bien aimé voir un film sur son histoire à elle.




J'aurais aimé un film selon leur point de vue. Cela aurait été moins facile, beaucoup plus compliqué, beaucoup plus dérangeant.

Bande de feignasses. 



mardi 7 avril 2026

LA DANSE DES RENARDS, force de petite frappe.

 


Premier film, premiers émois, premiers grands combats et premières révolutions intérieures, La danse des renards relate les premiers pas de côté d'un jeune homme inscrit en UFR-STAPS section boxe anglaise, et promis à un bel avenir. Meilleur athlète de son groupe de copains turbulents, Camille (Samuel Kircher, le petit prince qui en pinçait pour Léa Drucker dans le dernier Breillat) a tout pour devenir un très bon. Lui qui ne possède aucune référence dans son sport, - il ne regarde jamais de match à la télé, n'a aucune idole dans la discipline -, il sait pourtant très bien ce qu'il fait sur un ring , ce qui fait sa force et, pour les autres, son style: non seulement il sait encaisser mais sait surtout patienter afin de se positionner pour frapper. Et son punch est d'enfer.

Le film peut se voir comme une sorte de bildungsroman pour teen-ager d'aujourd'hui: il y est question d'amitiés fortes puis défaites, d'ébauche d'un premier amour, du regard et des attentes des adultes qui tranchent parfois de manière injuste, d'une forêt qui jouxte les salles d'entrainement.

Un jour, Camille manque se tuer en glissant dans le vide et, dix mètres plus bas, se retrouve juste avec un bras bien amoché. La trouille de sa vie. Rien de grave mais dans la tête du champion quelque chose grésille: douleur imaginaire, haut-le-coeur au moment d'en finir sur le ring, embrouilles avec les potes qui le voient faiblir sans pourtant laisser sa place de leader dans le coeur du coach (excellent Jean-Baptiste Durand, le réal de Chien de la casse) jusqu'à provoquer une sorte de foire d'empoigne dans le gymnase.


A ce moment-là, le film de Valery Carnoy attise la curiosité et fait penser à ce qui arrive à Jeff Bridges dans le meilleur film de Peter Weir, Fearless (Etat second), où notre héros perdait toutes ses appréhensions, - jusqu'à ses allergies ! -, après avoir survécu à un crash aérien. Ici c'est l'inverse qui se passe, Camille semble déséquilibrer tout le groupe en perdant sa place de champion, et en doutant de tout.

Dès lors, sur quoi s'appuyer pour rendre au groupe son point d' équilibre ? Cela passera par l'élimination de quelques pièces, par quelques sacrifices injustes aussi.

Si Valery Carnoy manque de peu sa parabole en forme de conte avec cette forêt peuplée de renards où un jeune homme rencontre une jeune fille qui joue de la trompette loin du fracas et des odeurs des sacs de frappe et des tatamis (elle pratique le taekwondo), il réussit fort bien par contre à faire dévier sa fable de la déconstruction d'un petit macho en herbe vers autre chose. Plus que cette scène significative où la jeune fille pète le nez d'un coquelet boxeur très gonflant d'un fier coup de boulle (elle n'a vraiment pas besoin qu'on lui vienne en aide), c'est ce moment où Camille remporte son match, revigoré par la présence de son meilleur ami (super Fayçal Anaflous, une révélation) qui fait plaisir à voir.


C'est au fond la morale de ce petit film plutôt gaillard: dans le milieu de la compétition où la concurrence est reine, les grandes et petites trahisons de mise et les faiblesses jamais permises, on devient un homme en restant fidèle.

 A son style, à ses amis.

dimanche 29 mars 2026

CE QU'IL RESTE DE NOUS, d'autres morts que les tiennes.


 Cela pendait au nez du grand mélo historique depuis un moment et ça y est, enfin, le cinéma à grand spectacle s'est accaparé le grand narratif du peuple palestinien, depuis la nakba de 1948 jusqu'à notre sinistre aujourd'hui. Nous aurons versé des larmes devant La liste de Schindler, Le fils de Saul, la série Holocauste et d'innombrables fictions pour nous faire ressentir l'horreur de la shoah mais il nous manquait un film qui nous accroche de la même manière pour nous parler de ça.

L'histoire a beaucoup documenté et documente toujours, au fil des drames humains et du comptage des victimes, ce qu' Israël et ses sponsors occidentaux font subir aux Palestiniens depuis leur installation sur leur sol. En plus des 700000 exilés de force de la fin des années 40, il s'agit de dénombrer le nombre de morts, de prisonniers, d'humiliés, de bombardés, une litanie qui ne s'arrête plus et qui, de nos tristes jours, se retrouve propulsée à une vitesse folle par la sauvagerie des porcs du Hamas d'un côté et la violence aveugle des porcs de l'extrème-droite israëlienne de l'autre.


Dans La liste de Schindler, ce grand spectacle lacrymal tant honni par Jacques Lanzmann et bien d'autres, il y avait tout de même cette attention portée à la force des chiffres qui était la véritable obsession d'Oskar Schindler et semblait être aussi celle de Spielberg: sauver le plus de Juifs possible, gonfler un peu plus la liste des ouvriers qui seront ainsi sauvés des fours, s'avouer vaincu enfin en regrettant de ne pas les avoir sauvé tous.

Israël depuis toujours applique une politique militaire et policière qui n'est rien d'autre qu'une loi du talion à la puissance 10: pour chacun de mes morts, je t'en prendrai 10. Depuis le 7 octobre 2023, ce n'est plus "oeil pour oeil" mais plutôt "un oeil pour 10000" et s'il y a en a toujours pour nier ces chiffres en faisant fondre les vrais coupables dans la masse, s'ils ont pignon sur rue ceux qui affirment qu'il n'y a pas d'innocents à Gaza comme il n'y a jamais eu de camps de concentration pour d'autres, c'est qu'Israël pratique à son tour une politique de broyage, de déshumanisation et d'effacement que chaque bribe d'information infirme pourtant chaque jour un peu plus.


Ce qu'il reste de nous
raconte avec précision que cette politique a été employée par Isräel dès le début. Les soldats de Tsahal y sont montrés dès l'occupation de Jaffa où vit la famille de Sharif comme les clones de ceux qui humilieront, dans une des scènes les plus fortes du film, son fils Salim devant son propre enfant. Comme ils seront ceux qui abattront le jeune Malek lors d'une manifestation 10 ans plus tard.

L'histoire a beau tenir une comptabilité morbide des victimes d'un côté comme de l'autre, la balance penche tellement qu'on se demande quand même pourquoi cela dure, selon un système qui n'a pas bougé d'un pouce depuis la naissance d'Israël.

Il y a dans le film de Cherien Dabis, en plus de cette relation fidèle de l'histoire du peuple palestinien, une séquence-clé qui trouve un "presque" écho aux préoccupations de Schindler et de son comptable (justement !) incarné par Ben Kingsley: combien peut-on sauver de Juifs ? Lorsque Salim et sa femme Hanan apprennent la mort cérébrale de leur fils et acceptent qu'on lui prélève les organes, Salim se livre à un calcul qui semble lui faire perdre la raison: si le corps de Salim est destiné à sauver la vie de 5, de 6 êtres humains et que cela sauve un futur soldat de Tsahal qui tuera 5, 10, 15 Palestiniens, à quoi aura donc servi ce sacrifice ?


Bonne petite claque aux très mauvaises odeurs qui ont la vie dure à propos du culte musulman, c'est un responsable religieux qui saura trouver les mots pour aider Salim à trouver sa "voie d'humanité" qu'il était en train de perdre dans sa douleur.


Le film déploie la force tranquille d'un style très académique qui s'offre une seule coquetterie de construction un peu inutile (cela débute avec une manifestation en Cisjordanie qui s'achève sous les balles avant de partir en flash-back en 1948) mais sait maintenir la note tout au long de ses 2h30. 

A noter aussi les interprétations poignantes de Cherien Dabis elle-même (derrière et devant la caméra donc) dans le rôle d'Hanan et des Bakri père et fils, réunis ici pour la dernière fois. Très beau film.