Orphelin se déroule en 1956, juste après le soulèvement hongrois étrillé par les Russes, dans une ambiance de serrage de vis définitif. Les autorités terminent de nettoyer le pays de ses fortes têtes, l'Armée et la police se permettent tous les vices, nous sommes au coeur de la dictature bolchévique avec ses arrestations sommaires et ses braves citoyens élevés au digne rang de mouchards.
C'est la seconde piqûre de rappel en quelques mois, après le terrible Deux procureurs de l'ukrainien Loznitsa de que pouvaient être le cours d'une vie dans un pays d'Europe de l'Est dans ces années-là. Laszlo Nemes, jeune réalisateur hongrois qui avait marqué les consciences il y a de cela 10 ans avec son duraille Fils de Saul revient sur ce qui semble être un grand sujet récurrent de son cinéma: la judéité.
Andor est un jeune garçon qui retrouve sa mère au sortir de la guerre. Il avait été placé dans un orphelinat tout bébé, sa mère s'était cachée, son père a disparu. Le film pourrait nous raconter une sorte de retour à la normale, n'était un climat politique irrespirable, - montré ici en creux avec le personnage de ce jeune insurgé qui croupit dans une cave en attendant un chimérique départ vers l'Ouest.
Dans les silences et les zones d'ombre, l'absence d'un père qui, le film nous le fait comprendre assez vite, a sans nul doute péri dans un camp. Afin d'échapper aux rafles, la mère d'Anton a été cachée des années chez un type qui ressurgit dans leur vie, veut l'épouser, veut devenir un père pour Anton, veut faire disparaitre le nom de Hirsch pour le sien, Berend.
Sous couvert d'une dramaturgie et d'une narration d'un beau classicisme, Nemes raconte l'histoire d'une marche forcée vers l'assimilation des survivants dans le bon peuple hongrois, par la poigne. La Hongrie qui, rappelons-le, avait apporté à l'occupant nazi une collaboration zélée à son entreprise de carnage. Dans le rôle de Mihaly Berend, gros type rougeaud possessif et violent, agressif et vulgaire (il est boucher), notre Gregory Gadebois national est grandiose: à cette masse de viande toujours prête à frapper et à gueuler, il oppose la douceur d'un regard toujours en quête d'apaisement, et qui n'y parvient que rarement.
Le film a pour lui sa reconstitution soignée et qui n'épargne rien des basses compromissions de ses concitoyens, ces braves gens qui après s'être arrangés avec l'Allemand, se font plutôt bien au Nouvel Ordre. Les personnages du patron d'épicerie, dont on comprend qu'il a récupéré l'activité qui appartenait à un Juif, dont il emploie aujourd'hui la veuve, ou encore de cette concierge qui rêve à voix haute d'épouser un "type comme Berend", un vrai Hongrois.
Peut-être que le cinéaste a quelque chose a dire de piquant sur son pays, d'hier et d'aujourd'hui, mais au final Orphelin a beau s'arrêter sur un constat fataliste, assez peu glorieux et quelque peu déprimant, il ne trouve rien d'autre à montrer que cette immense Croix de David aux néons pour nous consoler de cette assimilation brutale.
Pourquoi ai-je trouvé alors que cette représentation subite, qui "force" un peu le film à résister à l'effacement d'un peuple; était aussi lourde et maladroite ? Peut-être parce que nous sommes en 2026 et que cette croix s'est chargée depuis de beaucoup d'autres choses, peu à sa gloire. La force d'un symbole qui, 80 ans après la fin de la guerre et la libération des camps, n'est plus seulement que la médaille que les victimes d'autrefois escamotaient derrière leurs cols de chemise, parce que dangereuse à monter, mais celle des bourreaux d'aujourd'hui.
Merci encore à Netanhyaou et à sa clique de bouchers d'extrème-droite de nous avoir embrouillé le regard, et cassé nos si jolies boussoles morales.
Orphelin reste malgré tout un très beau film.
Oser le mash-up Orphelin/Marty Supreme, ça se tente...
Mais pourquoi ? D'abord à cause de la présence du comédien Géza Röhrig, qui était le membre des Sonderkommando Saul dans le film de Nemes et qui ici est l'ancien champion du monde de tennis de table Bela Kletzki, survivant des camps et prochain adversaire de Marty qui lâche ça devant des journalistes éberlués: "Je vais finir le travail des nazis avec ce Kletzki, je vais le détruire, l'annihiler". Avant de détendre l' atmosphère, si j' ose dire, en rajoutant un "oh ça va, j'ai le droit de le dire, moi aussi je suis juif".
Et chacun de s'esclaffer.
Inspiré d'un huluberlu ayant vraiment existé, ce Marty Mauser fut un jeune excité perdu dans la masse des prolos de Brooklyn qui, dans les années 50 (encore !), rêvait de lâcher son boulot de vendeur de chaussures pour exaucer son rêve de devenir champion du monde de ping-pong.
Si on en croit le film de Josh Safdie, Marty était vraiment très très bon mais, dans un pays où cette discipline sportive, à l'époque) est aussi prise au sérieux que le flipper, il partait de trop loin. Si on en croit le film encore, qui ne déroge pas à cette règle tacite du cinéma américain que même dans la défaite, c'est l'Américain qui gagne à la fin, Mauser aurait même battu le champion du monde d'alors dans un match d'exhibition au Japon.
Au régime du speed, le cinéaste a été trouver le Chalamet pour composer cette torpille tout en nerfs et c'est peu dire que l'acteur envoie du jeu: il est assez stupéfiant.
Le film pâtit de ses enjeux peu sérieux, et de son personnage principal qu'on aura vite taxé de satané petit connard au vue des multiples et infimes vilénies auquel il se livre pour accéder à son rêve. Voleur, menteur, escroc, mauvais joueur, infidèle, manipulateur mais tout ça en mode "petits pieds", on suit donc des aventures, filmées à cent à l'heure, avec beaucoup d'amusement mais assez peu d'empathie pour lui.
Le film a été comparé à du Scorsese, et même s'il y a un peu d'After hours dans sa rythmique exaltée, quitte à filer vers le grand vide, le film a quand même vite fait de glisser vers des séquences totalement absurdes (le chien égaré d'Abel Ferrara et le canardage qui s'ensuit), plus bande-dessinée que scorsesiennes. A moins qu'on considère le personnage de Marty comme le cousin "sportif" du Rupert Pumpkin de La valse des pantins: un connard à gros boulard autocentré si persuadé de son génie et de sa bonne étoile qu'il finit par se comporter en forcené.
Quoi qu'il en soit, le film dépote et parvient même à filmer de manière brillante un match de ping-pong, une des disciplines les moins cinégéniques du monde, pas un mince exploit.
Mais il faut surtout voir Marty Supreme comme un film de survie. Si Mauser finit dans un triste état après s'être frotté au réalisme économique et avoir heurté son propre plafond de verre social, avoir été humilié au propre comme au figuré après avoir essayé d'entuber plus forts que lui, il aura quand même trouvé quelque chose: une âme soeur en la personne de Rachel (magnifique Odessa A'Zion), sa "bonne copine" de toujours qui lui ressemble en tout, pour le meilleur comme pour le pire.
C'était bien la peine de faire le tour du monde en sprintant comme un dératé pour retrouver son point de départ. Marty Supreme est un film non dénué d'une très méchante ironie.
C'est un film de survie, de tentative de survie plutôt. Mais l' histoire du survivant Kletzki qui, à Auschwitz, alors qu'on l'avait laissé seul au milieu de la forêt, tomba sur une ruche d'abeilles sauvages, aura ramené de son martyr une histoire à la fois extravagante et merveilleuse, autrement plus forte que celle que Marty voudrait s'inventer.
Si les nazis n'ont pas "fini le boulot" avec Kletzki, c'est Kletzki qui clôt le débat, "plie le match" pourrait-on dire, et donne son point d'équilibre au film tout entier.
En plus de son plan final qui rapatrie tout le monde à la maison, cette séquence hallucinante a le mérite de ramener le film et son insupportable héros à la réalité, sans baratin ni esbrouffe.
Enfin.
Pour le reste, le film est aussi nerveux, athlétique, brillant, véloce, agile, décomplexé et bluffant que son mirifique interprète. Bravo les gars.