lundi 17 août 2026

Notices en vrac (III) LA TRILOGIE D'OSLO & LES TOURMENTES


 LA TRILOGIE D'OSLO était sortie l'an dernier en plein été, les trois films en même temps et ils n'étaient pas programmés partout, comme on s'en doute. J'avais pu attraper AMOUR au vol, et raté les deux autres. Séances de rattrapage le cul dans mon fauteuil cette fois, histoire de compléter l'affaire avec DESIR et REVES. Les trois films n'ont d'autre point commun que de s'attarder, - on dirait presque par hasard - sur des personnages anonymes piochés dans la population d'Oslo en été. Une ville qui a l'air si douce, si calme, où les gens semblent heureux et beaucoup mieux éduqués que par chez nous...


DESIR commence sur une note dissonante dont on ne sait si elle fera chavirer la suite du récit vers le vaudeville ou le drame: Feier, père de famille heureux en ménage, avoue à sa femme et à son meilleur ami qu'il a couché avec un homme, au hasard d'une rencontre sur son lieu de travail. Un truc ni réfléchi, ni calculé, mais aussi spontané que sans avenir. Une expérience qui le laisse ni sonné, ni inquiet; juste dubitatif mais loin, très loin de le faire douter sur sa sexualité et tout le reste.

Le fait de raconter immédiatement cette passade imprévue va le délester immédiatement d'un poids dont les autres vont alors se charger. Feier lui-même va commencer à douter, non pas de lui-même mais de ce que cet aveu spontané avait de judicieux.

Et puis, et puis... comme dans AMOUR où les liens amoureux se faisaient et défaisaient sans qu'on ne convoque les lacrymales, la vie continue.


Dans REVES, sans doute le plus subtil des trois films et en tout cas celui qui m'a le plus parlé, une jeune fille tombe follement amoureuse d'une de ses profs de lycée. De quelques soirées passées chez elle, elle écrit un texte qui est sans doute l'expression d'une rencontre fantasmée, jusque dans ces détails les plus sexuels, qu'elle soumet à sa grand-mère, elle-même écrivaine.

Sur la sexualité des jeunes filles et les désirs débridés de l'adolescence, ce film est sans doute ce que j'ai pu voir de plus vrai. Le film joue beaucoup sur une sorte de conflit générationnel entre ses trois femmes "fortes" (car Johanne va devenir une femme forte, elle le porte déjà sur elle), la fille, la mère, la grand-mère. La jeune fille qui revendique une vie rêvéé, la femme qui veut protéger sa fille, une autre qui s'est battue pour obtenir la liberté qui est aujourd'hui la leur (avec à la clé une engueulade délicieuse entre ces deux dernières au sujet de... FLASHDANCE.

Comme dans les deux autres segments, celui-ci s'achève en une gracieuse queue de poisson, une nouvelle rencontre sur le palier (du psy), on descend prendre un café, la vie continue et puis voilà.


Le réalisateur Dag Johan Haugerud se situe entre le Klapisch de CHACUN CHERCHE SON CHAT et le Bergman des huis-clos bavards. Il avance en catimini au milieu de ses personnages, et sa manière de le filmer sans aucune ironie ni aucune envie de dramatiser pour rien fait de cette trilogie tombée du ciel comme une sorte de série idéale, qu'on ne voudrait pas voir finir.

Une autre !

Je sais bien que la Norvège est un des pays les plus riches du monde et qu'ils ont pris le train des avancées sociales avant tout le monde, mais il est flagrant de voir, comme dans les films de Joachim Trier d'ailleurs, combien les Norvégiens sont en avance dans leurs rapports hommes-femmes.


Et puis rien à voir, vraiment rien, avec LES TOURMENTES de Lucas Belvaux, adaptation par lui-même d'un roman qu'il avait lui même écrit.

Drôle d'histoire, pompée sur le canevas de RUNNING MAN un peu, des CHASSES DU COMTE ZAROFF plus sûrement, avec cet ancien légionnaire dans la mouise à qui on propose de servir de gibier pour une riche dame de la Haute, qui adore chasser, en échange d'un bon gros chèque qui mettrait sa famille à l'abri. Mouais.

Sur l'affiche, Niels Schneider et Ramzy Media, sourcils froncés, mâchoires serrées et regards plongés vers le lointain, font comme Mark Wahlberg, Ben Affleck ou The Rock dans d'autres films à la con: ils essaient de nous faire peur en nous faisant croire que leurs soucis sont plus gros que le nôtres et qu'il en va sans doute de la survie de l'Humanité de voir comment tout cela va finir, à la fin.

Par respect pour Lucas Belvaux que j'aime  bien (CAVALE, PAS SON GENRE, RAPT c'était pas mal quand même), je ne dirais pas plus que cela: c'est raté.


On se fiche complètement de ce qui va arriver (tellement les motivations des personnages sont bidons) tant est si bien que le réalisateur-écrivain, qui semble penser la même chose des pauvres hères qu'il a lui-même créés, balance ce gros bébé mal formé avec l'eau du bain, dans un final ni fait ni à faire. J'ai bien compris où il voulait en venir mais: c'est raté.

On a le droit d'être consterné même si, c'est dommage, les deux vedettes sont tout à fait crédibles dans la gamme je-me-la-joue-physique-comme-les-Amerloques. 

Mais ça sert à rien, les gars...


dimanche 16 août 2026

SOUDAIN, Ultra moderne humanitude.


 Et voilà que je me retrouve devant un film de Ryusuke Hamaguchi que je n'apprécie pas complètement... Pas à sa juste mesure ? Sans doute mais 24 heures après avoir découvert SOUDAIN en salles, je n'en démords toujours pas: est-ce son film le plus faible ?

A cela une première explication: l'exfiltration du cinéaste hors du Japon a peut-être porté préjudice à son sens  de la mise-en-scène en dentelle extra fine et à une écriture toute en subtilité psychologique qui convient bien aux conventions de politesse et de correction propres à la société japonaise. Pour que ce "choc" des cultures passe à peu près inaperçu, Hamaguchi a transformé notre Virginie Efira nationale en directrice d'ehpad éprise d'"humanitude", expression qui désigne une nouvelle façon de travailler et de faire en milieu de soins à l'égard de personnes âgées et, tant qu'à faire, de la transformer en parfaite bilingue.

Aussi sa rencontre inopinée, dans un parc parisien par l'intermédiaire d'un gamin autiste égaré, avec cette jeune metteur-en-scène japonaise venue présenter son dernier spectacle en France, fait un peu l'effet de ce genre d'effets aux forceps auquel le réalisateur de DRIVE MY CAR ne nous avait pas habitué. Qu'importe, puisqu'il apparait un peu partout dans cette fable que je qualifierais volontiers d'utopiste, que le souci du cinéaste n'est vraiment pas au chevet d'un réalisme quelconque, mais plutôt d'une rencontre rêvée à partir d'une correspondance entre une philosophe et une chercheuse en anthropologie qui avait marqué le cinéaste.


D'une façon assez étrange, - et c'est un des aspects les plus intéressants du film, SOUDAIN balaie derechef le couplet sur un quelconque "choc des cultures" qui se retrouve annihilé par la sororité "instantanée" entre les deux femmes, la connaissance de la langue et de la culture de l'autre étant acquise pour toutes les deux. Pour le reste, une personne âgée est une personne âgée, un enfant handicapé un enfant handicapé, un cancer un cancer.

Je passe direct sur la volonté insupportable d'Hamaguchi de nous expliquer tout un tas de théories sur le capitalisme notamment, - à l'aide de croquis au feutre sur tableau blanc ! - qui trahit là une curieuse propension du cinéaste à prendre son public pour ses élèves que je ne lui connaissais pas. Et qui n'apportent vraiment rien de bon au film, si ce n'est une grande lourdeur. Un souci de didactisme beaucoup plus insupportable, pour le coup, que la naïveté humaniste presque gaga de certaines scènes dans l'ehpad qui, elles, provoquent souvent de belles émotions. Un aspect du film qui culmine dans la délicieuse séquence de "réflexologie collective" dans l'herbe où tout le monde, soignants, pensionnaires et visiteurs se malaxent les petons avec des mines d'extase.


Hamaguchi a toujours pour lui a tendre des miroirs au réel via l'importance du texte et de la parole en retournant toujours, c'est comme un leitmotiv chez lui, sur la scène théâtrale où s'abiment, se réfléchissent et se mirent toujours les préoccupations du film, comme dans une miniature.

Le film est long, même s'il a déjà fait bien plus long mais malgré toutes ces réserves et ses 3h15 bien tapées, un grand cinéaste reste un grand cinéaste. Quelque chose se promène à l'intérieur de SOUDAIN, un peu comme le chat blanc de l'ehpad qui tente sans cesse de s'échapper, quelque chose qui a sans doute à voir avec les bienfaits de l'intrusion.


De celle de Mari dans la vie de Marie-Lou et vice-versa, dans celle, agitée, de Tomoki s'invitant sur scène sans crier gare auprès de son grand-père comédien, de Mari dans les séances d'éveil de l'ehpad, des convictions progressistes de Marie-Lou dans les habitudes des infirmières, des mots poignants de Sophie, la chef-infirmière malaimable qui transforme tout à coup ce que l'on pouvait penser d'elle. 

Soudain, tout le monde s'écoute, se roule dans l'herbe, se parle poliment, essaie de se comprendre, essaie de faire les choses de manière plus douce. 

Mon dieu, une utopie...

SOUDAIN marque quand même, à mon sens, un pas en arrière au regard de ses deux précédentes merveilles, LE MAL N'EXISTE PAS et ses CONTES DU HASARD. Il n'y perd quand même pas tout le crédit que je lui porte: un des cinéastes majeurs de notre époque.


samedi 15 août 2026

Notices en vrac (II), CHRONOLOGY OF WATER, MIROIRS N°3 & LA PROIE NUE.

 


Du roman autobiographique de l'Américaine Lena Yuknavitch, la comédienne Kristen Stewart a tiré ce CHRONOLOGY OF WATER, son premier film donc. Un matériau brut des plus abrupts puisque l'écrivaine, alors réputée pour sa poésie, y relatait sur un mode diffracté assez sauvage son parcours de femme et d'écrivaine, de son passé de petite fille abusée par son père jusqu'à sa découverte du monde de l'écriture, en passant  par son expérience de championne universitaire de natation.


On sait l'actrice américaine très concernée par la parole féministe depuis qu'elle a pu jeter ses apparats de jeune vierge frémissante TWILIGHT aux orties, et sa première tentative se solde ici par une réussite certes mineure, mais des plus honnêtes, qui a tout de même du mal à masquer sa peur de mal faire par une frénésie d'images qui frôlent parfois la crise épileptique. 

Rien de grave puisqu'on suit le parcours de cette jeune femme avec une belle empathie, bien aidé en cela par la composition assez extraordinaire d'Imogen Poots, de tous les plans et aussi percutante en femme voûtée prête à sombrer qu'en bombe sexuelle sans frein, ou en banshee sauvageonne très mal embouchée. Dans le rôle du père, un certain Michael Epp incarne très bien le salopard tout lisse, tout bien rasé, avec sa dégaine de commis voyageur idéal.


Pour mon plus grand bonheur, on y croise aussi le légendaire Ken Kesey, un de mes super-héros de plume, qui fut prof d'écriture et de fumage de spifs dans cette très 'libérale" université américaine où le grand homme aida la jeune femme à libérer son écriture et à lâcher les chiens. Jim Belushi incarne ce veux bouledogue tout amoché et au coeur immense avec un certain panache.

On passe de ce film un peu punk au dernier opus de celui qui ne le sera sans doute jamais (punk). MIROIRS N°3 de Christian Petzold marque une énième collaboration avec sa muse fêtiche, après Nina Hoss, la merveilleuse Paula Beer.


Comme Nina Hoss, vous pouvez me filmer Paula Beer trois heures durant en train d'éplucher des patates que je ne bougerai pas de mon siège. Petzold est un autre problème: toujours appliqué à bien faire, travaillant sur des scénarios toujours magnifiquement ciselés (et filmés), à ceci près que rien ne déroute longtemps, rien ne déraille dans son cinéma monté sur roulements à billes.

Le sujet était pourtant superbe: une jeune femme mal dans sa peau est victime d'un accident de voiture dans lequel son fiancé perd la vie. Elle décide de rester chez la femme qui l'a secourue, qui habite seule dans une petite maison de campagne jusqu'à comprendre qu'elle y remplace la fille de celle-ci à qui elle ressemble beaucoup, et qui s'est suicidée.

D' un sujet pareil, on en aurait presque les poils d'avance à l'idée qu'un autre cinéaste s'en empare. Sans aller jusqu'à s'imaginer ce qu'un Cronenberg aurait pu en faire, MIROIRS N°3 réussit son coup jusqu'à ce que la raison revienne au réalisateur allemand qui finit par régler son compte au film en finissant sans passion, et de manière vraiment très lapidaire.

Un cinéaste décidément passionnant à qui il manque vraiment un truc...



Enfin vu ce film mythique de Cornel Wilde, LA PROIE NUE (1965) qu'on pourrait dater au carbone 14 comme étant l'ancêtre du APOCALYPTO de Mel Gibson. Du vrai cinéma d'aventure, haletant et au motif totalement gratuit, qui nous offre une chasse à l'homme en pleine savane africaine avec des guerriers armés de flèches et de sagaies lancés au trousse d'un guide de chasse blanc comme un cul et pour cause: il est lâché dans la nature dans le plus simple appareil.


C'est aussi un peu l'ancêtre du premier RAMBO: ces chasseurs ne savent pas à qui ils ont à faire. Dans le rôle, Cornel Wilde en personne offre son corps d'athlète au soleil brûlant, aux morsures de cobras et aux combats au couteau. D'ailleurs, il en était vraiment un, d'athlète, lui qui fit partie de l'équipe olympique hongroise d'escrime en 1936. Eh oui madame.

Bien sûr, le film est légèrement emboucané par un fumet colonialiste un peu... suranné dirons-nous, digne par moments des plus mauvais Tarzan avec Weissmüller (les p'tits blancs y sont torturés avec des trésors d'inventivité). Mais enfin, c'est vrai que ces connards de blanchettes n'avaient pas à traverser le territoire du grand Chef pour leur safari en crachant par terre et en ne respectant pas les coutumes locales. Cornel les avait prévenu. D'où punition.

Il faut noter que dans un esprit d'équité fort tribal, seul le guide blanc (Cornel Wilde donc...), qui connait la langue locale et quelques rudiments de survie en milieu hostile, a le droit de tenter sa chance en fuyant droit devant. Reconnaissant sa défaite finale, le grand guerrier ne salue-t-il pas sa proie parvenue à lui échapper, d'un signe de la main digne d'un maitre du fair-play ?

Que c'est beau, le sport entre gentlemen.



vendredi 14 août 2026

Notices en vrac (I) VIE PRIVEE, DOUX OISEAU DE JEUNESSE & THE KILLING KIND.

 

VIE PRIVEE de Rebecca Zlotowski a fait parler de lui à sa sortie grâce à son casting de tous les diables: la Jodie, Auteuil, Efira, Amalric, Lacoste et même Irène Jacob et Aurore Clément en special-guests sympathiques. Mais l'accueil a été tiède. Et pour cause, même si l'on comprend vite que l'affaire ne va pas être très sérieuse fort longtemps, les film s'emmêle les quilles tout seul comme un grand dans un scénario aux ramifications trop compliquées pour lui.

Soit une psy un peu vénère (Jodie Foster, dont la rudesse de traits laisse mieux voir la petite nana en fer qu'elle avait toujours été à l'intérieur) pas très sympathique et limite burn-out qui se convainc toute seule comme une grande qu'une de ses patientes a été assassinée. Un de ses clients l'emm..., elle renoue avec un ex-mari toujours un peu amoureux d'elle bref, très vite on se fiche complètement de ce qui à l'écran arrive, même si la partition très américaine, regard noir et mâchoire serrée de l'actrice, est un genre de régal en contrepoint des compositions de la team frenchie, beaucoup plus décontrastée: Auteuil est très drôle et Amalric en veuf halluciné un brin énervé, nous montre une nouvelle fois ses fesses, décidément une manie chez lui.

Bref, bien content je suis de ne pas avoir eu à payer mon ticket de cinéma pour cette comédie tout juste drôle, et un peu trop attelée à une culture judaïque dont la pertinence m'a ici quelque peu échappé. 

Pas grave.


Quatre ans après son adaptation de LA CHATTE SUR UN TOIT BRULANT, Richard Brooks retournait à un autre Tennessee Williams, DOUX OISEAU DE JEUNESSE, pas des plus légers non plus et même un poil plus chargé, autant que cela soit possible.

Toujours avec Paul Newman, ici en joli coeur arriviste jusqu'au trognon qui fait le gigolo auprès d'une star de cinéma (Geraldine Page) pour décrocher un contrat, et se retrouve dans sa ville natale où il va retrouver celle qu'il aime toujours, et qui n'est autre que la fille du vieux monarque local, véreux comme il se doit, et qui rêve de le châtrer de ses propres mains. Comme on peut le constater, c'est lourd comme un âne mort.


Si le théâtre de Williams m'a toujours agacé, comme tout le théâtre américain d'ailleurs, il faut reconnaitre qu'il a bien irrigué le cinéma en inspirant les meilleurs (Manckiewicz, Brooks, Newman himself, Kazan tout de même...). Mais là, le film est autant alourdi par la peinture à gros traits des personnages et par ses flash-backs protubérants que par les compositions over the limit des pourtant meilleurs acteurs du casting, Page et Newman, visiblement partis là-dedans sans système de freinage.

C'est que l'équation Tennessee Williams + Actor's Studio n'engendre jamais une quelconque légèreté. Aussi celui qui s'en tire le mieux, dans ce psychodrame à la sauce sudiste, c'est cette bonne vieille trogne d'Ed Begley, redoutable en vieille ordure affable et souriante.


"Il les aime toutes... mais mortes !". Ainsi nous racolait en 1973 l'affiche de THE KILLING KIND de Curtis Harrington, avec un John Savage dont c'était une des toutes premières apparitions. L'accroche est quelque peu mensongère parce que s'il y en a une qu'il ne tuera jamais, c'est sa maman (Ann Sothern), bonbon rose à teinture blonde portée sur les petits verres dès le début d'après-midi.

Vendu comme un ersatz de Norman Bates, le personnage de Terry est beaucoup plus attachant et beaucoup moins machiavélique. Petit gamin toujours perturbé (par sa maman envahissante, par un viol auquel il a peut être participé, qui n'en était peut-être pas un) auquel Savage prête avec une certaine grâce ses maigres épaules et son drôle de visage d'enfant effrayé, Terry va se comporter comme un très vilain garçon.

Drôle de film et sacrée ambiance, sur lequel plane un constant sentiment d'inceste, et qui se garde bien de donner des pistes psy très solide au comportement de son héros. Il est perturbé, c'est tout. La présence des femmes qui l'attirent, ça le... voilà.

A noter que Curtis Harrington reste un cinéaste intéressant, dont le critique Frédéric Thibault parle très bien dans les suppléments du dvd Artus sur lequel je suis tombé par hasard. Harrington a eu une carrière des plus chaotiques, et des plus malchanceuses, mais il est un peu devenu culte. C'est lui qui avait employé le jeune Dennis Hopper pour la première fois dans le surprenant NIGHT TIDE (MAREE NOCTURNE) en 1961.

L'histoire d'un marin en permission qui tombait amoureux d'une sirène dans un manège de fête foraine.

 Ah je vous jure...


mercredi 12 août 2026

SUR LA ROUTE D'OMAHA (Help ! )

 


Fichtre ! Voilà bien longtemps que je n'étais pas entré de manière aussi immédiate et spontanée, dans un tel état de détestation à l'égard d"un film. 

Cette note sera donc comme une tentative de comprendre pourquoi SUR LA ROUTE D'OMAHA, premier film de Cole Webley, m'a mis hors de moi.

Niveau ingrédients, tout ce que j'aime pourtant: l'Amérique de la marge, des laissés pour compte, des galériens du quotidien dans un pays qui compte plus de losers que de gagnants. Ella, Charlie et leur adorable toutou Rex sont embarqués par leur père à bord de leur antique Volvo, direction Omaha. Un certain mystère flotte autour de ce départ, même si on comprend tout de même deux ou trois trucs: une policière vient placarder un avis d'expulsion sur leur porche, et on comprend aussi que la maman est morte il n'y a pas bien longtemps.

Au long de ce road-movie Nevada-Nebraska rythmé par quelques contingences matérielles de plus en plus lourdes (papa compte les billets qui lui restent en fronçant les sourcils au fil des kilomètres, on pousse la voiture chaque matin pour qu'elle démarre) se dessinent les traits habituels de la famille abimée mais résiliente qui déborde d'amour. 


Et tout et tout.

Et qu'il est sympa, ce chien.


Dans le rôle du père, l'excellent John Magaro n'a pas à forcer sur ses faux airs de Droopy pour distiller une inquiétude qu'il est le seul, en secret, à porter jusqu'au terme du voyage. Et le film, qui nous tient en haleine, ou en respect car c'est plutôt ce que j'ai ressenti, en ne lâchant rien de son sale petit secret, s'avère être au fil des minutes une de ces insupportables petites machineries tire-larme qui ne pourra trouver son apogée qu'au terme d'un véritable chantage émotionnel.

Le carton final, qui nous explique le pourquoi du comment (en gros, une législation de l'Etat du Nebraska fort mal taillée qui provoqua quelques catastrophes familiales avant qu'elle ne soit révisée) a beau nous renseigner une fois encore sur la situation d'extrème panade dans laquelle survivent de nombreux Américains, il nous dit surtout sur ce que vient de commettre le cinéaste: nous faire pleurer en scénarisant de manière obscène le malheur des autres.

Ah, mais que je déteste ça.


Un film récent au canevas assez similaire, assez moyen au demeurant, REBUILDING de Max Walker-Silverman avec Josh O'Connor, autre figure de père largué après la perte de son ranch dans un incendie, ne nous contait pas fleurette non plus. Mais l'histoire qui nous y était racontée avait ceci d'honnête qu'elle avançait de front avec des personnages qui n'avaient rien à cacher. 


Le parti-pris de Cole Webley semble être de nous mettre à la place de ces innocents qui ne savent pas ce qui va leur tomber dessus. Nous faire comprendre dès le départ les intentions du père aurait rendu le film plus riche et certainement beaucoup plus tendu. Plus compliqué à faire aussi, sans doute.

Mais le malaise vient peut-être d'ailleurs... Au point où les personnages en arrivent (à des extrémités qui feraient presque douter de leur jugeote autant que de leur humanité, - salauds de pauvres ! comme dirait l'autre -), le film nous donne un éclairage radical sur l'état des mentalités américaines aujourd'hui. 

Il est quand même sauvé, in extremis, par cette simple requête d'un John Magaro au bout de sa déconfiture alors que tout le mal est déjà fait: "Je crois que j'ai besoin qu'on m'aide". 

Tu l'as dit bouffi mais alors, au pays du Do It Yourself et du Self-made man, qui pour t'entendre, petit homme ?



dimanche 2 août 2026

CAPE FEAR, Max Cady, son papa, sa maman, sa petite soeur.


 Bon, et alors CAPE FEAR III, version Nick Ancosta, ça vaut quoi ? Et d'abord, pourquoi votre serviteur s'est-il laissé tenter alors que les séries non merci, ça va comme ça, je n'en peux plus ?

Par curiosité, pour voir non pas comment les petits malins de scribouillards commandités allaient pouvoir faire du neuf avec du vieux (ils y arrivent toujours) mais surtout comment el grande Javier allait relever le gant en passant derrière deux immenses acteurs dans le rôle de Max Cady, ce psychopathe revanchard ultra-violent et obsédé.
L'acteur espagnol, comme attendu, s'en sort finger in the nouze comme on dit là-bas, en laissant couver plus longtemps la sauvagerie du personnage et faisant croire tout le temps que ses explosions de rage ne sont jamais de son fait.
Mitchum la jouait bête hirsute impossible à dresser, De Niro taré maléfique prêt à plonger le monde dans l'Apocalypse, Bardem se la joue roublard aux petits oignons, ondoyant vers ses proies comme un énorme serpent d'eau.
Une autre genre de saloperie, quoi.

Face à lui, première défaite de producteurs en panne d'inspiration, deux acteurs très bankables et tout à fait experts pour incarner une certaine fadeur très américaine et très comme il faut, Amy Adams et Patrick Wilson en caricatures de couple WASP confortablement blindés qui ont enfoui leurs petits travers sous leur villa chic (elle buvait comme un trou jadis, c'est un ancien Marines qui aime bien coller des mornifles à l'occasion).
Autant dire que face à la bête, ils font pâle figure.

Il faut se souvenir que le roman initial, signé par l'excellent John D. McDonald, UN MONSTRE A ABATTRE, n'était qu'un solide thriller sans autre intérêt et envergure, déjà, que son personnage cinglé. Il avait été aussitôt avalé tout crû par Hollywood avec un casting aux petits oignons, un thème musical qui bombarde signé Bernard Hermann avec un cinéaste assez moyen aux manettes.
Le remake qu'en fera Scorsese 30 ans plus tard n'est rien d'autre qu'une autre série B aux aspects un poil plus rutilant mais pas plus maline, une sorte de défouloir pour le cinéaste entre deux projets plus personnels.

Les plateformes de streaming sont des ogres à bouffer des histoires, alors faute d'en produire des originales, elles nous refourguent de ces vieilles camelotes rafistolées à la va-comme-je-te-pousse (le quotidien d'Hannibal Lecter avant qu'il ne se fasse choper, la douce enfance de Norman Bates, la suite de la carrière de Clarisse Starling, le mariage de la petite fille de Jabah-le Hutt pendant qu'on y est, que sais-je...).
Le Cape Fear d'Ancosta se tient à peu près jusqu'à ce que, justement, il nous emmène sur le territoire de Cady, là où ses traumas enfantins ont fait de lui le salopard qu'il est aujourd'hui.

Pauvre Ron Perlman, pauvre Juliette Lewis, l'obsession des scénaristes pour l'arbre généalogique de la famille Cady tourne vite au grotesque et, ultime coup d'une sombre lâcheté, parvient quasiment à nous offrir une "fin ouverte" des plus décourageante.
Ah non, pas une saison 2 quand même !...
A noter la présence au scénario de Brian Evenson, écrivain génial aux livres TRES torturés (conseil maison: LA CONFRERIE DES MUTILES et surtout INVERSION) qui a répondu aux sirènes des plateformes comme d'autres avant lui aux sirènes de Hollywood.
Que de talents gâchés, tout de même...




samedi 25 juillet 2026

THE UGLY STEPSISTER, Sois horrible et tais-toi.


 Que suis-je bête, des fois. J'avais oublié que ce film était une version bis du conte des frères Grimm, CENDRILLON. Comme Kamel Daoud qui donnait voix à la victime de L'ETRANGER dans MEURSAULT CONTRE-ENQUETE, la réalisatrice norvégienne Emilie Blichfeldt nous raconte ici l'histoire de la belle qui égara sa pantoufle au bal, mais du point de vue d'Elvira sa belle-soeur, la fille de celle qui épousa son vieux père et la mit aux cuisines.

Voilà ce que c'est d'aborder un film au sortir de sa tour d'ivoire, on tombe des nues pour un rien.  J'ai réalisé au bout d'une demi-heure de quoi il retournait, ce qui était aussi bien.

Elvira débarque donc au château de son beau-père, et elle n'est pas gâtée par mère nature. Agnes par contre (Cendrillon) quel canon! En préparation au grand Bal que donne le Prince et tandis qu'Agnes nettoie les sols, astique les couverts et s'envoie en l'air dans la grange avec le jeune palefrenier fort bien de sa personne, Elvira sur les conseils de sa mère un brin vénale, va se faire refaire le portrait et retrouver une taille de guêpe par des mesures radicales.


Interdit aux moins de 16 ans, THE UGLY STEPSISTER s'offre un boulevard de gore et de trash en y allant plein cadre sur les techniques de chirurgie esthétique en vogue deux ou trois siècles avant nous. Ce qui donne à l'arrivée un mix pas désagréable de bluette à la Comtesse de Ségur (c'est toujours un peu cruel, les historiettes de la comtesse, d'ailleurs) avec ses concours de froufrous, de politesses et de cours de danse et de body-horror à la Ducornuau qu'on voit arriver de loin, gros comme une citrouille.

La cinéaste dévoile des trésors d'inventivité pour en faire baver notre brave héroïne, qui n'a rien de la bécasse un peu peste du conte ni de la môcheté hystérique du Disney. Eperdument romantique, perdue dans de niaises lectures et convaincue qu'à force de coups de burin dans le nez, de fils cousus dans les paupières et de cours de danse avec une instructrice sadique, le rêve deviendra réalité, la cinéaste a la bonne idée d'en faire un personnage tragique bien sûr, mais touchant in fine.


Je passe sur les atrocités ultimes, assez drôles finalement si on sait pratiquer l'humour noir, jusqu'à nous exposer dans le détail de quelle bestiole Elvira se sert pour perdre de son petit bidon. La scène est, à ma connaissance, une première en la matière.

Au-delà de ces détails savoureux dévolus au genre, THE UGLY STEPSISTER est un modèle de conte moderne puisqu'il extrapole, et prolonge, le matériel de base. Emile Blichfeldt nous montre la marâtre comme une beauté fanée qui n'a plus qu'à s'offrir de la plus basse des manières à n'importe quel homme fortuné qu'elle amènera jusqu'à son lit (scène sans équivoque, frappante par son amoralité, lorsqu'elle préfère se précipiter bouche ouverte sur le sexe de son amant qui la supplie, plutôt que de prêter attention à sa fille entrée dans la chambre).

De la même manière, si Elvira est une sorte de vierge éternelle éperdue d'amour dont on sait d'avance qu'elle finira mal, Cendrillon en revanche est cette jeune fille terrienne, déjà affranchie des hommes et sûre d'elle (très belle scène aux limites du porno-soft dans l'écurie avec ce postérieur offert, ce membre qui s'agite et la coulée de foutre sur la robe noire, eh non c'est pas du Zeffirelli). 


Emilie Blichfeldt transforme le conte en un autre genre de forme morale, aboutissement intrinsèque du genre: il n'y a que des jeunes filles innocentes et des chemins très différents à emprunter, certains plus douloureux que d'autres.


Il est à noter que la deuxième soeur, autre petit tyran de l'histoire, est ici ramenée à la figure du garçon manqué, observatrice et indépendante, incrédule face au manège de sa mère et de sa pauvre frangine. Dans une séquence ô combien symbolique où elle se lève la nuit après avoir sali ses draps pour la première fois, elle trouve sa grande soeur perdue dans les couloirs, les yeux bandés (elle vient d'être opérée des paupières) et c'est elle qui la ramène: son passage vers l'âge de femme n'aura pas fait grand bruit dans tout ce bazar, elle n'en fera donc pas toute une histoire, elle.  Et c'est elle qui parvient à emmener in extremis sa catastrophe de soeur vers ce qui ressemblerait à une espèce de sorte de genre de presque happy-end.

La pauvre fille méritait bien ça.

Pour peu que vous supportiez les éclaboussures, allez-y. Sans être un plat de grand chef, c'est goûteux et poivré bien comme il faut aux bons endroits.