lundi 13 avril 2026

LE CRI DES GARDES et du spectateur désolé tout au fond de la salle.

 


Je crois que, comme à peu près tous les cinéphiles de cette planète, j'éprouve des sentiments très ambivalents vis à vis du travail de Claire Denis. Car entre ratages qui frisent le ridicule (pour moi, des films comme UN TRES BEAU SOLEIL INTERIEUR ou LES SALAUDS sont des épreuves très mal vécues) et réussites splendides (S'EN FOUT LA MORT, BEAU TRAVAIL ou son terrific TROUBLE EVERYDAY, dont je cauchemarde encore), il y a tous ces films imparfaits, risqués et pas toujours réussis qui réussissent quand même à attirer mon attention.

LE CRI DES GARDES est l'adaptation de la célèbre pièce de Koltès COMBAT DE NEGRE ET DE CHIENS que la cinéaste avait promis au dramaturge et à son comédien fétiche Isaach de Bankolé d'adapter un jour. Parole respectée donc, pour une transposition contemporaine quelque part sur un chantier dans un pays d'Afrique de l'Ouest.

Un soir, un type se présente à la grille d'un immense chantier pour réclamer le corps de son frère, mort écrasé par un bulldozer et le ramener à sa famille. De l'autre côté, Horn (Matt Dillon) qui est  responsable de l'usine, essaie de lui faire comprendre que le corps ne pourra lui être restitué qu'au lever du jour, mais l'homme insiste. En filigrane, Horn attend l'arrivée de sa toute jeune épouse venue lui rendre visite et Cal, son mystérieux adjoint aux manières brusques, semble avoir des choses à se reprocher.

Comme j'ai toujours eu quelques problèmes avec les pièces de Koltès et ses textes arides qui ne peuvent vivre que par des incarnations très travaillées et une mise-en-scène très précise, disons qu'ici, entre la sensation artificielle d'enfermement dans un grand espace, des interprétations assez faiblardes (la pauvre Mia McKenna-Bruce n'a pas l'air de bien comprendre ce qu'elle fout là, comme son personnage d'ailleurs) et des morceaux biographiques de personnages lourds comme des ânes morts, non seulement le temps ne passe pas vite, mais on espère souvent que l'épaisseur de certains dialogues comme de certaines situations, grossièrement amenées, passent leur chemin plus vite que ça.


Chapeau aux metteurs en scène qui ont réussi à faire vivre ce texte impossible sur les planches, mais ici cela ne prend pas du tout. Passés les moments où la lourdeur symbolique des situations fait vriller les personnages vers des scènes ingérables, LE CRI DES GARDES fait quand même passer un sale et piètre moment de cinéma, et à ses comédiens aussi, tous à la godille. Tom Blyth n'arrive pas à rendre crédible son personnage de salaud torturé, et seul peut-être Matt Dillon avec son regard noir et sa démarche voutée arrive (presque) à faire passer quelque chose, de temps en temps.

Claire Denis sait filmer l'Afrique et si c'est de l'Afrique d'aujourd'hui qu'elle veut nous parler, en ajoutant quelques détails actuels comme la main-mise de la Chine sur le continent ou la présence des milices Wagner, cela fait plouf et le spectateur, qui en verra d'autres, soupire très fort dans son siège.

A ce titre, les dix dernières minutes sont ridicules. Rien de pire qu'un film qui se plante avec un grand esprit de sérieux.

Une cata, je vous dis.



dimanche 12 avril 2026

LAS CORRIENTES, à contre-courant.

 


Du dernier film de l'argentino-suisse Milagros Mumenthaler, il faut dire d'abord qu'il n'est pas commode. Car passés les premiers moments de calme sidération qui s'empare de vous avec des premières scènes fort énigmatiques, le film ne fait guère d'efforts ensuite pour vous en élucider les mystères tout de suite, bien au contraire.

Soit Lina (Isabel Aimé Gonzales-Sola, à la beauté diaphane de poupée aux joues roses), jeune femme qui après avoir reçu un Prix lors d'un prestigieux pince-fesses (elle est styliste, apprendra-t-on par la suite), se jette dans les flots tumultueux du fleuve. De retour chez elle à Buenos Aires, dans son somptueux appartement avec sa petite fille, son merveilleux mari chef d'entreprise et son quotidien bien réglé, Lina développe petit à petit quelques phobies étranges, à l'égard de l'eau notamment, qui la fait peu à peu se déconnecter de quelques gestes anodins, des autres comme d'elle-même.

Milagros Mumenthaler possède une main sûre pour distiller le doute et déséquilibrer l'environnement pourtant ouaté de son héroïne. Par l'usage d'une musique qui, quelque part entre les romances tristes d'Henry Mancini et les violons inquiétant de Bernard Hermann manque souvent de plonger le film dans une ambiance de giallo. 


LAS CORRIENTES ne manque pourtant pas de séquences inquiétantes, comme la reprise du fantasme du saut par la fenêtre ou de la fugue loin du foyer conjugal malgré les cris de la petite. Le vrai geste de folie que la cinéaste consent à filmer demeure sans doute les trésors d'inventivité et d'escamotage que Lina déploie pour cacher son hydrophobie, comme une alcoolique planque ses bouteilles dans les endroits les plus improbables: après une séance "secrète" de soins pratiquée sous anesthésie chez une amie esthéticienne complice, elle termine dans une ambulance après avoir manqué ne pas se réveiller.

Cela m'a fait beaucoup penser au SAFE de Tood Haynes, et surtout aux quelques films malades de Lodge Kerrigan, ce cinéaste new yorkais assez chiche de son talent (4 films en 20 ans), dont les fabuleux et très dérangeant CLEAN SHAVEN, KEAN ou CLAIRE DOLAN demeurent des exemples assez rares de plongées dans des esprits en chantier permanent, immersions très inconfortables.


Ici, la cinéaste joue peut-être un peu trop avec les jeux de miroir, les doubles aperçus dans la glace comme en travers d'une vitrine de magasin, dans des robes qu'elle fait porter à d'autres, rouges, noires ou violettes, qu'elle porte elle-même parfois. Mumenthaler est plus convaincante lorsqu'elle sème quelques indices bizarres comme le "hobby" enfantin de Lina dans ses appartements (elle construit des maisons de poupées et des sortes de mobiles en bois tout en poulies et manivelles, dans un coin on aperçoit même une affiche... d'AMELIE POULAIN..., il faut voir la tête de son homme lorsqu'il farfouille dans cette intimité intrigante).

LAS CORRIENTES n'est pas commode, mais c'est un film qui vous travaille bien après, signe qui ne trompe pas. Ainsi de ces deux femmes qui interviennent plusieurs fois dans le quotidien de Pedro et Lina, une dont on comprend qu'elle est la mère de l'un, l'autre qu'on croit être la mère de Lina alors que non. C'est lorsqu'elle rend justement visite à sa mère, dans la séquence-clé du film, que la compréhension s'ajuste à quelque chose de -enfin - compréhensible. Du moins que le spectateur parvient à effleurer.




Passage sans doute trop riche en éclairage psy, ralleront certains, mais enfin ce n'est pas tous les jours qu'un film vous embarque dans les pas d'un personnage agité de troubles pareils d'une manière si singulière. Un film pas safe du tout mais qui peut apaiser, de manière assez paradoxale, celles et ceux à qui la conformité bourgeoise et la folie font peur.

vendredi 10 avril 2026

PLUS FORT QUE MOI, la vie de ta mère.

 

Vous avez aimé THE FULL MONTY ? Vous avez aimé LES VIRTUOSES ? Moi aussi remarquez, alors vous allez adorer PLUS FORT QUE MOI qui relate l'histoire émouvante de John Davidson, jeune Ecossais frappé depuis son adolescence par ce qu'on aura par ailleurs du mal à lui diagnostiquer tout de suite: un joli syndrome Gilles de Tourette qui va faire de sa jeunesse, de sa scolarité, de sa vie familiale, d'absolument tout, un véritable enfer.

Ce John Davidson existe bien et dans un rituel propre aux feel-good movies qui dégoulinent de bons sentiments, on le verra donc "en vrai" en marge du générique de fin histoire de nous assurer que ce qui nous a été montré de sa vie n'était pas du pipeau.

Si on connait un peu cette pathologie aux petits oignons, si on en a lu un peu sur le sujet, vu certains documentaires ou même simplement croisé quelques victimes de cette saloperie dans notre quotidien, PLUS FORT QUE MOI ne nous apprendra pas grand chose.

Plus embêtant mais ça, on s'y attendait un peu rien qu'en apercevant le nom du réalisateur qui n'a jamais voulu révolutionné quoi que ce soit dans l'exercice de ses fonctions, bon dieu que c'est plan-plan, bordel de dieu de chierie de merde.

Soyons honnête: on passe quand même un bon moment. Grâce aux comédiens d'abord avec un Robert Aramayo qui a beaucoup donné du sien, et même fait la nique aux superstars lors de la remise des derniers Bafta awards, les Oscars rosbeef. 


Dans le cul !

L'excellente Maxine Peake dans le rôle de la mère de substitution ou le grand Peter Mullan, dont on adore toujours autant la voix rocailleuse que son oeil qui frise, font le job plus que mieux.

Au registre des bons points, disons que la scène de la bagnole avec Davidson et une petite atteinte du même mal, est à se pisser dessus mais justement, on aurait aimé qu'entre un spectateur qui se gondole devant ces logorrhées sans contrôle et un spectateur qui se mouche sans arrêt en essuyant ses larmes, il y ait aussi un spectateur qui se fasse molester un peu, et un sujet qui échappe un tant soit peu à son programme doloriste.

Lorsque Davidson devient le meilleur spécialiste de son mal à force de se documenter sur sa maladie et accède au statut d' intervenant très prisé auprès des enseignants, de la police ou des institutions médicales, il manque un peu de cette tristesse, de cette aigreur qui était celle de Charly dans le merveilleux roman de Daniel Keyes (DES FLEURS POUR ALGERNON) où l'ancien débile profond, rendu suprêmement intelligent grâce à un traitement miraculeux, est le premier à comprendre comment il finira. 


Ici, l'amertume se noie dans les ors du palais de Buckingham avec un hommage de la Reine, acmé d'un film, et surtout d'une histoire qui méritait mieux que cette médaille au chocolat.

En tant que spectateur exigeant et parfois cruel, - je l'avoue -, j'aurais aimé voir cette même histoire racontée autrement que sous un angle Laurent Delahousse (où l'humain il est vachement chouette finalement, écoutons cette chanson de Céline Dion) en prenant par exemple comme fil narratif la fuite de ce père faussement sympa qui déserte le foyer comme le film dès l'apparition des premiers symptômes embarrassant de son gosse, et surtout de cette maman triste comme un jour sans pain, sans soleil et sans espoir, qui a semble avoir baissé les bras avant même que le film ne commence. Madame Davidson reste le personnage le plus passionnant du film, le plus flippant aussi sans doute. J'aurais bien aimé voir un film sur son histoire à elle.




J'aurais aimé un film selon leur point de vue. Cela aurait été moins facile, beaucoup plus compliqué, beaucoup plus dérangeant.

Bande de feignasses. 



mardi 7 avril 2026

LA DANSE DES RENARDS, force de petite frappe.

 


Premier film, premiers émois, premiers grands combats et premières révolutions intérieures, La danse des renards relate les premiers pas de côté d'un jeune homme inscrit en UFR-STAPS section boxe anglaise, et promis à un bel avenir. Meilleur athlète de son groupe de copains turbulents, Camille (Samuel Kircher, le petit prince qui en pinçait pour Léa Drucker dans le dernier Breillat) a tout pour devenir un très bon. Lui qui ne possède aucune référence dans son sport, - il ne regarde jamais de match à la télé, n'a aucune idole dans la discipline -, il sait pourtant très bien ce qu'il fait sur un ring , ce qui fait sa force et, pour les autres, son style: non seulement il sait encaisser mais sait surtout patienter afin de se positionner pour frapper. Et son punch est d'enfer.

Le film peut se voir comme une sorte de bildungsroman pour teen-ager d'aujourd'hui: il y est question d'amitiés fortes puis défaites, d'ébauche d'un premier amour, du regard et des attentes des adultes qui tranchent parfois de manière injuste, d'une forêt qui jouxte les salles d'entrainement.

Un jour, Camille manque se tuer en glissant dans le vide et, dix mètres plus bas, se retrouve juste avec un bras bien amoché. La trouille de sa vie. Rien de grave mais dans la tête du champion quelque chose grésille: douleur imaginaire, haut-le-coeur au moment d'en finir sur le ring, embrouilles avec les potes qui le voient faiblir sans pourtant laisser sa place de leader dans le coeur du coach (excellent Jean-Baptiste Durand, le réal de Chien de la casse) jusqu'à provoquer une sorte de foire d'empoigne dans le gymnase.


A ce moment-là, le film de Valery Carnoy attise la curiosité et fait penser à ce qui arrive à Jeff Bridges dans le meilleur film de Peter Weir, Fearless (Etat second), où notre héros perdait toutes ses appréhensions, - jusqu'à ses allergies ! -, après avoir survécu à un crash aérien. Ici c'est l'inverse qui se passe, Camille semble déséquilibrer tout le groupe en perdant sa place de champion, et en doutant de tout.

Dès lors, sur quoi s'appuyer pour rendre au groupe son point d' équilibre ? Cela passera par l'élimination de quelques pièces, par quelques sacrifices injustes aussi.

Si Valery Carnoy manque de peu sa parabole en forme de conte avec cette forêt peuplée de renards où un jeune homme rencontre une jeune fille qui joue de la trompette loin du fracas et des odeurs des sacs de frappe et des tatamis (elle pratique le taekwondo), il réussit fort bien par contre à faire dévier sa fable de la déconstruction d'un petit macho en herbe vers autre chose. Plus que cette scène significative où la jeune fille pète le nez d'un coquelet boxeur très gonflant d'un fier coup de boulle (elle n'a vraiment pas besoin qu'on lui vienne en aide), c'est ce moment où Camille remporte son match, revigoré par la présence de son meilleur ami (super Fayçal Anaflous, une révélation) qui fait plaisir à voir.


C'est au fond la morale de ce petit film plutôt gaillard: dans le milieu de la compétition où la concurrence est reine, les grandes et petites trahisons de mise et les faiblesses jamais permises, on devient un homme en restant fidèle.

 A son style, à ses amis.

dimanche 29 mars 2026

CE QU'IL RESTE DE NOUS, d'autres morts que les tiennes.


 Cela pendait au nez du grand mélo historique depuis un moment et ça y est, enfin, le cinéma à grand spectacle s'est accaparé le grand narratif du peuple palestinien, depuis la nakba de 1948 jusqu'à notre sinistre aujourd'hui. Nous aurons versé des larmes devant La liste de Schindler, Le fils de Saul, la série Holocauste et d'innombrables fictions pour nous faire ressentir l'horreur de la shoah mais il nous manquait un film qui nous accroche de la même manière pour nous parler de ça.

L'histoire a beaucoup documenté et documente toujours, au fil des drames humains et du comptage des victimes, ce qu' Israël et ses sponsors occidentaux font subir aux Palestiniens depuis leur installation sur leur sol. En plus des 700000 exilés de force de la fin des années 40, il s'agit de dénombrer le nombre de morts, de prisonniers, d'humiliés, de bombardés, une litanie qui ne s'arrête plus et qui, de nos tristes jours, se retrouve propulsée à une vitesse folle par la sauvagerie des porcs du Hamas d'un côté et la violence aveugle des porcs de l'extrème-droite israëlienne de l'autre.


Dans La liste de Schindler, ce grand spectacle lacrymal tant honni par Jacques Lanzmann et bien d'autres, il y avait tout de même cette attention portée à la force des chiffres qui était la véritable obsession d'Oskar Schindler et semblait être aussi celle de Spielberg: sauver le plus de Juifs possible, gonfler un peu plus la liste des ouvriers qui seront ainsi sauvés des fours, s'avouer vaincu enfin en regrettant de ne pas les avoir sauvé tous.

Israël depuis toujours applique une politique militaire et policière qui n'est rien d'autre qu'une loi du talion à la puissance 10: pour chacun de mes morts, je t'en prendrai 10. Depuis le 7 octobre 2023, ce n'est plus "oeil pour oeil" mais plutôt "un oeil pour 10000" et s'il y a en a toujours pour nier ces chiffres en faisant fondre les vrais coupables dans la masse, s'ils ont pignon sur rue ceux qui affirment qu'il n'y a pas d'innocents à Gaza comme il n'y a jamais eu de camps de concentration pour d'autres, c'est qu'Israël pratique à son tour une politique de broyage, de déshumanisation et d'effacement que chaque bribe d'information infirme pourtant chaque jour un peu plus.


Ce qu'il reste de nous
raconte avec précision que cette politique a été employée par Isräel dès le début. Les soldats de Tsahal y sont montrés dès l'occupation de Jaffa où vit la famille de Sharif comme les clones de ceux qui humilieront, dans une des scènes les plus fortes du film, son fils Salim devant son propre enfant. Comme ils seront ceux qui abattront le jeune Malek lors d'une manifestation 10 ans plus tard.

L'histoire a beau tenir une comptabilité morbide des victimes d'un côté comme de l'autre, la balance penche tellement qu'on se demande quand même pourquoi cela dure, selon un système qui n'a pas bougé d'un pouce depuis la naissance d'Israël.

Il y a dans le film de Cherien Dabis, en plus de cette relation fidèle de l'histoire du peuple palestinien, une séquence-clé qui trouve un "presque" écho aux préoccupations de Schindler et de son comptable (justement !) incarné par Ben Kingsley: combien peut-on sauver de Juifs ? Lorsque Salim et sa femme Hanan apprennent la mort cérébrale de leur fils et acceptent qu'on lui prélève les organes, Salim se livre à un calcul qui semble lui faire perdre la raison: si le corps de Salim est destiné à sauver la vie de 5, de 6 êtres humains et que cela sauve un futur soldat de Tsahal qui tuera 5, 10, 15 Palestiniens, à quoi aura donc servi ce sacrifice ?


Bonne petite claque aux très mauvaises odeurs qui ont la vie dure à propos du culte musulman, c'est un responsable religieux qui saura trouver les mots pour aider Salim à trouver sa "voie d'humanité" qu'il était en train de perdre dans sa douleur.


Le film déploie la force tranquille d'un style très académique qui s'offre une seule coquetterie de construction un peu inutile (cela débute avec une manifestation en Cisjordanie qui s'achève sous les balles avant de partir en flash-back en 1948) mais sait maintenir la note tout au long de ses 2h30. 

A noter aussi les interprétations poignantes de Cherien Dabis elle-même (derrière et devant la caméra donc) dans le rôle d'Hanan et des Bakri père et fils, réunis ici pour la dernière fois. Très beau film.

jeudi 19 mars 2026

ORPHELIN et MARTY SUPREME, nos étoiles de David égarées


Orphelin
se déroule en 1956, juste après le soulèvement hongrois étrillé par les Russes, dans une ambiance de serrage de vis définitif. Les autorités terminent de nettoyer le pays de ses fortes têtes, l'Armée et la police se permettent tous les vices, nous sommes au coeur de la dictature bolchévique avec ses arrestations sommaires et ses braves citoyens élevés au digne rang de mouchards. 

C'est la seconde piqûre de rappel en quelques mois, après le terrible Deux procureurs de l'ukrainien Loznitsa de que pouvaient être le cours d'une vie dans un pays d'Europe de l'Est dans ces années-là. Laszlo Nemes, jeune réalisateur hongrois qui avait marqué les consciences il y a de cela 10 ans avec son duraille Fils de Saul revient sur ce qui semble être un grand sujet récurrent de son cinéma: la judéité.


Andor est un jeune garçon qui retrouve sa mère au sortir de la guerre. Il avait été placé dans un orphelinat tout bébé, sa mère s'était cachée, son père a disparu. Le film pourrait nous raconter une sorte de retour à la normale, n'était un climat politique irrespirable, - montré ici en creux avec le personnage de ce jeune insurgé qui croupit dans une cave en attendant un chimérique départ vers l'Ouest.

Dans les silences et les zones d'ombre, l'absence d'un père qui, le film nous le fait comprendre assez vite, a sans nul doute péri dans un camp. Afin d'échapper aux rafles, la mère d'Anton a été cachée des années chez un type qui ressurgit dans leur vie, veut l'épouser, veut devenir un père pour Anton, veut faire disparaitre le nom de Hirsch pour le sien, Berend.

Sous couvert d'une dramaturgie et d'une narration d'un beau classicisme, Nemes raconte l'histoire d'une marche forcée vers l'assimilation des survivants dans le bon peuple hongrois, par la poigne. La Hongrie qui, rappelons-le, avait apporté à l'occupant nazi une collaboration zélée à son entreprise de carnage. Dans le rôle de Mihaly Berend, gros type rougeaud possessif et violent, agressif et vulgaire (il est boucher), notre Gregory Gadebois national est grandiose: à cette masse de viande toujours prête à frapper et à gueuler, il oppose la douceur d'un regard toujours en quête d'apaisement, et qui n'y parvient que rarement.


Le film a pour lui sa reconstitution soignée et qui n'épargne rien des basses compromissions de ses concitoyens, ces braves gens qui après s'être arrangés avec l'Allemand, se font plutôt bien au Nouvel Ordre. Les personnages du patron d'épicerie, dont on comprend qu'il a récupéré l'activité qui appartenait à un Juif, dont il emploie aujourd'hui la veuve, ou encore de cette concierge qui rêve à voix haute d'épouser un "type comme Berend", un vrai Hongrois. 

Peut-être que le cinéaste a quelque chose a dire de piquant sur son pays, d'hier et d'aujourd'hui, mais au final Orphelin a beau s'arrêter sur un constat fataliste, assez peu glorieux et quelque peu déprimant, il ne trouve rien d'autre à montrer que cette immense Croix de David aux néons pour nous consoler de cette assimilation brutale.

Pourquoi ai-je trouvé alors que cette représentation subite, qui "force" un peu le film à résister à l'effacement d'un peuple; était aussi lourde et maladroite ? Peut-être parce que nous sommes en 2026 et que cette croix s'est chargée depuis de beaucoup d'autres choses, peu à sa gloire. La force d'un symbole qui, 80 ans après la fin de la guerre et la libération des camps, n'est plus seulement que la médaille que les victimes d'autrefois escamotaient derrière leurs cols de chemise, parce que dangereuse à monter, mais celle des bourreaux d'aujourd'hui.

Merci encore à Netanhyaou et à sa clique de bouchers d'extrème-droite de nous avoir embrouillé le regard, et cassé nos si jolies boussoles morales.

Orphelin reste malgré tout un très beau film.



Oser le mash-up Orphelin/Marty Supreme, ça se tente...


Mais pourquoi ? D'abord à cause de la présence du comédien Géza Röhrig, qui était le membre des Sonderkommando Saul dans le film de Nemes et qui ici est l'ancien champion du monde de tennis de table Bela Kletzki, survivant des camps et prochain adversaire de Marty qui lâche ça devant des journalistes éberlués: "Je vais finir le travail des nazis avec ce Kletzki, je vais le détruire, l'annihiler". Avant de détendre l' atmosphère, si j' ose dire, en rajoutant un "oh ça va, j'ai le droit de le dire, moi aussi je suis juif". 

Et chacun de s'esclaffer.

Inspiré d'un huluberlu ayant vraiment existé, ce Marty Mauser fut un jeune excité perdu dans la masse des prolos de Brooklyn qui, dans les années 50 (encore !), rêvait de lâcher son boulot de vendeur de chaussures pour exaucer son rêve de devenir champion du monde de ping-pong.

Si on en croit le film de Josh Safdie, Marty était vraiment très très bon mais, dans un pays où cette discipline sportive, à l'époque) est aussi prise au sérieux que le flipper, il partait de trop loin. Si on en croit le film encore, qui ne déroge pas à cette règle tacite du cinéma américain que même dans la défaite, c'est l'Américain qui gagne à la fin, Mauser aurait même battu le champion du monde d'alors dans un match d'exhibition au Japon.

Au régime du speed, le cinéaste a été trouver le Chalamet pour composer cette torpille tout en nerfs et c'est peu dire que l'acteur envoie du jeu: il est assez stupéfiant. 

Le film pâtit de ses enjeux peu sérieux, et de son personnage principal qu'on aura vite taxé de satané petit connard au vue des multiples et infimes vilénies auquel il se livre pour accéder à son rêve. Voleur, menteur, escroc, mauvais joueur, infidèle, manipulateur mais tout ça en mode "petits pieds", on suit donc des aventures, filmées à cent à l'heure, avec beaucoup d'amusement mais assez peu d'empathie pour lui.


Le film a été comparé à du Scorsese, et même s'il y a un peu d'After hours dans sa rythmique exaltée, quitte à filer vers le grand vide, le film a quand même vite fait de glisser vers des séquences totalement absurdes (le chien égaré d'Abel Ferrara et le canardage qui s'ensuit), plus bande-dessinée que scorsesiennes. A moins qu'on considère le personnage de Marty comme le cousin "sportif" du Rupert Pumpkin de La valse des pantins: un connard à gros boulard autocentré si persuadé de son génie et de sa bonne étoile qu'il finit par se comporter en forcené.

Quoi qu'il en soit, le film dépote et parvient même à filmer de manière brillante un match de ping-pong, une des disciplines les moins cinégéniques du monde, pas un mince exploit.


Mais il faut surtout voir Marty Supreme comme un film de survie. Si Mauser finit dans un triste état après s'être frotté au réalisme économique et avoir heurté son propre plafond de verre social, avoir été humilié au propre comme au figuré après avoir essayé d'entuber plus forts que lui, il aura quand même trouvé quelque chose: une âme soeur en la personne de Rachel (magnifique Odessa A'Zion), sa "bonne copine" de toujours qui lui ressemble en tout, pour le meilleur comme pour le pire. 

C'était bien la peine de faire le tour du monde en sprintant comme un dératé pour retrouver son point de départ. Marty Supreme est un film non dénué d'une très méchante ironie.

C'est un film de survie, de tentative de survie plutôt. Mais l' histoire du survivant Kletzki qui, à Auschwitz, alors qu'on l'avait laissé seul au milieu de la forêt, tomba sur une ruche d'abeilles sauvages, aura ramené de son martyr une histoire à la fois extravagante et merveilleuse, autrement plus forte que celle que Marty voudrait s'inventer. 


Si les nazis n'ont pas "fini le boulot" avec Kletzki, c'est Kletzki qui clôt le débat, "plie le match" pourrait-on dire, et donne son point d'équilibre au film tout entier.

En plus de son plan final qui rapatrie tout le monde à la maison, cette séquence hallucinante a le mérite de ramener le film et son insupportable héros à la réalité, sans baratin ni esbrouffe. 

Enfin.

Pour le reste, le film est aussi nerveux, athlétique, brillant, véloce, agile, décomplexé et bluffant que son mirifique interprète. Bravo les gars.




mercredi 4 mars 2026

AUCUN AUTRE CHOIX, faire le vide.

 


J'adore le cinéma de Park Chan Wook depuis toujours, même si je comprends fort bien que bon nombre de cinéphiles de confiance, - et j'en connais pas mal - ne supportent pas son sens de l'afféterie alambiquée tout comme son goût immodéré pour l'image qui claque dur. Mais enfin, aucun de ses films ne laisse indifférent et ça, c'est déjà beaucoup.

Aucun autre choix est sans doute  son film que j'aime le moins avec son Stoker américain où il avait du être bridé dans ses impulsions sauvages par quelque producteur frileux, et cela tient sans doute au fait que, seconde adaptation du Couperet de Donald Westlake après celle de Costa-Gavras, on connaissait déjà la chanson.

C'est donc l'histoire d'un cadre supérieur viré "en 25 minutes après 25 ans de boîte" qui se retrouve du jour au lendemain dans la mouise. Dans le viseur: les traites de sa belle maison de campagne, les cours de tennis de sa femme, de violoncelle de sa fille, l'abonnement Netflix de son fils, sa passion pour l'horticulture, la deuxième bagnole, la bouffe pour les chiens. Ecoeuré rien qu'à la perspective de ce brusque déclassement social immérité et honteux, Man-su va avoir l'idée de débusquer les 2 ou 3 types susceptibles de lui damer le pion lors des entretiens d'embauche à venir. Et de les buter.

Il ne faut pas oublier que le bouquin de Westlake était très drôle, pour qui apprécie bien entendu l'humour qui pique un peu. Son roman arrivait à un moment, celui de l'"horreur économique" soudain plus apparente qu'avant, où on stigmatisait enfin le monde merveilleux du travail au temps du libéralisme triomphant, un monde où un employé était avant tout une ligne comptable comme une autre, au même titre que les budgets rames de papier et trombones.


Park Chan Wook a de l'humour aussi, mais un humour... coréen dirons-nous qui ne fait pas dans la dentelle. C'est même parfois assez lourd. Il faut voir comment il décrit le couple formé par sa première victime, un alcoolique désagréable et sa femme, une actrice un peu allumée qui le trompe, pour comprendre que quelque chose ne prend pas dans la petite mécanique parkchanwookienne qui pourtant nous branche tellement d'habitude. Une virtuosité formelle qui tout à coup tourne à vide, pour donner un genre de slapstick pas fameux.

On sait la société sud-coréenne particulièrement violente dans ses rapports de classe, et sans doute que Park a voulu faire ici ce que son comparse Bong Joon Ho avait si bien réussi dans Parasite: une allégorie puissante mais tordue de la violence sociale dans son pays.


Aucun autre choix
se regarde avec plaisir, c'est plein d'inventions et de trouvailles et il n'y a pas deux filmeurs comme Park au monde. Même si l'on sait depuis longtemps que sa brillance de style et ses tours de passe-passe ne sont que poudre aux yeux, c'est la première fois sans doute que tout ce faste ne laisse aucune trace derrière lui.


Le vide est peut-être la grande histoire du film. Man-su fait le vide dans la concurrence de peur qu'on ne le vide de chez lui et qu'on vide sa belle maison, avant de se rendre compte, -ultime image et sans doute la meilleure du film, qui trouve là enfin son point G, in extremis - que la société où il a été enfin embauché avait bien travaillé elle aussi: plus d'ouvriers, juste des robots, de l'intelligence artificielle et lui en maître d'oeuvre solitaire, au milieu des machines.

Un seul job vous manque, et tout est dépeuplé.