Je m'attendais à voir quelque chose de confortablement ennuyeux (jeu de go + reconstitution d'époque) et puis non, LE JOUEUR DE GO de Kazuya Shiraishi, véritable carton dans son pays, est bien plus que cela et surtout un vrai film de samouraï, à l'ancienne. Le héros, le sage et stoïque Chobei, vit avec sa fille dans une ville paisible où il exerce son métier d'imprimeur. Chobei est aussi un samouraï (il se promène constamment avec ses lames), un samouraï sans maître qui un jour défie un grand joueur de go. Bien qu'ayant gagné la partie, son adversaire s'est rendu compte de sa supériorité et un lien subtil va se nouer entre les deux hommes.
Il s'agira ensuite d'un vieux passé qui remonte violemment à la surface, de la disparition d'une somme d'argent qui va retomber sur les épaules de Chobei, entrainant sa fille après lui, d'un vieil ennemi à retrouver coûte que coûte et d'un contre-la-montre haletant pour sauver une jeune fille d'une vie de geisha.
Tout y est, droiture, sens de l'honneur, vapeur de thé au-dessus du plateau de go, regards noirs qui fulminent, un méchant sardonique mauvais comme la gale, des ballets de sabre et de kimonos ensanglantés, membres tranchés et sang qui gicle en geysers. Je ne sais pas qui est ce Kazuya Shiraishi, mais c'est du bon et bel ouvrage. Classique, pesé et surprenant malgré tout, LE JOUEUR DE GO s'achève sur note quasi eastwoodienne, en remettant en cause la morale archaïque et (ô combien) guindée du samouraï au profit d'une autre morale, personnelle, un peu libertaire. L'histoire d'un homme de qualité prêt à quitter la voie du samouraï pour celle d'un homme libre de toute entrave.
Après cette belle découverte dont je n'attendais pourtant pas grand chose, un film dont j'attendais un peu, enfin pas trop n'exagérons rien, la première réalisation de l'acteur Harris Dickinson. Qui nous la joue sur une partition de cinéma social à l'anglaise, moins Ken Loach que Mike Leigh tant son personnage principal, Mike (l'épatant Frank Dillane) possède quelque lien de parenté avec le clodo nihiliste et violent incarné par David Thewlis dans NAKED.
URCHIN, c'est donc les quelques jours de Mike, jeune homme à la rue qui sort de taule pour avoir tabassé un chic type qui voulait lui venir en aide, tout ça pour lui faucher sa belle montre. Entre petits boulots de réhabilitation auquel il a du mal à se faire malgré la bonne volonté de ses patrons, une amourette avec une fille sympa qu'il envoie chier au premier accroc, ses retrouvailles avec la kétamine (j'arrête quand je veux) et ses fréquentations de merde, Mike retournera à la rue de son pas bravache de jeune homme décidé.
Que retient-on de ce portrait qu'on aurait voulu déclencheur de notre forte empathie ? Que Mike est un sale petit connard, non pas parce qu'il n'arrive pas à s'intégrer, mais parce qu'il crache systématiquement dans toutes les mains qu'on lui tend. Empathie zéro pour lui donc, ce qui n'a pas l'air non plus d'avoir été l'intention première du cinéaste, qui se donne par ailleurs le rôle discret, mais tout aussi affligeant, d'un autre jeune tout aussi paumé et antipathique que lui. A qui je continuerai de préférer l'ami Thewlis dans le Mike Leigh, pourtant mille fois plus salaud et dégueulasse, mais fascinant par son défi permanent lancé à la société.
Pour finir, le dernier opus d'un de mes cinéastes antagonistes favoris, Yorgos Lanthimos. Pourquoi un réalisateur qui a réalisé CANINE et PAUVRES CREATURES, ces merveilles, continue à pondre par ailleurs des films qui me tapent sur le système ?
BUGONIA démarre pourtant sur les chapeaux de roue, avec ce tandem de cousins apiculteurs, complotistes et castrés qui kidnappent une wonder-girl de la tech pour lui faire avouer qu'elle est une extra-terrestre chargée de mettre l'humanité toute entière en servitude. Le film est d'abord drôle, cruel et percutant jusque dans la charge immorale qu'il y a mettre face à face, (et à comparer), deux volontés pas vraiment guidées par les mêmes facultés intellectuelles.
Le film peut faire plaisir lorsqu'il fait morfler la toute puissante Michelle (la toujours aussi terrific Emma Stone) entre les mains de plus en plus fébriles de Teddy, son ravisseur de plus en plus convaincu par sa théorie (le toujours aussi terrific Jesse Plemons). Lanthimos a du penser au meurtre de ce président de grande mutuelle américaine par un activiste, et c'est vrai que j'en enfermerais bien quelques uns dans ma cave, si j'en avais une, juste pour leur expliquer deux ou trois trucs.
Quoi qu'il en soit et même si le spectacle offre quelques réjouissances (Lanthimos ne filme pas avec ses pieds), je serai plus cironspect quant à son twist final, que je sentais venir, et à quelques conclusions du scénario dont j'ai un peu de mal à faire le tri: les riches sont donc bien de grands manipulateurs sans morale, les pauvres de braves crétins serviles (le personnage du cousin demeuré, au secours), et les complotistes n'ont peut-être pas tord.
Dans le genre de gros pudding politiquement incorrect, toujours sur le foutoir idéologique actuel, je préfère le délire d'Ari Aster (EDDINGTON) avec son final en cul-de-sac qui ne pouvait ravir personne.