dimanche 22 février 2026

LES DIMANCHES et LE PREDICATEUR, jours du Seigneur.


 La foi est l'ennemie du doute et c'est pourquoi il semble qu'il y ait un dialogue à jamais impossible entre croyants et sceptiques. Qui croit en Dieu ne pourra jamais convaincre un bas rationaliste dans mon genre qu'il suffit de croire pour qu'il existe, ou qu'il est en chacun de nous qu'on le veuille ou non. 

Le film d'Alauda Ruiz de Azua nous présente Ainara, 17 ans, jeune fille de bonne famille catholique qui décide après une visite dans un cloitre avec son école de catéchisme de prendre le voile. Stupéfaction plus ou moins feutrée de la part de ses proches: sa grand mère très pieuse qui l'encourage un peu, un père un peu perdu dans ses difficultés matérielles qui ne sait pas trop comment négocier le truc, une tante fermement  athée qui s'offusque de voir cette jeune vie gâchée, un oncle un brin débonnaire qui décide de le prendre avec humour.

Si la cinéaste surfe de manière assez habile, façon lent robinet d'eau tiède, entre les humeurs et convictions de chacun(e)s, il n'est pas sûr que rien ne nous éclaire dans ce morceau de parcours de vie décisif si ce n'est qu'au lieu de dessiner quelque auréole numérique au-dessus du visage de madone d'Ainara (Dieu merci !), le film nous montre en revanche une jeune femme sûre d'elle, prête à un sacrifice peu banal, dessiner comme une bulle de verre entre elle et les autres.


C'est la plus grande réussite de ces Dimanches que de nous faire ressentir cet enfermement volontaire dans une sorte de cage invisible contre laquelle ses proches viennent se heurter plus ou moins fort, tels des insectes affolés.

Le film suit ce programme tout tracé, - en attendant une vie plus programmatique encore - jusqu'à ce qu'enfin la cage de verre se brise et ne s'y substituent les murs du couvent et les grilles qui la sépareront pour de bon du reste du Monde.

Les dimanches n'éclaire pas grand chose de ce mystère, comme prévu, et se perd un peu dans des mini-crises d'arrière-plan un peu lourds, comme cette prise de bec entre la tante et son homme, ou ce psychodrame un brin fabriqué après le flirt d'Ainara avec le beau gosse de la chorale (couché ? pas couché ?).

Un os me reste coincé en travers la gorge tout de même, m'interrogeant de fait des intentions du film tout entier, lorsque l'oncle un brin débonnaire sort à Maite, la tante très en colère d'Ainara: "Elle croit en Dieu, tu crois au changement climatique, et alors?".


Et merde, nous y voilà: croire en Dieu, croire que la Terre est ronde, qu'Allah est grand, que l'Homme descend de l'amibe, que Jésus est en nous, croire que l'eau ça mouille et que les camps ont existé pendant qu'on y est, tout ça dans le même panier ?

Croire et savoir, pourquoi ne pas concilier les deux ?

 Voilà comment on me la gâche, ma séance du dimanche.

Restons chez les bigots, en mode un peu plus cintré.


Hasard du calendrier et vraie tristesse de voir s'en aller le grand Robert Duvall, celui qui fut avec Harvey Keitel le "king" de ce que les anglo-saxons nomment l'underplay (en montrer le maximum en faisant croire qu'on en fait un minimum) et joie de constater que son film Le prédicateur trainait dans ma dévédéthèque.


J'avais vu le film en salle à sa sortie en 1997 et j'en gardais un sentiment de malaise assez marqué. En le revoyant j'ai compris pourquoi: ce n'est pas le "Apostle-circus" à l'américaine qui m'avait écoeuré mais plutôt le personnage du prêcheur E.F., campé par un Duvall absolument prodigieux.

Vindicatif et ne doutant de rien, mari abusif, volage , violent et pour finir meurtrier, le personnage fuit la petite ville où il a été dépossédé de son église pour tout recommencer à zéro dans une petite communauté défavorisée du côté de Baton Rouge, en Louisiane.

Après nous avoir dépeint ce connard assez particulier, Duvall nous montre l'énergie d'un type hors du commun, véritable moteur à réaction que sa foi presque animale fait littéralement virevolter. De ce type chassé de chez lui à cause de ses coups de vice nous revient ce E.F. irrésistible, charmeur autant que hâbleur qui saurait convertir à Jésus un champ de radis tout entier, n'oublie pas de faire le joli coeur auprès de la jolie mère de famille délaissée du coin (seul moment où affleure le E.F. d'avant, à deux doigts d'aller trop loin), et qui porte à chacun et chacune une véritable attention.

Ambivalence d'un type qui aspire à devenir un Saint, ne peut s'empêcher de courir le jupon comme de prêcher à tout va et à toute occasion. E.F. est une machine de guerre sainte qui ne s'arrête jamais, une force aussi irrépressible que le courant du Mississipi. Il force l'admiration comme il inspire le dégoût, voire la crainte, car il n'accepte pas qu'on lui résiste.


A mille lieux pourtant de cet autre prêcheur de littérature, plus escroc que croyant inventé par Sinclair Lewis dans son Elmer Gantry et incarné par Burt Lancaster dans le film de Richard Brooks, E.F. incarne cette Amérique évangeliste, trumpiste avant l'heure (mais pas raciste), qui a toujours existé.

A noter la présence d'un tout jeune Billy Bob Thornton, déjà chauve mais encore un peu joufflu, de Farrah Fawcett et surtout de Walton Goggins, merveilleux en jeune homme un peu benêt mais attachant (ce qui me fait penser à cette phrase du grand Mark Twain: "La religion a été inventée le jour où le premier escroc a rencontré le premier imbécile').

Le doute n'est pas ennemi de la foi par contre, mes très chères soeurs, mes très chers frères, croyez-moi lorsque je vous dis que je doute toujours, et même un peu beaucoup beaucoup.



mercredi 11 février 2026

THE MASTERMIND ou l'innocent les mains vides.

 


En ce début d'année cinoche, les deux films américains qui m'ont le plus intéressé ont été tournés par deux cinéastes qui ont décidé de rouler avec le frein à main. Jarmusch et Kelly Reichardt n'ont pas eu pour ça à forcer leur nature, et leur cinéma épure tellement la trame qu'ils en rejettent systématiquement l'inutile pour s'attarder seulement sur ce qui compte.

Kelly Reichardt a déjà tourné deux westerns très particuliers, La dernière piste et First cow, deux films qui ne donnent pas le sentiment d'être des westerns. The mastermind est son deuxième "polar" après Night moves qui date de 2013 mais était-ce vraiment un film noir ?

Vendu par des distributeurs un peu perdus comme un "film de casse", son dernier film sonne plutôt comme le portrait d'un homme et d'une époque, les années 70, qui furent justement les grandes années durant lesquelles les sauvages hurons du Nouvel Hollywood avaient secoué le genre dans tous les sens pour en tirer quelques grands films. Mais comme il y a autant de points communs entre The mastermind et, - disons - French connection ou Un après-midi de chien pour ne pas citer les moins bons, il faudra comme toujours avec Kelly Reichardt, regarder ailleurs.


Le personnage incarné par Josh O'Connor est un père de famille au chômage, diplômé et issu d'une très bonne famille. Ses parents comme sa femme semblent ne pas lui vouer une confiance des plus absolues, et ce procrastinateur impénitent, menteur approximatif et maître du crime improvisé a tout de même un plan, qui va vite s'avérer foireux dans les grandes largeurs: braquer quatre toiles dans le musée d'art de cette petite ville tranquille où il a grandi.

Zéro suspense à tous les niveaux: on devine tout de suite que cela va mal se passer, sans mesurer pour autant les conséquences du désastre. Le rejet unanime dont il fera l'objet par tous ses proches, hormis peut-être un de ses gosses qui l'aime sans doute pour son autorité de père très relâchée, est sans doute la ligne narrative le plus tragique de toute la filmographie de Reichardt. 

Cela arrive en douceur, et les airs de grand indifférent un peu mou de Mooney face au rejet de sa femme (Alana Haim debout au milieu de la pelouse qui se détourne de lui sans un mot, décidée d'abandonner ce mari défectueux à sa loose, ou encore lors de la séquence où ses meilleurs amis lui font comprendre qu'il ne faut pas qu'ils s'attardent chez eux), ses airs de ne pas voir vers quoi il court s'effilochent à mesure que son aventure ressemble enfin à un vrai désastre.


La décennie 70 est importante non seulement parce qu'elle permet à la cinéaste d'évacuer les gadgets d'aujourd'hui (les portables, les caméras de surveillance, les systèmes de sécurité trop perfectionnés), mais lui offre aussi une terrible chambre d'échos à ce qui se passe aux Etats-Unis aujourd'hui. Indifférent à tout ce qui l'entoure, Mooney se fait cravater tour à tour par des mafieux plus avertis que lui du monde du crime où il s'était immiscé en amateur, mais surtout par la réalité elle-même, en pleine manifestation contre le Viêtnam dont il n'avait rien à foutre, et rien à y faire.

La réalité et plus encore, le politique finit par mettre Mooney par terre comme quoi trop de légèreté, et d'indifférence au monde finissent par vous exposer, comme tout un chacun, à de vrais coups de matraque sur le coin de la tête. Le film s'achève sur un final assez brutal et très ironique, assez inhabituel chez la cinéaste qui aime plus souvent nous laisser sur des fins douces-amères toujours assez ouvertes.

Je ne veux pas croire qu'un film se terminant sur des violences policières soit tout à fait innocent de sa part mais une chose reste sûre, elle est une immense cinéaste.


Voyez la séquence de la "cache" au-dessus de la porcherie, celle du vol avec ses angles morts et le surveillant qui roupille sur sa chaise ou lorsque le regard de Mooney tombe sur le sac ouvert de la vieille dame, et ce qui s'ensuit. 


Du très grand art et un Josh O'Connor quasi de tous les plans qui offre ici la composition pleine de douceur puis de muette panique à un sacré personnage, fils à papa-maman flegmatique par éducation qui pense que tout doit lui tomber dans le bec, - comme dans les films -, et pas du tout armé comme le serait un gamin des rues plus fûté que lui pour affronter les galères qui s'accumulent.

La leçon lui sera profitable mais comme il n'est plus un enfant même s'il en a l'air, elle arrivera trop tard et fera très très mal.

Contrairement à pas mal d'admirateurs de Kelly Reichardt qui ont été décontenancés par les drôles de ton et de rythmique de son dernier opus, j'ai trouvé pour ma part The mastermind digne d'elle. Et la musique signée Rob Mazurek est à tomber.

lundi 9 février 2026

BAISE-EN-VILLE, la vie en rosse.

 


Corentin, alias Sprite, est un petit gars sympa qui traîne sa petite misère intérieure dans son Chelles natal, quelque part en Seine-et-Marne, de nos jours. Il est revenu vivre chez ses parents et a besoin de thunes pour passer son permis fissa. Parce que pas de bagnole, pas de boulot, pas de thunes.

Sprite a 25 ans et comme beaucoup de gamins de sa génération, on croirait parfois qu'il en a 10 de moins. La dégaine un peu ingrate, le rire idiot et la répartie proche du bredouillis, il se fringue comme un sac, - bonjour les pantalons de jogging informes et les maillots de foot -, bref je t'enverrais ça dans l'Armée et il en ressortirait peut-être un homme mais grand Dieu que les parents sont devenus laxistes de nos jours ! Vivement le retour du Général.

Dans le rôle de la daronne et du daron justement, Géraldine Pailhas et Michael Hazanavicius sont très bien. Un brin immatures eux-mêmes, sa mère le punit en lui confisquant le bouchon de la bonde de la baignoire, et son père lui file son baise-en-ville fétiche en cuir en lui glissant des capotes dedans.

Martin Jauvat a réalisé ce film et interprète lui-même ce tombé dans la lune et apparemment cet ahuri a tapé dans l'oeil de certains critiques depuis son film précédent, Grand-Paris. C'est même quelques critiques assez intellos dirons-nous qui ne tarissent pas d'éloges à l'égard de ce zigoto que certains comparent à Emmanuel Mouret.


De Mouret à Tati on a vite fait de filer vers Buster Keaton pendant qu'on y est, alors du calme. Même si on se marre pas mal dans son Baise-en-ville, le film attaque la rétine par un abus de design plastique-rose quelque part entre les excès volontaires d'un Dupieux et Barbie-world. Les 10 premières minutes sont un peu raides sur ce plan-là et heureusement que les seconds rôles sont plutôt bien écrits, sans crainte d'en faire trop.

Car plus c'est gros plus ça passe: Emmanuelle Bercot en patronne d'auto-école (devanture rose) hirsute et très vulgaire finit par faire sourire, William Lebghil en beau-frère assureur-glandeur (cravate rose) ou encore le très énergique Sébastien Chassagne en patron de start-up spécialisée dans le nettoyage express des soirées qui finissent à pas d'heure (tee-shirt rose), tout ce petit aéropage d'allumés-largués finisssent par faire un monde. 

On a tout de même droit à quelques dialogues qui intriguent... (ex: "oulalah, il baise comme une trottinette électrique ton copain...", hein ?...)



Il y a même une dame dans les rangs du fond qui s'est piqué un fou-rire non-stop qui faisait plaisir à entendre alors... pourquoi pas ?

Quelque chose fonctionne dans cette petite mécanique du loufoque, de l'incongru, de la galère et de la dépression de la vingtaine, une chronique de cette moderne ultra-solitude qui ne sait pas par quel bout du col s'attraper pour s'en sortir. S'il y a un film auquel il fait un peu songer, c'est au Punch drunk love de Anderson (mais en mineur, et là encore: on se calme).


Car c'est tout de même assez déprimant tout ça: l'amour ? quand ça fout le camp, il vous laisse sur le carreau . Le cul ? Plus facile à dire qu'à faire. L'argent ? De la main à la main, sans contrat ni rien, et le boss habite dans sa camionnette. 

Avant de parler de phénomène comme annoncé, calmons-nous et attendons le prochain film de Martin Jauvat. Son univers attrape bel et bien quelque chose de l'air du temps, mais il ne fait pas le même effet que l'intrusion de Mouret avec son grand corps encombré et sa diction si particulière, il y a longtemps maintenant.

Pour l'instant, voilà juste un petit malin fort sympathique.


jeudi 5 février 2026

LA RECONQUISTA, le souvenir d'une joie ancienne.

 


Autant le dire tout de suite: Jonas Trueba et moi depuis son merveilleux Eva en aout, c'est pour la vie.  Quand je me penche sérieusement sur mes goûts en matière de cinéma, je parviens assez bien à m'analyser tout seul comme un grand et oui, il y a quand même de drôles de similitudes entre son style à celui de mon autre chouchou actuel, Hong Sang Soo: ils filment en amoureux de l'amour, en amoureux de leurs amours (Itaso Arana pour l'un, Kim Min-Hee pour l'autre), en amis fidèles de leur troupe, de leurs acteurs, en amoureux fous du cinéma tout court.

On doit sans doute la sortie tardive chez nous de La reconquista (réalisé en 2016) par la grâce du carton de la mini-série de Rodrigo Sorogoyen Los anos nuevos diffusée sur Arte, et qui nous a fait découvrir le talent de ce beau gosse au regard si ombrageux, Francesco Carril.

Entre parenthèse, il s'agit de la seule série que j'ai pu regarder dans son intégralité l'an dernier, et en faisant chauffer la touche "épisode suivant" à fond les ballons. Pour moi qui n'aime pas (n'aime plus du tout) les séries, c'est un signe.

Cela fait même bizarre de voir fricoter Francesco avec quelqu'un d'autre que l'irrésistible Iria Del Rio. Ce n'est plus Ana et Oscar mais Manuela et Olmo qui se retrouvent dans La reconquista, 15 ans après avoir vécu un premier amour dans leurs années lycée.

(Ana est incarnée par Itaso Arana, une comédienne que vous pouvez me filmer trois heures durant en train de peindre un meuble en bleu ou en vert ou en train de préparer des crêpes: j'achèterai le dvd.

Kim Minh-Hee, pareil.)


Ils ont la trentaine maintenant, ils sont toujours jeunes et beaux, ils s'étaient faite la promesse de se retrouver 15 ans plus tard, et les voilà. Madrid n'a pas trop changé, eux non plus, elle est partie vivre à Buenos Aires, il travaille dans l'édition. Elle vit d'aventures d'un soir, il est casé et pense à devenir papa. Mais à quoi ça tient, un film qui vous prend ? C'est une scène en plan fixe où les deux anciens ados se retiennent de se regarder et de se sauter au cou en écoutant une chanson qui leur parle, c'est un moment de chahut lors d'une fête où tout le monde danse, même Olmo qui ne sait pas danser avec son grand corps encombrant.

Jonas Trueba n'est pas un cascadeur des narrations alambiquées à la Hong Sang Soo mais il ose des choses: Olmo s'endort et le film bascule dans une seconde partie qui n'est rien d'autre qu'un flash-back: comment ces deux-là se sont rencontrés, pourquoi ils se sont éloignés l'un de l'autre, pourquoi leur histoire a eu cette importance, pourquoi tous les deux.


Une deuxième partie qui semble un peu longue, mais peut-être est-ce du au regret de nous être séparés si brutalement de nos deux personnages adultes. Demandons à des ados de juger de ce déséquilibre, et sans doute auront-ils un avis inverse.


Manuela et Olmo jeunes sont incarnés par Candela Recio et Pablo Hoyos, qui apparaissent dans le film au "long cours" de Trueba sorti en 2021, Qui à part nous ? (3h40), où le cinéaste s'était attaché aux basques d'une bande d'adolescents 5 années durant. Comme chez Guillaume Brac ou Sébastien Lifchitz, comme chez Richard Linklater, Jonas Trueba aime le temps qui passe en se posant la seule question qui tienne: pourquoi ces années-là ont-elles été les plus décisives pour moi, et pour toi ?

(Réponse d'une grande cinéaste à d'autres (Kelly Reichardt dans son sublime Old joy): "La nostalgie, ce n'est rien d'autre que le souvenir d'une joie ancienne".)

Je n'en ai pas fini avec ce grand cinéaste de l'intime qui, si j'en crois sa fiche imdb, couve encore trois long-métrages inédits en France. Sa petite musique, - banale diront certains - distille des notes propres à nous toucher toutes et tous. Je me la repasse souvent, elle me parle, elle est à moi.


lundi 2 février 2026

LA VIE APRES SIHAM ou les dents du bonheur.


 Voilà un film bien sympathique que j'aurais aimé apprécier mieux. Un film de famille. Celle du réalisateur franco-égyptien Nabil Abdel Messeeh qu'il a voulu filmer et rassembler après la mort de sa maman, Siham. Un projet au long cours sans début ni de fin et le cinéaste, souvent présent devant la caméra, semble ne vouloir jamais s'arrêter de filmer.

Dans plusieurs scènes, le fils demande à ses parents d'adresser des messages filmés à leurs proches disparus. Voilà un cinéaste qui croit au cinéma comme lien de transmission, et de souvenir.

Comme une sorte de "private running-gag", Messeeh passe beaucoup de temps à se faire engueuler parce qu'il filme sans toujours demander la permission. C'est le "mais arrête avec ça, un peu !" ou les "mais tu ne sais pas faire autre chose ?" que lui lancent ses parents depuis toujours, ou le très énervé "sors de ma chambre !" de son fils pour qui ce n'est vraiment pas le moment.

Dans la famille de sa grand-mère dans un petit village en Egypte, il demande même aux membres de sa famille de faire semblant de le réprimander, tant son rôle dans la famille semble n'être que celui-là: l'enfant gâté qui n'a pas de métier sérieux et passe son temps à filmer tout le monde.

Les moments de complicité entre ses parents et lui, puis avec son vieux père tout seul, sont partagés entre l'émotion et les rires, séquences rendues impayables par les bonnes bouilles de ces complices; ils ont tous les deux les dents du bonheur.


Ce qui cloche dans ce "film de famille", c'est que les raisons de s'affairer sur le passé certes riche et mouvementé de ses parents paraissent finalement bien faibles par rapport à l'investissement du cinéaste et aux raisons qu'il a éprouvé de travailler cette mémoire. Ne pas faire partie de cette famille nous met presque à la place de celui qu'on invite à une soirée-diapo qui ne nous concerne pas.

Certes, Waguih le père a fait de la prison avant que le président Nasser ne pactise avec les Soviétiques (il était communiste), certes le mariage entre Siham et Waguih ne s'est pas fait tout seul, certes il y a eu l'exil du père en France d'abord, avant que Siham et leur fils ne le rejoignent. Si l'enquête mené à fleuret moucheté par Nabil délivre ses petits secrets, le film tient plus du roman familial que du grand roman national, c'est sa force tant qu'il reste léger. C'est aussi sa faiblesse parce qu'il aura accaparé toute notre attention pour pas grand chose.

Dans cette même envie de "gonfler" un peu la trame familiale, Messeeh a eu cette bonne idée d'insérer des scènes de grands mélos égyptiens signés Youssef Chahine et d'autres pour illustrer certains moments qui ont forcément échappé à l'oeil de sa caméra: la libération de son père, la rencontre entre ses parents, le retour d'un mystérieux "premier amoureux" dans la vie de sa mère, les retrouvailles, le pardon. Cette succession d'inserts avec ces beaux acteurs aux yeux humides et ces princesses du peuple aux élans impétueux appartiennent certes à un autre cinéma, et la manière avec laquelle Messeeh se les accapare est autant un clin d'oeil qu'un aveu d'impuissance: si l'émotion qu'il éprouve devant l'histoire de ses parents qui lui est enfin délivrée est si forte, jamais il n'aurait pu les filmer comme dans une grande histoire d'amour avec violons et scènes de danse, comme chez Youssef Chahine.


Un procédé qui met une distance, et beaucoup d'humour mine de rien, entre spectateurs et lui. 

Ceci étant dit, je veux bien croire ce que dit Nabil Abdel Messeeh dans ses interviews: le public égyptien, qui connait encore ses Chahine sur le bout des doigts et a connu ce que ses parents ont vécu, a ressenti son film bien mieux que votre serviteur. En gros, pour apprécier comme il se doit ce beau film, il faut avoir -beaucoup - le coeur égyptien.

dimanche 1 février 2026

CHRISTY AND HIS BROTHER, Irish slam.


 Dans les années 80, le cinéma britannique nous abreuvait de films très lumpenprolérariat à gros accent rocailleux, qui allaient du plus teigneux (Alan Clarke) aux plus dépressifs (les  premiers Mike Leigh), des plus aigrefins (les premiers Stephen Frears) jusqu'aux mètres-étalon du genre, les brûlots poing gauche brandi du très politique Ken Loach, le daron du genre.

 Avant que ces petits rigolos de Guy Ritchie et Danny Boyle nous en en fassent des caisses avec leurs grosses entourloupes à base de bastons, de gueules de bois à la pompe de stout et de musique de boîte de nuit, les Britanniques étaient tout de même les plus à même de nous parler d'injustice sociale, de déterminisme de classe avec tout ce que cela entraine de misère, de misère et de misère.

Aujourd'hui il n'y a plus que la scottish Andrea Arnold pour nous parler des classes populaires dans son pays, encore qu'elle ait sérieusement commencé à mâtiner son réalisme social de réalisme fantastique, pour le plus grand bien d'un "genre" qu'elle est la seule à faire vivre avec un nouveau souffle.

Et d'ailleurs, Martin Parr qui a si souvent et si bien photographié cette Grande-Bretagne-là est mort il n'y a pas longtemps.


Christy and his brother
est comme une piqûre de rappel. Nous sommes en Irlande cette fois (n'allez pas confondre un Anglais avec un Irlandais, malheureux !) et Christy, 17 ans, placé en famille d'accueil depuis ses 5 ans a fait une nouvelle connerie. Plus personne n'en veut et c'est son frère Shane, avec qui il n'a jamais vécu qui le récupère et accepte de le prendre "provisoirement" chez lui.

Shane est marié, a un boulot, un bébé, sa maison, il a envie que tout se passe bien mais observe d'un oeil méfiant ce frérot qu'il ne connait pas trop. A Cork, où les deux frères ont toujours vécu, tout le monde connait tout le monde, tout le monde est cousin avec tout le monde, tout le monde a bien connu leur mère, morte il y a longtemps.

Rien de bien nouveau sous le pâle soleil des îles britanniques, les Irlandais ont le coeur sur la main et n'ont pas leur pareil pour organiser des noubas où tout le monde finit par chanter des textes rigolos sur fond de rap lambda (la meilleure scène du film), les Irlandais ont un sens de l'humour qui décape, les petites frappes du comté de Cork sont les pires débiles dangereux du monde, et les Norries du comté ont beau tirer la gueule tout le temps, ils sont sympas comme tout quand on les connait bien.


Pour l'ambiance, Christy... peut faire penser au Tyrannosaure de Paddy Considine (avec un grand Peter Mullan), de mémoire le dernier film vu au cinéma qui parlait des prolos britanniques avec un tel souci de réalisme (en dehors de Loach, of course). Le dénouement du Considine était assez effroyable dans son genre, et Brendan Canty opte pour une sortie soft, généreuse, culcul-la-praline penseront certains mais enfin il est toujours permis de croire que tout ne va pas complètement mal non plus...

Il est tout aussi autorisé de penser que Brendan Canty n'a pas l'intention de révolutionner grand chose. Mais il a filmé les siens avec une affection qui appelle la sympathie. C'est déjà ça.




dimanche 25 janvier 2026

LES ECHOS DU PASSE et ses sales blagues.


 Pas commode à aborder du tout, le dernier film de Mascha Schilinski. Précédé d'une réputation assez floue après sa présentation cannoise l'an dernier, Les échos du passé à également pour titre In die Sonne schauen en allemand (Regarder le soleil en face) ou encore Sound of falling à l'international, ce qui sonne différemment. 

Le film fait plus de 2h30 et n'est pas tout à fait une partie de plaisir. Du fait de sa structure fragmentée en trois périodes différentes mais concentrée sur un seul lieu, un corps de ferme au fin fond de l'Allemagne où nous sont relatées les vies de trois familles avec une attention particulière portée sur les jeunes filles. Une enfant morte en bas âge prise en photo, posée à côté d'autres défunts sur un meuble du salon (le début du XX° siècle), une jeune femme qui provoque son cousin mais fricote avec son oncle (les années 60/70 sans doute), une petite fille qui rêve de se noyer dans la rivière (de nos jours), une bonne silencieuse abusée par les hommes de la maison, une mère qui ne sait pas quand il faut rire ni quand il faut pleurer, une petite fille qui s'effraie de devenir invisible, une autre fascinée par sa voisine qui vient de perdre sa mère.

Du fait également de ces manières de filmer assez étranges parfois, comme de tout sembler observer à travers des fenêtres sales ou par le trou de la serrure. Tout est affaire de regard dans le film de Schilinski, et les jeunes filles apprennent toutes de leur avenir en observant bien ce qui arrive à leurs soeurs, leurs mère ou leurs filles. Parfois une voix-off vient souligner ou éclairer ce qui ne nous est pas toujours montré. Parfois aussi, un regard se rive à celui du spectateur l'air de dire: "comme les autres, tu regardes, tu comprends sans doute mais tu ne fais rien."



Dans cette gynécée intemporelle, les moments durailles arrivent de manière brutale. Mais Mascha Schilinski n'est pas du tout une émule de Michael Haneke, ce que l'on pouvait redouter un peu au vu du sujet et de son décorum façon Ruban blanc. Ses afféteries de cinéaste se portent ailleurs, vers un style qui fait souvent penser aux images distordues, comme fondues dans le verre, d'Alexander Soukourov. Pour l'ambiance, on n'est pas loin des chroniques campagnardes plombantes de Herta Müller.

C'est dire qu'on s'y marre bien.

Le film est un peu long, assez pénible parfois (la jambe coupée, faire garder les yeux ouverts à une morte, toutes ces femmes entrant dans l'eau des pierres dans les poches...) mais il emporte l'adhésion par sa pertinence narrative, et parvient à évoquer des échos d'une période à l'autre en dessinant d'une manière sûre les vrais motifs de son sujet, à savoir les violences faites aux femmes depuis toujours.


Les hommes n'y sont pas à la fête non plus; le jeune homme un peu sadisé par sa cousine allumeuse, le frère "sacrifié" pour ne pas aller à la guerre (mais mieux traité quand même que sa soeur, "vendue" à un propriétaire voisin), mais alors que le cinéma comme la littérature ont tendance depuis des années à aborder ce sujet-là de manière un peu frontale et élémentaire, le film  se trouve être la réflexion la plus intelligente vue au cinéma cette année avec l'excellent film "d'horreur" de ¨Pedro Martin-Callero, Les maudites.

Mascha Schilinski fait elle aussi vibrer la corde fantastique parfois, pas toujours avec bonheur (le film est assez évanescent comme ça pour en rajouter), mais c'est sans doute avec sa drôle de note "humoristique" pas drôle que le film m'a interpellé. 


Entre des remarques trop franches du collier assénées avec un franc-parler très paysan ("Penses-tu avoir ta photo sur ce meuble l'an prochain ?" demande le fils à sa vieille mère...), les sabots cloués au sol, la bonne blague de ne pas remonter à la surface, de coincer la voiture entre deux arbres, de faire croire aux petits qu'on est attrapé par un mort-vivant dans la grange, celle de ne pas répondre à une petite fille qui demande à ce qu'on la regarde, ces rêves de suicide qui font briller les yeux des jeunes filles, le film est traversé par un souffle mortifère assez glaçant.

Avec cette ritournelle sans fin que semblent reprendre toutes les protagonistes du film: qu'est-ce-que je fais là ? Ne serait-ce pas mieux si je n'y étais pas ? 

On a connu des projets de cinéma moins entêtant et plus réjouissant, mais celui-ci remporte la mise, in fine, par son ambiance unique. C'est déjà beaucoup.