Autant le dire tout de suite: Jonas Trueba et moi depuis son merveilleux Eva en aout, c'est pour la vie. Quand je me penche sérieusement sur mes goûts en matière de cinéma, je parviens assez bien à m'analyser tout seul comme un grand et oui, il y a quand même de drôles de similitudes entre son style à celui de mon autre chouchou actuel, Hong Sang Soo: ils filment en amoureux de l'amour, en amoureux de leurs amours (Itaso Arana pour l'un, Kim Min-Hee pour l'autre), en amis fidèles de leur troupe, de leurs acteurs, en amoureux fous du cinéma tout court.
On doit sans doute la sortie tardive chez nous de La reconquista (réalisé en 2016) par la grâce du carton de la mini-série de Rodrigo Sorogoyen Los anos nuevos diffusée sur Arte, et qui nous a fait découvrir le talent de ce beau gosse au regard si ombrageux, Francesco Carril.
Entre parenthèse, il s'agit de la seule série que j'ai pu regarder dans son intégralité l'an dernier, et en faisant chauffer la touche "épisode suivant" à fond les ballons. Pour moi qui n'aime pas (n'aime plus du tout) les séries, c'est un signe.
Cela fait même bizarre de voir fricoter Francesco avec quelqu'un d'autre que l'irrésistible Iria Del Rio. Ce n'est plus Ana et Oscar mais Manuela et Olmo qui se retrouvent dans La reconquista, 15 ans après avoir vécu un premier amour dans leurs années lycée.
(Ana est incarnée par Itaso Arana, une comédienne que vous pouvez me filmer trois heures durant en train de peindre un meuble en bleu ou en vert ou en train de préparer des crêpes: j'achèterai le dvd.
Kim Minh-Hee, pareil.)
Ils ont la trentaine maintenant, ils sont toujours jeunes et beaux, ils s'étaient faite la promesse de se retrouver 15 ans plus tard, et les voilà. Madrid n'a pas trop changé, eux non plus, elle est partie vivre à Buenos Aires, il travaille dans l'édition. Elle vit d'aventures d'un soir, il est casé et pense à devenir papa. Mais à quoi ça tient, un film qui vous prend ? C'est une scène en plan fixe où les deux anciens ados se retiennent de se regarder et de se sauter au cou en écoutant une chanson qui leur parle, c'est un moment de chahut lors d'une fête où tout le monde danse, même Olmo qui ne sait pas danser avec son grand corps encombrant.
Jonas Trueba n'est pas un cascadeur des narrations alambiquées à la Hong Sang Soo mais il ose des choses: Olmo s'endort et le film bascule dans une seconde partie qui n'est rien d'autre qu'un flash-back: comment ces deux-là se sont rencontrés, pourquoi ils se sont éloignés l'un de l'autre, pourquoi leur histoire a eu cette importance, pourquoi tous les deux.
Une deuxième partie qui semble un peu longue, mais peut-être est-ce du au regret de nous être séparés si brutalement de nos deux personnages adultes. Demandons à des ados de juger de ce déséquilibre, et sans doute auront-ils un avis inverse.
Manuela et Olmo jeunes sont incarnés par Candela Recio et Pablo Hoyos, qui apparaissent dans le film au "long cours" de Trueba sorti en 2021, Qui à part nous ? (3h40), où le cinéaste s'était attaché aux basques d'une bande d'adolescents 5 années durant. Comme chez Guillaume Brac ou Sébastien Lifchitz, comme chez Richard Linklater, Jonas Trueba aime le temps qui passe en se posant la seule question qui tienne: pourquoi ces années-là ont-elles été les plus décisives pour moi, et pour toi ?
(Réponse d'une grande cinéaste à d'autres (Kelly Reichardt dans son sublime Old joy): "La nostalgie, ce n'est rien d'autre que le souvenir d'une joie ancienne".)
Je n'en ai pas fini avec ce grand cinéaste de l'intime qui, si j'en crois sa fiche imdb, couve encore trois long-métrages inédits en France. Sa petite musique, - banale diront certains - distille des notes propres à nous toucher toutes et tous. Je me la repasse souvent, elle me parle, elle est à moi.