Baltasar Kormakur, cinéaste islandais passé par tous les genres et tous les styles depuis sa découverte en 2006 avec son excellente adaptation d'Indridason, JAR CITY, a depuis fait un peu tout et n'importe quoi une fois adopté par Hollywood. Retour chez lui, du moins au début du film avec TOUCH, romance rétro qui se passe dans le Londres de la fin des années 60. On y fait la connaissance de Kristofer, grande perche islandaise d'étudiant en économie qui décide de plaquer ses études emmerdantes pour, sur un coup de tête, se faire embaucher dans un restaurant japonais. Il y rencontre Miko, la fille du patron. Coup de foudre, et ça n'est rien de le dire.
Que le film soit construit sur un flash-back (Kristofer en veuf à la retraite retournant à Londres, puis au Japon pour y retrouver le grand amour de sa vie) ou encore que le scénario nous garde au chaud un secret de famille lourd comme une enclume pour expliquer pourquoi ces deux-là se sont perdus de vue n'est pas grand chose au regard de la force de cette histoire d'amour.
Certes, Egil Olafsson et Koki sont tous les deux jolis comme des coeurs et dégagent un charme des plus affriolant et le réalisateur n'y va pas de main morte pour battre le rappel du pop-spirit de ces années-là. On y entend les plus doux morceaux de Lennon, des Zombies ou encore de Nick Drake et ça, c'est déjà chouette comme tout.
Alors d'où vient que cette love-story nous berce plus franchement qu'aucune autre, malgré un noeud scénaristique qui n'y va guère de main morte (Hiroshima et tout ça...) ? Grâce sans doute aux non-dits des rapports entre Kristofer et sa belle-fille, qui se règlent (mal) par téléphone, grâce à l'attention portée à la langue japonaise par ce vieil homme toujours amoureux, et à l'attention portée à cet étranger qui s'obstine à bien parler la langue. Quelque chose comme une recherche permanente d'empathie envers ce qui nous est si loin, si proche.
Touché !
Si chez Kormakur le drame historique est comme le lapin blotti tout au fond de son terrier, c'est plutôt l'intime, à l'inverse, qui se cache dans DOSSIER 137, le dernier film de Dominik Moll. Le cinéaste belge signe là un véritable film-dossier sur un sujet qui fâche: les violences policières en marge des manifestations des gilets jaunes.
En prenant carrément une enquête officielle de l'IGPN sous le bras, Moll s'avance comme son inspectrice principale, Léa Drucker, avec des airs de parfaite neutralité très professionnelle sur la figure. Ses convictions intimes, sa conscience, sa morale, il faudra voir cela plus tard: enquêtons.
Le dossier 137 a beau s'avérer un véritable dossier à charge contre la police (ici, deux tirs de LBD en pleine tête à 15 mètres de distance sans qu'il y ait menace, une fracture de la boite crânienne, un petit coup de latte en passant et aucune assistance demandée; une sorte de cas d'école), on trouve que la fliquette met longtemps avant de prendre en compte l'évidence.
Et pourtant lorsqu'elle le fait, pas si lentement d'ailleurs, c'est tout le système qui se referme sur elle pour lui faire comprendre qu'on ne dérange pas l'ordre policier comme on veut. Ces collègues s'offusquent qu'on s'en prenne ainsi à ces "héros" qui n'en peuvent plus, les témoins s'offusquent qu'on puisse leur faire croire qu'un témoignage ou une plainte puisse aboutir, sans même croire que cela ne leur retombe dessus. Quant à la hiérarchie, n'en parlons même pas.
Alors que reste-t-il à la commissaire Bertrand après qu'on lui ai bien dit, et redit, au feutre rouge surligné quatre fois, que le système était pourri d'un côté, que la police était irréprochable de l'autre ? La consolation d'un grand fils qui s'inquiète pour elle, et le réconfort d'un petit chat ramassé perdu derrière une grille de parking.
C'est Souchon qui chantait ça: "c'est déjà ça, c'est déjà ça..." Après, police partout, justice où vous savez. On ne sait pas trop si Dominik Moll a changé notre point de vue sur quoi que ce soit mais, c'est une habitude chez lui, il signe un film honnête.
Et un film estonien, ça vous dit ? Arte Kino a le chic de nous sortir des métrages improbables, et parfois complètement oubliés, au gré de la restauration de certaines oeuvres faites par des instituts ou des cinémathèques partout en Europe. JEUX D'ENFANTS d'Arvo Iho et Leida Laius date de 1985 et nous projette dans le quotidien d'un orphelinat.
Des gamins de tous âges, et quelques uns à l'orée de la majorité y trainent leurs ennuis, leurs sentiments d'injustice autant qu'une insondable tristesse. Vu le cadre de vie, peu reluisant, on se dit qu'on part d'emblée vers un film à la Alan Clarck (genre SCUM, ce trauma, sur les instituts pour mineurs "fermés") même si le début laisse présager le pire: Mari s'échappe pour retrouver son père, alcoolo lamentable, se retrouve à la rue puis en prison après avoir échappé à une agression.
De retour dans cet orphelinat, JEUX D'ENFANTS tournera plus autour des amours de cette jeune femme, romantique mais pas dupe, tiraillée entre un gaillard assez rassurant et un petit voyou tout excité mais aux intentions touchantes. Certes, il y a quelques séquences cruelles lorsqu'une camarade lit à voix haute son journal intime, ou lorsqu'on enferme une pauvre gamine dans le sèche-linge pour lui faire avouer un vol, mais dans un cadre aussi délabré, peu propice aux grands sentiments, le film trouve une autre note, touchante, en faisant de la si fragile Mari une sorte de résistante, qui possède maintenant toutes les armes pour voler de ses propres, et savoir ne plus s'appuyer sur personne d'autre qu'elle-même.
Le film a beau avoir quelques côtés brouillon (des prises de son assez étranges parfois, par exemple), il finit par presque en être joyeux, se contentant des quelques rayons de soleil qui percent dans toute cette laideur.