lundi 2 février 2026

LA VIE APRES SIHAM ou les dents du bonheur.


 Voilà un film bien sympathique que j'aurais aimé apprécier mieux. Un film de famille. Celle du réalisateur franco-égyptien Nabil Abdel Messeeh qu'il a voulu filmer et rassembler après la mort de sa maman, Siham. Un projet au long cours sans début ni de fin et le cinéaste, souvent présent devant la caméra, semble ne vouloir jamais s'arrêter de filmer.

Dans plusieurs scènes, le fils demande à ses parents d'adresser des messages filmés à leurs proches disparus. Voilà un cinéaste qui croit au cinéma comme lien de transmission, et de souvenir.

Comme une sorte de "private running-gag", Messeeh passe beaucoup de temps à se faire engueuler parce qu'il filme sans toujours demander la permission. C'est le "mais arrête avec ça, un peu !" ou les "mais tu ne sais pas faire autre chose ?" que lui lancent ses parents depuis toujours, ou le très énervé "sors de ma chambre !" de son fils pour qui ce n'est vraiment pas le moment.

Dans la famille de sa grand-mère dans un petit village en Egypte, il demande même aux membres de sa famille de faire semblant de le réprimander, tant son rôle dans la famille semble n'être que celui-là: l'enfant gâté qui n'a pas de métier sérieux et passe son temps à filmer tout le monde.

Les moments de complicité entre ses parents et lui, puis avec son vieux père tout seul, sont partagés entre l'émotion et les rires, séquences rendues impayables par les bonnes bouilles de ces complices; ils ont tous les deux les dents du bonheur.


Ce qui cloche dans ce "film de famille", c'est que les raisons de s'affairer sur le passé certes riche et mouvementé de ses parents paraissent finalement bien faibles par rapport à l'investissement du cinéaste et aux raisons qu'il a éprouvé de travailler cette mémoire. Ne pas faire partie de cette famille nous met presque à la place de celui qu'on invite à une soirée-diapo qui ne nous concerne pas.

Certes, Waguih le père a fait de la prison avant que le président Nasser ne pactise avec les Soviétiques (il était communiste), certes le mariage entre Siham et Waguih ne s'est pas fait tout seul, certes il y a eu l'exil du père en France d'abord, avant que Siham et leur fils ne le rejoignent. Si l'enquête mené à fleuret moucheté par Nabil délivre ses petits secrets, le film tient plus du roman familial que du grand roman national, c'est sa force tant qu'il reste léger. C'est aussi sa faiblesse parce qu'il aura accaparé toute notre attention pour pas grand chose.

Dans cette même envie de "gonfler" un peu la trame familiale, Messeeh a eu cette bonne idée d'insérer des scènes de grands mélos égyptiens signés Youssef Chahine et d'autres pour illustrer certains moments qui ont forcément échappé à l'oeil de sa caméra: la libération de son père, la rencontre entre ses parents, le retour d'un mystérieux "premier amoureux" dans la vie de sa mère, les retrouvailles, le pardon. Cette succession d'inserts avec ces beaux acteurs aux yeux humides et ces princesses du peuple aux élans impétueux appartiennent certes à un autre cinéma, et la manière avec laquelle Messeeh se les accapare est autant un clin d'oeil qu'un aveu d'impuissance: si l'émotion qu'il éprouve devant l'histoire de ses parents qui lui est enfin délivrée est si forte, jamais il n'aurait pu les filmer comme dans une grande histoire d'amour avec violons et scènes de danse, comme chez Youssef Chahine.


Un procédé qui met une distance, et beaucoup d'humour mine de rien, entre spectateurs et lui. 

Ceci étant dit, je veux bien croire ce que dit Nabil Abdel Messeeh dans ses interviews: le public égyptien, qui connait encore ses Chahine sur le bout des doigts et a connu ce que ses parents ont vécu, a ressenti son film bien mieux que votre serviteur. En gros, pour apprécier comme il se doit ce beau film, il faut avoir -beaucoup - le coeur égyptien.

dimanche 1 février 2026

CHRISTY AND HIS BROTHER, Irish slam.


 Dans les années 80, le cinéma britannique nous abreuvait de films très lumpenprolérariat à gros accent rocailleux, qui allaient du plus teigneux (Alan Clarke) aux plus dépressifs (les  premiers Mike Leigh), des plus aigrefins (les premiers Stephen Frears) jusqu'aux mètres-étalon du genre, les brûlots poing gauche brandi du très politique Ken Loach, le daron du genre.

 Avant que ces petits rigolos de Guy Ritchie et Danny Boyle nous en en fassent des caisses avec leurs grosses entourloupes à base de bastons, de gueules de bois à la pompe de stout et de musique de boîte de nuit, les Britanniques étaient tout de même les plus à même de nous parler d'injustice sociale, de déterminisme de classe avec tout ce que cela entraine de misère, de misère et de misère.

Aujourd'hui il n'y a plus que la scottish Andrea Arnold pour nous parler des classes populaires dans son pays, encore qu'elle ait sérieusement commencé à mâtiner son réalisme social de réalisme fantastique, pour le plus grand bien d'un "genre" qu'elle est la seule à faire vivre avec un nouveau souffle.

Et d'ailleurs, Martin Parr qui a si souvent et si bien photographié cette Grande-Bretagne-là est mort il n'y a pas longtemps.


Christy and his brother
est comme une piqûre de rappel. Nous sommes en Irlande cette fois (n'allez pas confondre un Anglais avec un Irlandais, malheureux !) et Christy, 17 ans, placé en famille d'accueil depuis ses 5 ans a fait une nouvelle connerie. Plus personne n'en veut et c'est son frère Shane, avec qui il n'a jamais vécu qui le récupère et accepte de le prendre "provisoirement" chez lui.

Shane est marié, a un boulot, un bébé, sa maison, il a envie que tout se passe bien mais observe d'un oeil méfiant ce frérot qu'il ne connait pas trop. A Cork, où les deux frères ont toujours vécu, tout le monde connait tout le monde, tout le monde est cousin avec tout le monde, tout le monde a bien connu leur mère, morte il y a longtemps.

Rien de bien nouveau sous le pâle soleil des îles britanniques, les Irlandais ont le coeur sur la main et n'ont pas leur pareil pour organiser des noubas où tout le monde finit par chanter des textes rigolos sur fond de rap lambda (la meilleure scène du film), les Irlandais ont un sens de l'humour qui décape, les petites frappes du comté de Cork sont les pires débiles dangereux du monde, et les Norries du comté ont beau tirer la gueule tout le temps, ils sont sympas comme tout quand on les connait bien.


Pour l'ambiance, Christy... peut faire penser au Tyrannosaure de Paddy Considine (avec un grand Peter Mullan), de mémoire le dernier film vu au cinéma qui parlait des prolos britanniques avec un tel souci de réalisme (en dehors de Loach, of course). Le dénouement du Considine était assez effroyable dans son genre, et Brendan Canty opte pour une sortie soft, généreuse, culcul-la-praline penseront certains mais enfin il est toujours permis de croire que tout ne va pas complètement mal non plus...

Il est tout aussi autorisé de penser que Brendan Canty n'a pas l'intention de révolutionner grand chose. Mais il a filmé les siens avec une affection qui appelle la sympathie. C'est déjà ça.




dimanche 25 janvier 2026

LES ECHOS DU PASSE et ses sales blagues.


 Pas commode à aborder du tout, le dernier film de Mascha Schilinski. Précédé d'une réputation assez floue après sa présentation cannoise l'an dernier, Les échos du passé à également pour titre In die Sonne schauen en allemand (Regarder le soleil en face) ou encore Sound of falling à l'international, ce qui sonne différemment. 

Le film fait plus de 2h30 et n'est pas tout à fait une partie de plaisir. Du fait de sa structure fragmentée en trois périodes différentes mais concentrée sur un seul lieu, un corps de ferme au fin fond de l'Allemagne où nous sont relatées les vies de trois familles avec une attention particulière portée sur les jeunes filles. Une enfant morte en bas âge prise en photo, posée à côté d'autres défunts sur un meuble du salon (le début du XX° siècle), une jeune femme qui provoque son cousin mais fricote avec son oncle (les années 60/70 sans doute), une petite fille qui rêve de se noyer dans la rivière (de nos jours), une bonne silencieuse abusée par les hommes de la maison, une mère qui ne sait pas quand il faut rire ni quand il faut pleurer, une petite fille qui s'effraie de devenir invisible, une autre fascinée par sa voisine qui vient de perdre sa mère.

Du fait également de ces manières de filmer assez étranges parfois, comme de tout sembler observer à travers des fenêtres sales ou par le trou de la serrure. Tout est affaire de regard dans le film de Schilinski, et les jeunes filles apprennent toutes de leur avenir en observant bien ce qui arrive à leurs soeurs, leurs mère ou leurs filles. Parfois une voix-off vient souligner ou éclairer ce qui ne nous est pas toujours montré. Parfois aussi, un regard se rive à celui du spectateur l'air de dire: "comme les autres, tu regardes, tu comprends sans doute mais tu ne fais rien."



Dans cette gynécée intemporelle, les moments durailles arrivent de manière brutale. Mais Mascha Schilinski n'est pas du tout une émule de Michael Haneke, ce que l'on pouvait redouter un peu au vu du sujet et de son décorum façon Ruban blanc. Ses afféteries de cinéaste se portent ailleurs, vers un style qui fait souvent penser aux images distordues, comme fondues dans le verre, d'Alexander Soukourov. Pour l'ambiance, on n'est pas loin des chroniques campagnardes plombantes de Herta Müller.

C'est dire qu'on s'y marre bien.

Le film est un peu long, assez pénible parfois (la jambe coupée, faire garder les yeux ouverts à une morte, toutes ces femmes entrant dans l'eau des pierres dans les poches...) mais il emporte l'adhésion par sa pertinence narrative, et parvient à évoquer des échos d'une période à l'autre en dessinant d'une manière sûre les vrais motifs de son sujet, à savoir les violences faites aux femmes depuis toujours.


Les hommes n'y sont pas à la fête non plus; le jeune homme un peu sadisé par sa cousine allumeuse, le frère "sacrifié" pour ne pas aller à la guerre (mais mieux traité quand même que sa soeur, "vendue" à un propriétaire voisin), mais alors que le cinéma comme la littérature ont tendance depuis des années à aborder ce sujet-là de manière un peu frontale et élémentaire, le film  se trouve être la réflexion la plus intelligente vue au cinéma cette année avec l'excellent film "d'horreur" de ¨Pedro Martin-Callero, Les maudites.

Mascha Schilinski fait elle aussi vibrer la corde fantastique parfois, pas toujours avec bonheur (le film est assez évanescent comme ça pour en rajouter), mais c'est sans doute avec sa drôle de note "humoristique" pas drôle que le film m'a interpellé. 


Entre des remarques trop franches du collier assénées avec un franc-parler très paysan ("Penses-tu avoir ta photo sur ce meuble l'an prochain ?" demande le fils à sa vieille mère...), les sabots cloués au sol, la bonne blague de ne pas remonter à la surface, de coincer la voiture entre deux arbres, de faire croire aux petits qu'on est attrapé par un mort-vivant dans la grange, celle de ne pas répondre à une petite fille qui demande à ce qu'on la regarde, ces rêves de suicide qui font briller les yeux des jeunes filles, le film est traversé par un souffle mortifère assez glaçant.

Avec cette ritournelle sans fin que semblent reprendre toutes les protagonistes du film: qu'est-ce-que je fais là ? Ne serait-ce pas mieux si je n'y étais pas ? 

On a connu des projets de cinéma moins entêtant et plus réjouissant, mais celui-ci remporte la mise, in fine, par son ambiance unique. C'est déjà beaucoup.



lundi 19 janvier 2026

LE SUD de Victor Erice (pero la estrella esta al norte)

 


C'est un cadeau dont on ne va pas se priver, Le sud de Victor Erice ressort en copies neuves dans quelques cinémas. Et dire que ce bonhomme n'a tourné que 4 films en 50 ans ! Celui-ci est son deuxième, tourné en 1983, 9 ans après son premier chef-d'oeuvre, L'esprit de la ruche

C'est encore une fois une histoire d'enfance, de vies mystérieuses d'adultes aux tristesses incompréhensibles, d'une Espagne franquiste perdue dans ses illusions mais empêchée de vivre, coincée dans la grisaille avec des esprits engoncés, d'une enfant qui rêvasse sur le nom d'une actrice sur l'affiche de film d'un mélo qui passe en ville, tout comme le monstre de Frankenstein fascinait la petite Ana Torrent dans L'esprit de la ruche.


Dans les trois grands films espagnols tournés pendant le franquisme, les deux films d'Erice et Cria cuervos sont sans doute les plus marquant et les plus pertinents pour nous parler de la chappe de plomb qui étouffait alors le pays, et ils passent tous les trois par le regard d'une petite fille. 

Tout comme dans le film de Carlos Saura, il n'est pas question d'innocence mais plutôt de l'acuité de ces regards, vierges mais pas dupes, incrédules mais perçant. Si on veut bien même se souvenir du Saura, la perte de l'innocence était même le grand sujet du film, projetée dans le sordide et le criminel de manière trop précoce (et sans doute fantasmée).

Rien de tel dans le cinéma d'Erice qui nous confine dans une douceur certes inconfortable (il fait toujours froid dans ce coin d'Espagne sans nom) mais une douceur des plus chaleureuses tout de même, blottie autour d'un noyau familial aimant, et qu'on croit solide.

Le sud du titre est ce bout d'Espagne lointain où il fait chaud sans doute (trop chaud, parait-il) mais que le père d'Estrella a fui après la guerre, brouillé avec un paternel aux idées contraires. Aujourd'hui médecin d'un petit hôpital de campagne, on a vite fait de deviner que ce type affable, au sourire fugace et aux humeurs sombres, qui assiste à la communion de sa fille derrière un pilier d'église pour ne pas frayer avec les bigots, fait partie des humiliés et des vaincus qui ont laissé derrière eux quelques années de prison, de souffrance, les neuf dixièmes de leurs rêves, de leur vie et de leurs illusions.


Ô joie, il me reste encore un film de cet immense cinéaste à découvrir, Le Songe de la lumière, son troisième. Ensuite, cette Arlésienne du cinéma espagnol, qui n'en tournera sans doute jamais un cinquième, n'aura pas fini de livrer tous ses secrets, et je me ferai un délice à l'avenir d'en éluder quelques uns.

Donc: me les trouver tous en dvd, et fissa.

Des films qui vous mettent la larme à l'oeil et vous mettent en joie dans le même mouvement, c'est bel et bien l'apanage des très grands.


dimanche 18 janvier 2026

FATHER MOTHER SISTER BROTHER, Living don't be alive.


Jim Jarmusch a les cheveux blancs depuis longtemps. Toujours gominé vers l'arrière comme un roady des Stray Cats, fine allure adolescente, clope et lunettes noires, fringues classes en jean et cuir, ses films sont rock'n'roll. Joe Strummer, Screamin' Jay Hawkins, Tom Waits, John Lurie, Neil Young, le Wu Tang Clan ou Iggy Pop ont traversé son cinéma comme s'ils étaient à la maison. 

Jarmusch a toujours été le cinéaste le plus cool du monde, laissant de longs creux entre ses réalisations et se foutant complètement des modes, un peu comme un Aki Kaurismäki du Midwest. D'ailleurs, il parait que ces deux-là s'adorent.

Plus Ozu que Kurosawa, nettement plus Hou Hsia Hsien que Tsui Hark, Jarmusch nous promène au fil d'une filmographie maison assez unique en son genre qui oscille entre très grand cinéma et films juste sympas.

Ainsi, Father Mother Sister Brother succède à The dead don't die, son film zombie un peu trop décontracté qui lui-même arrivait après le subtil Paterson... une sorte de montagne russe pour le cinéphile en attente, mais qui ne file pas à toute blinde, laissera votre coupe de cheveux rockabilly et votre pacemaker tranquilles.


Des gens sortent avant la fin de Father Mother... parait-il, et je me demande si Jarmusch ne pratiquerait pas un cinéma au tempo qui ne va plus du tout avec son époque. Raison plus sûre, le film est un peu déprimant et peut renvoyer à chacun et à chacune à ces zones noires de silences et de non-dits qui plombent les relations familiales et les repas de famille, le vrai sujet du film.

Dans le New Jersey, un père reçoit sa fille et son fils pas vus depuis des lustres. A Dublin une mère reçoit ses deux filles qu'elle accueille pour un tea-time une fois par an, alors qu'elles n' habitent pas loin. A Paris, Skye et Billy, qui sont jumeaux, se retrouvent dans l'appartement qu'ils ont habité enfants, alors que leurs parents viennent de mourir dans un accident.

Sans rien spoiler du tout, disons que c'est dans le troisième 'film" de ce film que les enfants auront le plus à dire de, - et avec -, leurs vieux. Et que par un impérieux appel d'air, le film se met soudain à respirer au rythme de cet amour fraternel, de cet amour tout court, de cet amour, enfin.


Father Mother
... peut faire pouffer parfois, mais la cruauté des scènes n'a sans doute d'égale que l'indifférence que les protagonistes éprouvent les un(e)s pour les autres. A cet égard, le deuxième segment si foutrement guindé et mortellement poli est sans doute le plus terrible, tant l'hypocrisie des trois protagonistes rend totalement absurde la séquences toute entière (mais pourquoi continuent-elles à se voir, ces imbéciles ?).

Petit détail qui trahit le grand cinéaste: le bouquet de fleur au milieu de la table.

La première est d'une méchanceté aussi indigne que certaines nouvelles à chute de Maupassant ou Ambrose Bierce, et la dernière vous serre le coeur.


Les comédiens sont tous fabuleux (ah ! les mines déconfites d'Adam Driver et Cate Blanchett...), stars et petits nouveaux au diapason de ce cruel jeu des 3 familles. On peut aussi s'adonner à un petit test des correspondances entre les trois histoires (la rolex, peut-on trinquer avec un verre d'eau, la blague avec l'oncle sans rapport avec le reste) avec l'assurance que les pièces de ces trois puzzles séparés pourrait très bien s'imbriquer dans les autres. Il y a toujours, chez ce cinéaste aux manières indolentes, du travail d'orfèvre dans l'écriture.

Nous voilà retournés à ce cinéma des années 60/70, celui de l'"incommunicabilité" cher à Bergman et Antonioni mais sur un mode cool, à la Jarmusch: mieux vaut s'acharner à parler aux morts qu'à des morts-vivants.

Les morts ne meurent pas mais souvent, les vivants ne vivent pas non plus.

dimanche 11 janvier 2026

L' ENGLOUTIE, sorcière des neiges.


 Vous trouvez pas qu'il fait froid vous ? Arrêtez de geindre, ou je vous file un bon coup de pied au cul et vous envoie en hiver, au tout début du XX° siècle, dans ce bourg perdu au fin fond d'une vallée des Hautes Alpes, comme la petite et toute jeune mademoiselle Lazare, institutrice dépêchée là pour instruire les quelques gamins qui y vivent.

Ici on parle un genre de patois mâtiné d'occitan, on évite de se baigner trop souvent par peur d'attraper la maladie, les gens sont rustres et guère causant mais la demoiselle est volontaire et imprégnée de grand principes républicains.

Galatéa Bellugi incarne cette jeune femme qui aura tôt fait de se familiariser avec les drôles d'habitude du coin. Aussi le film ne nous épargne rien des vicissitudes de l'endroit et de ses drôles de moeurs: on coince les cercueils sur les toitures en attendant de pouvoir creuser la tombe au printemps, la veillée est ce moment de la journée où tout le monde se retrouve pour se raconter des histoires, - souvent inventées -, des avalanches régulières balaient la vallée avec leurs lots de désastre, les jeunes gens se reluquent en y repensant le soir et on habite en compagnie des bêtes car la chaleur humaine ne suffit pas toujours.

L'engloutie de Louise Hémon accomplit avec soin une reconstitution d'époque qui non seulement nous fait ressentir le choc des températures mais surtout une manière de vivre heureusement disparue. Un soin apporté aux détails qui nous raconte au passage, par exemple, que l'Etat français invitait les habitants de ces vallées perdues et hors d'atteinte six mois dans l'année, à aller peupler les nouvelles colonies, en Algérie notamment, que la mortalité y était très élevée, le taux d'instruction et d'hygiène déplorables et les vieilles croyances têtues comme des mules.


Dommage que la réalisatrice n'ait pas osé mieux tenir sa "note" teintée de merveilleux avec un final envoyé de manière un peu floue, ou timide. Le film voudrait danser sur le fil ténu des croyances et des superstitions autant que sur une part de fantastique morbide, - et très sexuel - que la réalisatrice n'a pas oser assumer totalement. 

La peur du twist sans doute, spécialité pas vraiment de chez nous, ou la crainte de faire basculer cet édifice soigneusement bâti vers quelque chose de complètement insensé. Un équilibre très délicat à trouver en effet, mais un dénouement qui laisse quand même un peu sur sa faim.

A noter la musique très habitée signée Emile Sornin, qui joue lui-même de ce drôle d'instrument bourdonnant, la vielle à roue, dans une belle scène de danse.

Quand même, un très beau film.




Vu au cinéma toujours, Los tigres d'Alberto Rodriguez, thriller qui n'a d'original que son contexte (le monde des plongeurs professionnels qui travaillent sur les cargos ou des missions de récupération) et cette relation fusionnelle mais un peu compliquée entre frère et soeur.

Comme dans tout bon film noir qui se respecte il nous faut donc une quête de pouvoir, de pognon ou de possession amoureuse, et c'est ici la seconde option qui fait chavirer l'intrigue vers les problemos: Antonio doit des sous à son ex-femme qui menace de l'empêcher de voir ses gosses mais, un peu tête flambée sur les bords, a bien du mal à saisir la vie du bon côté malgré les conseils avisés de la frangine, Estrella, qui a la tête bien sur les épaules, elle.

Lors d'une mission de réparation sur un cargo qui fait souvent escale au port de Huelva, Antonio repère à travers une grille une bonne vieille cargaison de coke. Super plan donc, malgré les injonctions d'Estrella qui a vite fait de le qualifier de débile d'avoir même ébauché cette idée-là. Les deux vont quand même concocter un plan ingénieux qui aura vite fait de leur retomber sur le coin du buffet.


Pas grand chose d'original donc, si ce n'est quelques séquences tendues en immersion avec ses petits suspenses d'occasion: le tube de colle qui glisse des mains, la dope qui s'échappe d'un sac déchiré, le palpitant d'Antonio, plus tout jeune, qui commence à faire des siennes, les tympans abimés d'Estrella qui ne peut pas plonger au-delà de 20 mètres... le tout sur fond de bataille oedipienne sur le dos du papa décédé qui aurait légué tout plein de mauvaises choses à cette fratrie encombrée.

Les interprètes, Barbara Lennie et Antonio de la Torre sont très bons, arrivant même à rendre sympathiques ces deux boulets aux noeuds affectifs un peu trop serrés. 

Mais on a vu ça mille fois ailleurs, soit en plus saignant, soit en plus drôle, et Los tigres n'égratigne pas grand chose.

Juste un bon petit polar du dimanche soir.


dimanche 4 janvier 2026

RESURRECTION de Bi Gan, ou la mort du cinéma encore différée.


 Alors Résurrection, ça parle de quoi ? Sitôt sorti de la projection qu'on vous pose cette question-là, et vous devez alors défaire les noeuds que le dernier film de Bi Gan vient de vous faire dans le cerveau. Evidemment que le jury du dernier festival de Cannes n'a pas su quoi faire non plus de cet opus magnus aux images folles qui semblent toutes carburer aux rêves de son créateur, en lui attribuant un Prix Spécial à la va-comme-je-te-pousse. 

2h40 de cadavres exquis, à moins qu'il s'agisse d'un trip égotique dopé à l'écriture automatique avec pour seule boussole une passion folle pour le cinéma. Le film démarre d'ailleurs dans une salle de cinéma vidée manu miltari par la police et s'y termine, avec un public qui s'éteint petit à petit. La première grande séquence dans la fumerie d'opium, - avec la toujours aussi belle Shu Qi - avec ses surimpressions en insert et ses collages qui font délirer les volumes et la perspective, est un pur délice visuel à la Méliès.

Ailleurs et par deux fois, Bi Gan cite ouvertement les Lumière et leur arroseur arrosé, notamment dans ce plan merveilleux (mais il n'y a que ça dans ce film-monstre) où les fêtards s'agitent jusqu'au lever du soleil en accéléré alors que ce film passe sur un drap tendu en pleine rue à vitesse normale, lui. Il y a aussi dans ce film enchanteur un vrai message désenchanté sur la fin d'un art et la mort du cinéma qui n'est peut-être que feint, tant le cinéaste semble croire encore à son renouveau perpétuel voire... à sa résurrection.



On croirait presque que par ce geste artistique radical et chatoyant, il s'en fait le héraut.

Résurrection est donc l'histoire d'un monde qui a trouvé sa stabilité en éradiquant les rêves (critique de la société actuelle ou chinoise en particulier, c'est probable). Subsistent quelques "rêvoleurs" ("deliriant" en anglais) dont l'un, enfermé dans une cave pour qu'on récolte ses larmes, est retrouvé par une femme qui le libère et le lâche dans le film, au gré de plusieurs histoires qui filent d'une période indéfinie jusqu'à nos jours. 

Ce rêvoleur décrépit et malade, nourri de pétales de fleurs, épuisé par ses nuits sans doute peuplés de rêves tristes, sera le fil conducteur réincarné à chaque époque au fil des histoires racontées. Cocteau, les surréalistes comme l'imaginaire de Jodorowsky sont passés par là, et tout le film glisse vers une abîme sans fin de petits films qui n'en font qu'un.

Si Bi Gan est un filmeur de toute première catégorie, il s'est donné ici un maximum de moyens pour rendre son film visuellement inégalable. J'en ai vu pourtant et je peux vous le dire: jamais je n'avais vu un truc pareil. En sachant que Résurrection est un film à voir sans avoir peur de s'y perdre et d'y tout comprendre, je peux vous certifier que la récompense est là. 


Moi qui pensais souffrir à cause de la durée du film, j'aurais bien voulu quelques histoires en plus.

Tout juste pourra-t-on lui reprocher ce trop-plein d'assurance technique qui lui fait refaire le coup du plan-séquence infini de Kaili blues lors du segment vampirique et délirant de la nuit du passage à l'an 2000. Morceau de bravoure décoiffant certes, boosté en plus de ça par un des scénarios les plus sauvages de l'ensemble, mais qui trahit quand même l'orgueil insensé du cinéaste qui, ça crève les yeux, voudrait peut-être demeurer le only one tout là-haut, au sommet.

Mais plus que cette assurance technique et formelle pour le moins stupéfiante, c'est l'imaginaire du bonhomme, seul aux commandes de l'écriture qui ici m'en a bouché un coin. C'est du Potocki, du Borges, du Anne Rice, du Théophile Gautier ou du Cervantes tout mélangés, c'est démesuré.

Rêvons, rêvons encore et que nos rêves irriguent le réel pour toujours, et le cinéma à jamais.




Restons chez les fous furieux chinois, puisqu'ils semblent depuis quelques années surpasser leurs collègues japonais et sud-coréens dans la surenchère pour parler, un peu, de Mad fate de Soi Cheang, ce même excité qui réalisa Limbo (un film de serial-killer hyper violent en noir et blanc) et réalisera City of darkness un an plus tard (baston générale de cartoon dans un immeuble surpeuplé).

Comme il ne reste pas grand chose du cinéma de Hong Kong, on dira que ce cinéaste sans scrupule tente de réanimer la flamme Johnnie Toesque et Tsui Harkienne qui défonça tout entre les années 80 et 2000. Son Mad fate fait un peu penser au Mad detective un peu clown de To (également signalé ici à la co-production) en mettant en scène une chasse de tueur de femmes, un policier qui a du mal à courir après les voyous à cause de ses genoux (solidarité !), un jeune psychopathe qui ne s'est pas encore révélé, un voyant un peu fou qui s'exerce à interchanger les âmes entre elles quand les incantations seules ne suffisent plus, bref: du n'importe quoi.

On irait bien jusqu'à aller couper quelques doigts aux scénaristes qui aurait pu s'épargner quelques rebondissements de trop mais ça saigne, ça hurle, c'est sadique juste ce qu'il faut mais cela a quand même du mal à atteindre le niveau de folie et de virtuosité des deux maitres sus-cités.

Et c'est parfois assez drôle.


Par contre, capté sur la plateforme Shadowz à laquelle je me suis réabonnée tant ma soif de sang frais était grande, le très surprenant même si complètement raté Eight eyes, coproduction serbo-étatsuniennes datant de 2023 et à ma connaissance inédite. Le film renoue avec cette tradition de film un peu dég' à la mode Hostel d'Eli Roth où les vieux pays de l'ancien bloc de l'est deviennent les parcs d'attraction préférés de l'Internationale des Sadiques Mal-aimés ou des anciens snipers pro-Milosevic, qui s'en donnent à coeur joie avec de gentils touristes, leur Lonely Planet dans le sac à dos.

Ici, un couple d'Américains à la cool qui vont croiser un grand Serbe jovial et peut-être pas très net, avec un oeil blanc du plus bel effet et qui ne les lâchera plus.

Et vous n'avez pas encore vu le reste de la famille... 


Déraillant soudain, comme attendu, vers le film de détention brutale avec sa petit ambiance Texas Chainsaw massacre arrosé au rajka fait maison, le film d'Austin Jennings quand il en a terminé avec ses gros effets dégoutant, file vers une fin complètement barrée légèrement allumée au LSD ou aux champignons de grand-mère où perce même, ça c'est inattendu, une forme de poésie à la mode de Skopje.

Visuellement assez moche, ce qui colle bien à l'ambiance, filmé en 16 mm, Eight eyes bafouille à un moment quelques propos anti-Occident sans doute politiquement très incorrects mais qui secouent. C'est aussi très mal joué, à l'exception notable d'un certain Bruno Veljanovski, très convaincant en Saint Peter imposant et borgne.

Mais quel étrange bousin !