HISTOIRES DE LA NUIT jette un froid sur la douce quiétude du cinéma français et c'est cette première constatation qui prime: on ne voit pas souvent de film comme ça de par chez nous. Cela couvait pas mal sous la cendre des précédents films de Léa Mysius, y compris ceux qu'elle a pu écrire pour d'autres. Voilà une jeune femme qui n'a pas froid aux yeux. Une de plus.
Son dernier film est donc l'adaptation d'un roman de Laurent Mauvignier que je n'ai pas lu et que je devine, pour en avoir lu d'autres de lui, moins littéral et plus en disgressions que l'adaptation qui en est faite. Voici donc une histoire qui débute par l'intrusion de trois hommes (Magimel, Paul Hamy et Alane Delhaye) chez un jeune couple installé dans un bourg perdu du fin fond de nulle part. Une longue nuit commence alors, durant laquelle les intentions des envahisseurs se font de plus en plus précises.
Je ne dévoilerai rien de ce qui s'ensuit, mais sachez qu'il est rare qu'un film français avec pareil panel de comédiens déverse un tel déchainement de violence. Plus psychologique que physique d'ailleurs, les éclaboussures n'en étant que plus marquantes. C'est d'ailleurs par quelques effets de style bien vus que Léa Mysius réussit le mieux son coup: sur une toile de peinture sombre tâchée ici, rouge sur fond noir, d'un corps baignant dans une auréole sanglante (hello le Dragon Rouge !) ou encore un long travelling avant somptueux, en images de synthèses 3D et noir et blanc pour sombrer de l'imaginaire abimée d'un des "occupants" (campé par l'excellent Alane Delhaye, vu tout gamin dans plusieurs films ch'ti de Bruno Dumont) vers celui de tous les autres.
On a beaucoup comparé le film, qui n'a pas forcément plu à tout le monde, au fameux FUNNY GAMES de Haneke, un des films les plus éprouvant du monde. HISTOIRES DE LA NUIT ne possède pas forcément ce penchant théorique à désosser les rouages de la violence comme le faisait le cinéaste autrichien, en forçant le spectacle vers un déchainement de sauvagerie et de sadisme rarement vu pour mieux accuser la place du voyeur qui était la notre.
Non, le film de Mysius s'apparenterait plutôt à un bombardement en règle du microcosme familial (les envahisseurs sont venus pour déranger ce bel ordre établi), dont l'un des éléments des plus significatifs est sans doute le personnage de Cristina, la voisine (Monica Bellucci, comme rarement vue), artiste solitaire qui, de son propre aveu, a saccagé sa propre vie amoureuse et familiale par égoïsme. Et de là comprendrons-nous mieux les sentiments ambivalents, voire hostiles et dont elle ne se cache pas, pour Nora (Hafsia Herzi), cette mère de famille "exemplaire".
Pas beaucoup d'innocents dans ce film et peu de dupes si ce n'est la petite fille de Nora et Thomas, au coeur de la seconde partie du film, et enjeu d'une lutte fatale.
Le film a sans doute un jumeau anglo-saxon, A HISTORY OF VIOLENCE de Cronenberg, dans lequel le passé soudain révélé d'un brave pater familias bien sous tous rapports remontait à la surface dans un déferlement d'hémoglobine. Personne ici n'est épargné, pas même le gentil Thomas avec sa gentille fête d'anniversaire, qui lui aussi a ses petits secrets.
Si je n'ai pas réussi à voir ces HISTOIRES DE LA NUIT comme autre chose qu'un excellent film noir, c'est déjà beaucoup. A la maitrise très inspirée de ce huis-clos qui fait très vite transpirer, au tranchant de la mise-en-scène qui montre combien Léa Mysius a pris de l'altitude par rapport à ses films précédents déjà marqués par la noirceur et des figures féminines tout sauf angéliques, il faut tout de même parler de la tenue de très haut vol des interprètes.
De cette gamine (Tawba El Gharchi) au regard difficile à oublier, jusqu'au trop rare Paul Hamy, crispant en mec onctueux et violent, en passant par un Magimel de plus en plus excellent, toutes et tous portent le film très haut.
Simple exercice de style ou autopsie du mirage de la vie de famille, peu importe: voilà enfin un thriller made in France qui s'assume et ne prend pas de gants.