Il faut aimer les auteurs, qu'ils soient cinéastes, écrivains ou autre chose, qui possèdent l'art de vous mettre le cul entre deux chaises. Cet art-là, Cristian Mungiu le possède depuis toujours et son dernier opus, FJORD, a fait l'effet d'une pilule amère lorsqu'il a obtenu le prix suprême lors du dernier festival de Cannes.
Si les grands festivals semblent priser les oeuvres ambigües, voire très inconfortables, le dernier Mungiu a pour lui de tomber comme un cheveu dans la soupe du consensus moral qui prédomine chez nous; il tombe vraiment à la bonne époque, au bon moment pour sonner de façon désagréable à la sensibilité de tout le monde.
Soit la famille Gheorgiu qui emménage dans un petit bled de Norvège, perdu dans un paysage de carte postale. Il est Roumain, elle est Norvégienne, ils ont cinq gosses dont deux ados, un bébé, et deux autres au milieu. On pourrait dire d'eux, sans trop exagérer (car à partir de là, il faut savoir tout peser avec soin), qu'ils forment une famille chrétienne traditionnaliste pratiquante.
On pourra toujours qualifier le dispositif de FJORD comme un peu sournois: pour mieux nous parler de confrontation de valeurs morales entre elles, Mungiu installe face à face deux cultures qu'on ne peut faire plus antagonistes. Les valeurs fondamentalistes chrétiennes d'un côté et les codes, et surtout les lois, d'un des pays les plus libéraux du monde, des plus laïcs aussi, qui ne s'embarrasse jamais de mille atermoiements pour laisser le religieux à la porte de toutes ses institutions.
Et qui possède des lois en ce qui concerne la protection à l'enfance qui ne rigolent pas. Là-bas, et la famille Gheorgiu va le sentir passer, on retire les enfants à leurs parents dès la première suspicion de maltraitance, et on enquête ensuite.
Sournois, le film l'est sans doute mais pas plus que certains films précédents du cinéaste qui aime mettre ses personnages dans des situations impossibles: entre l'obligation d'avorter et l'interdiction de le faire, cela passera par un médecin violeur dans 4 MOIS 3 SEMAINES... Entre la position du père et le viol qu'a subi sa fille dans BACCALAUREAT, ce sera la loi du silence. Dans RMN, ce père revenu de travailler "comme un gitan" d' Allemagne prendra en grippe les Asiatiques embauchés dans la seule usine de sa ville natale.
Dans les films de Cristian Mungiu, on n'obtient rien sans avaler d'énormes couleuvres. Et FJORD nous fera avaler celle-là, qui porte sans doute les convictions du cinéaste,- mais rien n'est sûr -, que la justice norvégienne n'y va pas avec le dos du manche pour amener cette famille "très différente" plus bas que terre.
Cela fait drôle, mais cela fait du bien aussi, de ressentir pareil contrepoids à ses propres certitudes. Car FJORD réussit quand même cet exploit de rendre cette société norvégienne si exemplaire parfois aussi odieuse et bornée qu'une bête République Islamique de base. Moins violente, quand même.
Quand la réaction se déchaîne en défense à cette pauvre famille (dont on ne saura jamais, jusqu'au bout du film, si père et mère sont des gens bien ou autre chose), Mungiu nous décrit tout de même une foule agressive et pas très nette dans ses intentions, forte d'une colère entretenue via les réseaux sociaux de Roumanie et... des Etats-Unis, ce nouveau berceau du christianisme crétin.
Toujours dans la zone grise, ce cher Cristian Mungiu, dont le sens du détail et l'art du contrepoint permanent restent un des plus grands trésors du cinéma contemporain.
J'ai pu lire à de nombreuses reprises ici et là que Mungiu était doté, en interview, d'un sens de l'humour assez irrésistible. Cela ne m'étonne pas vraiment (d'humoriste à moraliste cinglant, voire cynique, il n'y a pas loin), aussi je mets à ce compte la dernière image du film, qu'il serait très difficile de prendre pour autre chose qu'une bonne blague.