jeudi 19 mars 2026

ORPHELIN et MARTY SUPREME, nos étoiles de David égarées


Orphelin
se déroule en 1956, juste après le soulèvement hongrois étrillé par les Russes, dans une ambiance de serrage de vis définitif. Les autorités terminent de nettoyer le pays de ses fortes têtes, l'Armée et la police se permettent tous les vices, nous sommes au coeur de la dictature bolchévique avec ses arrestations sommaires et ses braves citoyens élevés au digne rang de mouchards. 

C'est la seconde piqûre de rappel en quelques mois, après le terrible Deux procureurs de l'ukrainien Loznitsa de que pouvaient être le cours d'une vie dans un pays d'Europe de l'Est dans ces années-là. Laszlo Nemes, jeune réalisateur hongrois qui avait marqué les consciences il y a de cela 10 ans avec son duraille Fils de Saul revient sur ce qui semble être un grand sujet récurrent de son cinéma: la judéité.


Andor est un jeune garçon qui retrouve sa mère au sortir de la guerre. Il avait été placé dans un orphelinat tout bébé, sa mère s'était cachée, son père a disparu. Le film pourrait nous raconter une sorte de retour à la normale, n'était un climat politique irrespirable, - montré ici en creux avec le personnage de ce jeune insurgé qui croupit dans une cave en attendant un chimérique départ vers l'Ouest.

Dans les silences et les zones d'ombre, l'absence d'un père qui, le film nous le fait comprendre assez vite, a sans nul doute péri dans un camp. Afin d'échapper aux rafles, la mère d'Anton a été cachée des années chez un type qui ressurgit dans leur vie, veut l'épouser, veut devenir un père pour Anton, veut faire disparaitre le nom de Hirsch pour le sien, Berend.

Sous couvert d'une dramaturgie et d'une narration d'un beau classicisme, Nemes raconte l'histoire d'une marche forcée vers l'assimilation des survivants dans le bon peuple hongrois, par la poigne. La Hongrie qui, rappelons-le, avait apporté à l'occupant nazi une collaboration zélée à son entreprise de carnage. Dans le rôle de Mihaly Berend, gros type rougeaud possessif et violent, agressif et vulgaire (il est boucher), notre Gregory Gadebois national est grandiose: à cette masse de viande toujours prête à frapper et à gueuler, il oppose la douceur d'un regard toujours en quête d'apaisement, et qui n'y parvient que rarement.


Le film a pour lui sa reconstitution soignée et qui n'épargne rien des basses compromissions de ses concitoyens, ces braves gens qui après s'être arrangés avec l'Allemand, se font plutôt bien au Nouvel Ordre. Les personnages du patron d'épicerie, dont on comprend qu'il a récupéré l'activité qui appartenait à un Juif, dont il emploie aujourd'hui la veuve, ou encore de cette concierge qui rêve à voix haute d'épouser un "type comme Berend", un vrai Hongrois. 

Peut-être que le cinéaste a quelque chose a dire de piquant sur son pays, d'hier et d'aujourd'hui, mais au final Orphelin a beau s'arrêter sur un constat fataliste, assez peu glorieux et quelque peu déprimant, il ne trouve rien d'autre à montrer que cette immense Croix de David aux néons pour nous consoler de cette assimilation brutale.

Pourquoi ai-je trouvé alors que cette représentation subite, qui "force" un peu le film à résister à l'effacement d'un peuple; était aussi lourde et maladroite ? Peut-être parce que nous sommes en 2026 et que cette croix s'est chargée depuis de beaucoup d'autres choses, peu à sa gloire. La force d'un symbole qui, 80 ans après la fin de la guerre et la libération des camps, n'est plus seulement que la médaille que les victimes d'autrefois escamotaient derrière leurs cols de chemise, parce que dangereuse à monter, mais celle des bourreaux d'aujourd'hui.

Merci encore à Netanhyaou et à sa clique de bouchers d'extrème-droite de nous avoir embrouillé le regard, et cassé nos si jolies boussoles morales.

Orphelin reste malgré tout un très beau film.



Oser le mash-up Orphelin/Marty Supreme, ça se tente...


Mais pourquoi ? D'abord à cause de la présence du comédien Géza Röhrig, qui était le membre des Sonderkommando Saul dans le film de Nemes et qui ici est l'ancien champion du monde de tennis de table Bela Kletzki, survivant des camps et prochain adversaire de Marty qui lâche ça devant des journalistes éberlués: "Je vais finir le travail des nazis avec ce Kletzki, je vais le détruire, l'annihiler". Avant de détendre l' atmosphère, si j' ose dire, en rajoutant un "oh ça va, j'ai le droit de le dire, moi aussi je suis juif". 

Et chacun de s'esclaffer.

Inspiré d'un huluberlu ayant vraiment existé, ce Marty Mauser fut un jeune excité perdu dans la masse des prolos de Brooklyn qui, dans les années 50 (encore !), rêvait de lâcher son boulot de vendeur de chaussures pour exaucer son rêve de devenir champion du monde de ping-pong.

Si on en croit le film de Josh Safdie, Marty était vraiment très très bon mais, dans un pays où cette discipline sportive, à l'époque) est aussi prise au sérieux que le flipper, il partait de trop loin. Si on en croit le film encore, qui ne déroge pas à cette règle tacite du cinéma américain que même dans la défaite, c'est l'Américain qui gagne à la fin, Mauser aurait même battu le champion du monde d'alors dans un match d'exhibition au Japon.

Au régime du speed, le cinéaste a été trouver le Chalamet pour composer cette torpille tout en nerfs et c'est peu dire que l'acteur envoie du jeu: il est assez stupéfiant. 

Le film pâtit de ses enjeux peu sérieux, et de son personnage principal qu'on aura vite taxé de satané petit connard au vue des multiples et infimes vilénies auquel il se livre pour accéder à son rêve. Voleur, menteur, escroc, mauvais joueur, infidèle, manipulateur mais tout ça en mode "petits pieds", on suit donc des aventures, filmées à cent à l'heure, avec beaucoup d'amusement mais assez peu d'empathie pour lui.


Le film a été comparé à du Scorsese, et même s'il y a un peu d'After hours dans sa rythmique exaltée, quitte à filer vers le grand vide, le film a quand même vite fait de glisser vers des séquences totalement absurdes (le chien égaré d'Abel Ferrara et le canardage qui s'ensuit), plus bande-dessinée que scorsesiennes. A moins qu'on considère le personnage de Marty comme le cousin "sportif" du Rupert Pumpkin de La valse des pantins: un connard à gros boulard autocentré si persuadé de son génie et de sa bonne étoile qu'il finit par se comporter en forcené.

Quoi qu'il en soit, le film dépote et parvient même à filmer de manière brillante un match de ping-pong, une des disciplines les moins cinégéniques du monde, pas un mince exploit.


Mais il faut surtout voir Marty Supreme comme un film de survie. Si Mauser finit dans un triste état après s'être frotté au réalisme économique et avoir heurté son propre plafond de verre social, avoir été humilié au propre comme au figuré après avoir essayé d'entuber plus forts que lui, il aura quand même trouvé quelque chose: une âme soeur en la personne de Rachel (magnifique Odessa A'Zion), sa "bonne copine" de toujours qui lui ressemble en tout, pour le meilleur comme pour le pire. 

C'était bien la peine de faire le tour du monde en sprintant comme un dératé pour retrouver son point de départ. Marty Supreme est un film non dénué d'une très méchante ironie.

C'est un film de survie, de tentative de survie plutôt. Mais l' histoire du survivant Kletzki qui, à Auschwitz, alors qu'on l'avait laissé seul au milieu de la forêt, tomba sur une ruche d'abeilles sauvages, aura ramené de son martyr une histoire à la fois extravagante et merveilleuse, autrement plus forte que celle que Marty voudrait s'inventer. 


Si les nazis n'ont pas "fini le boulot" avec Kletzki, c'est Kletzki qui clôt le débat, "plie le match" pourrait-on dire, et donne son point d'équilibre au film tout entier.

En plus de son plan final qui rapatrie tout le monde à la maison, cette séquence hallucinante a le mérite de ramener le film et son insupportable héros à la réalité, sans baratin ni esbrouffe. 

Enfin.

Pour le reste, le film est aussi nerveux, athlétique, brillant, véloce, agile, décomplexé et bluffant que son mirifique interprète. Bravo les gars.




mercredi 4 mars 2026

AUCUN AUTRE CHOIX, faire le vide.

 


J'adore le cinéma de Park Chan Wook depuis toujours, même si je comprends fort bien que bon nombre de cinéphiles de confiance, - et j'en connais pas mal - ne supportent pas son sens de l'afféterie alambiquée tout comme son goût immodéré pour l'image qui claque dur. Mais enfin, aucun de ses films ne laisse indifférent et ça, c'est déjà beaucoup.

Aucun autre choix est sans doute  son film que j'aime le moins avec son Stoker américain où il avait du être bridé dans ses impulsions sauvages par quelque producteur frileux, et cela tient sans doute au fait que, seconde adaptation du Couperet de Donald Westlake après celle de Costa-Gavras, on connaissait déjà la chanson.

C'est donc l'histoire d'un cadre supérieur viré "en 25 minutes après 25 ans de boîte" qui se retrouve du jour au lendemain dans la mouise. Dans le viseur: les traites de sa belle maison de campagne, les cours de tennis de sa femme, de violoncelle de sa fille, l'abonnement Netflix de son fils, sa passion pour l'horticulture, la deuxième bagnole, la bouffe pour les chiens. Ecoeuré rien qu'à la perspective de ce brusque déclassement social immérité et honteux, Man-su va avoir l'idée de débusquer les 2 ou 3 types susceptibles de lui damer le pion lors des entretiens d'embauche à venir. Et de les buter.

Il ne faut pas oublier que le bouquin de Westlake était très drôle, pour qui apprécie bien entendu l'humour qui pique un peu. Son roman arrivait à un moment, celui de l'"horreur économique" soudain plus apparente qu'avant, où on stigmatisait enfin le monde merveilleux du travail au temps du libéralisme triomphant, un monde où un employé était avant tout une ligne comptable comme une autre, au même titre que les budgets rames de papier et trombones.


Park Chan Wook a de l'humour aussi, mais un humour... coréen dirons-nous qui ne fait pas dans la dentelle. C'est même parfois assez lourd. Il faut voir comment il décrit le couple formé par sa première victime, un alcoolique désagréable et sa femme, une actrice un peu allumée qui le trompe, pour comprendre que quelque chose ne prend pas dans la petite mécanique parkchanwookienne qui pourtant nous branche tellement d'habitude. Une virtuosité formelle qui tout à coup tourne à vide, pour donner un genre de slapstick pas fameux.

On sait la société sud-coréenne particulièrement violente dans ses rapports de classe, et sans doute que Park a voulu faire ici ce que son comparse Bong Joon Ho avait si bien réussi dans Parasite: une allégorie puissante mais tordue de la violence sociale dans son pays.


Aucun autre choix
se regarde avec plaisir, c'est plein d'inventions et de trouvailles et il n'y a pas deux filmeurs comme Park au monde. Même si l'on sait depuis longtemps que sa brillance de style et ses tours de passe-passe ne sont que poudre aux yeux, c'est la première fois sans doute que tout ce faste ne laisse aucune trace derrière lui.


Le vide est peut-être la grande histoire du film. Man-su fait le vide dans la concurrence de peur qu'on ne le vide de chez lui et qu'on vide sa belle maison, avant de se rendre compte, -ultime image et sans doute la meilleure du film, qui trouve là enfin son point G, in extremis - que la société où il a été enfin embauché avait bien travaillé elle aussi: plus d'ouvriers, juste des robots, de l'intelligence artificielle et lui en maître d'oeuvre solitaire, au milieu des machines.

Un seul job vous manque, et tout est dépeuplé.


lundi 2 mars 2026

PROMIS LE CIEL (en attendant chui sur la terre)

 


Complètement perdu dans la furia des sorties-salle hebdomadaires, Promis le ciel de la cinéaste franco-tunisienne Erige Sehiri aurait mérité mieux que cette indifférence lointaine qui caractérise l'accueil réservé aux films un peu d'ailleurs, sans stars ni plan-média Marty Supreme. C'est dommage car si le genre de cinéma pratiqué ici n'a pas pour but de révolutionner quoi que ce soit, il s'applique en revanche à nous faire ressentir une réalité pas mal documentée par une partie de la presse mais aussi très occultée ailleurs.

Parfois, un film comme L'histoire de Souleymane avec lequel le film de Sehiri a pas mal de points communs (l'école Dardenne...) rencontre, ô miracle, le grand public et les récompenses mais ça n'est pas tout le temps.


Dans son film précédent, le très beau Sous les figues, la cinéaste nous montrait déjà une réalité méconnue de son pays, celle des travailleurs agricoles saisonniers exploités par des propriétaires terriens sur fond de domination patriarcale et masculine d'un autre âge. Ici, nous sommes à Tunis et le film nous parle des pressions insensées exercées par le pouvoir tunisien pour stigmatiser, et renvoyer chez eux, les immigrés d'Afrique subsaharienne, avec ou sans papiers, échoués ici de manière plus ou moins volontaire.


Trois portraits de femme aussi; Marie, pasteur qui tente de rassembler autour d'elle et dans son église de fortune celles et ceux qui veulent s'en sortir, Jolie qui vit de petits trafics pour gagner la somme qui lui permettrait de "prendre le bateau" et faire venir sa fille et Naney, étudiante en situation régulière qui rêve à son émancipation tout en subissant la ségrégation aveugle et la violence policière.

Dans les rôles, Aïssa Maïga, Laetitia Ky et Debora Lobe Naney sont formidables, toujours justes.

En Amérique, les milices trumpiennes chassent les latinos en situation irrégulière, chez nous on stigmatise volontiers les immigrés du Maghreb et d'ailleurs et en Tunisie, sous l'impulsion du sinistre et très populiste président Saïed, on a aussi ses têtes de turc, encouragé par une propagande d'état et médiatique aux petits oignons.


Au coeur de ce gynécée solidaire (ou presque), la petite Kenza, rescapée d'un naufrage comme les autres sur les rives de la Méditerranée, sans famille, sans origine, sans nom. Elle traverse le film en semblant tout comprendre, profiter de chaque situation pour s'amuser, rire, et quand il faut retourner au réel, rattrapée par les institutions, le droit et ses "lois spéciales" et se séparer de cette nouvelle famille de fortune, se retrouver dans l'inconnu encore une fois, la petite s'endort dans les bras de Marie en une superbe séquence de résilience muette très émouvante.

Lorsque Naney se retrouve au poste, raflée au petit bonheur la chance par une police qui ne fait pas dans le détail, la cinéaste nous offre un moment de tension insupportable, parfaite illustration de ce que la violence d'Etat peut faire subir aux plus faibles.

Bref, Promis le ciel aurait mérité un destin à la Souleymane, mais on ne peut pas non plus aller titiller nos bonnes consciences occidentales trop souvent quand même, faut pas exagérer...



On m'a promis le ciel
En attendant chui sur la terre
A ramer
A ramer

Tiens vlà l'orage qui arrive

Le film s'achève sur ce super morceau du groupe créole Delgres et tout est dit.

mardi 24 février 2026

LE MYSTERIEUX REGARD DU FLAMANT ROSE, les folles du désert d'Atacama.


 Premier film d'un jeune cinéaste chilien de 30 ans, Le mystérieux regard du flamant rose est sans doute un des objets filmiques les plus intriguant de ce début d'année. Se délestant d'emblée de tout encrage contemporain tout comme il nous plante au beau milieu d'un cadre des plus singuliers; une ancienne ville minière à l'abandon au beau milieu du désert, au début des années 80, où se trainent de vieux mineurs fatigués et des jeunes gens qui s'emmerdent.

Seul endroit dans ce no man's land battu par le sable et les vents où il fait bon trainer, c'est le boui-boui de Mama Boa, un peu bistrot, un peu cabaret, un peu bordel où une communauté de travestis se serrent les coudes, bambochent et baisent avec qui veut, alors qu'un mal mystérieux commence à décimer pédés et clients. Dans une des premières scènes, on voit une d'entre elles tenter de compter combien chacune a pu contaminer de mineurs (constat glaçant: à peu près 20 clients chacune).

Nous sommes en pleines années sida, mal qui au court du film ne dit jamais son nom, mais je vais y revenir.

La plus belle des fleurs du désert de Mama Boa s'appelle Flamenco. Elle maigrit à vue d'oeil, crache du sang tous les matins et elle est la mère de Lidia, 12 ans, qu'une bonne âme a abandonné bébé dans un panier sous le porche. Dans ce bled perdu, pas d'église, pas de police, pas de maire, rien.


L'ambiance western du film est assez savoureuse et s'il y a bien un ou deux flingues qui trainent, les trav adorent quand ça castagne et malheur à ceux qui emmerdent la petite Lidia: elle a sept ou huit mamans prêtes à casser des gueules et fracturer des pifs. Quand survient un assassinat horrible, Lidia a beau se fantasmer en Django de la pampa, - une balle entre les deux yeux, cabron ! -, il vaut mieux laisser le mal et le temps faire; les gens meurent suffisamment vite dans ce coin oublié de tout le monde.

Le film est d'abord drôle: les filles n'ont pas leur langue dans la poche et ça fuse. La scène de l'assaut du bistrot par une horde de bras cassés furieux, et comment ils finissent par manger dans les mains des filles après la bagarre (avec même un ou deux mariage queer à la clé), frôle le surréalisme le plus fou (le délire des yeux bandés). 

Le film est aussi terriblement émouvant: le final vous déchire le coeur par petits bouts. 


Le film est surtout étonnant dans sa façon de parler d'un fléau, le sida, en ne disant jamais son nom. Il nous raconte comment l'imaginaire, la poésie et les fantasmes peuvent s'emparer d'une catastrophe lorsque son origine est tue, jamais expliquée. De cette croyance folle d'une contamination par le regard (amoureux), on en arrive à craindre quelque pouvoir maléfique et trouver des boucs émissaires jusqu'à ce que l'on parle enfin d'une maladie d'homos "qu'ils se refilent avec du sperme dans leurs trous du cul" (le langage est vert ici, et on n'a pas honte de tenir une discussion sérieuse la culotte baissée sur la lunette des chiottes, on est pas chez les Rothschild).


Qu'en serait-il de l'arrivée du covid, d'une catastrophe naturelle climatique et planétaire dans ce grand nulle part sans personne pour vous en dire les causes, et les conséquences ? Perdus, nous nous inventerions des histoires, comme de vulgaires hommes des cavernes autour d'un feu, à l'affut des bruits de la nuit.

Diego Cespedes a l'air de nous dire que cela a beau avoir stimulé son imagination et donné à son film mille et unes couleurs, il nous raconte quand même quelque chose de très politique sur la façon d'effacer de la surface de la terre pauvres et parias: en les laissant dans l'ignorance.

La petite Lidia qui laisse derrière elle, comme l'unique survivante d'un film post-apocalyptique, un village de morts-vivants, de damnés, sera la seule à pouvoir tout raconter.

La mystérieux regard du flamant rose est un film à voir, vraiment. Quatre jours après l'avoir vu, je suis encore sous hypnose. 

Voilà un cinéaste qui promet.



dimanche 22 février 2026

LES DIMANCHES et LE PREDICATEUR, jours du Seigneur.


 La foi est l'ennemie du doute et c'est pourquoi il semble qu'il y ait un dialogue à jamais impossible entre croyants et sceptiques. Qui croit en Dieu ne pourra jamais convaincre un bas rationaliste dans mon genre qu'il suffit de croire pour qu'il existe, ou qu'il est en chacun de nous qu'on le veuille ou non. 

Le film d'Alauda Ruiz de Azua nous présente Ainara, 17 ans, jeune fille de bonne famille catholique qui décide après une visite dans un cloitre avec son école de catéchisme de prendre le voile. Stupéfaction plus ou moins feutrée de la part de ses proches: sa grand mère très pieuse qui l'encourage un peu, un père un peu perdu dans ses difficultés matérielles qui ne sait pas trop comment négocier le truc, une tante fermement  athée qui s'offusque de voir cette jeune vie gâchée, un oncle un brin débonnaire qui décide de le prendre avec humour.

Si la cinéaste surfe de manière assez habile, façon lent robinet d'eau tiède, entre les humeurs et convictions de chacun(e)s, il n'est pas sûr que rien ne nous éclaire dans ce morceau de parcours de vie décisif si ce n'est qu'au lieu de dessiner quelque auréole numérique au-dessus du visage de madone d'Ainara (Dieu merci !), le film nous montre en revanche une jeune femme sûre d'elle, prête à un sacrifice peu banal, dessiner comme une bulle de verre entre elle et les autres.


C'est la plus grande réussite de ces Dimanches que de nous faire ressentir cet enfermement volontaire dans une sorte de cage invisible contre laquelle ses proches viennent se heurter plus ou moins fort, tels des insectes affolés.

Le film suit ce programme tout tracé, - en attendant une vie plus programmatique encore - jusqu'à ce qu'enfin la cage de verre se brise et ne s'y substituent les murs du couvent et les grilles qui la sépareront pour de bon du reste du Monde.

Les dimanches n'éclaire pas grand chose de ce mystère, comme prévu, et se perd un peu dans des mini-crises d'arrière-plan un peu lourds, comme cette prise de bec entre la tante et son homme, ou ce psychodrame un brin fabriqué après le flirt d'Ainara avec le beau gosse de la chorale (couché ? pas couché ?).

Un os me reste coincé en travers la gorge tout de même, m'interrogeant de fait des intentions du film tout entier, lorsque l'oncle un brin débonnaire sort à Maite, la tante très en colère d'Ainara: "Elle croit en Dieu, tu crois au changement climatique, et alors?".


Et merde, nous y voilà: croire en Dieu, croire que la Terre est ronde, qu'Allah est grand, que l'Homme descend de l'amibe, que Jésus est en nous, croire que l'eau ça mouille et que les camps ont existé pendant qu'on y est, tout ça dans le même panier ?

Croire et savoir, pourquoi ne pas concilier les deux ?

 Voilà comment on me la gâche, ma séance du dimanche.

Restons chez les bigots, en mode un peu plus cintré.


Hasard du calendrier et vraie tristesse de voir s'en aller le grand Robert Duvall, celui qui fut avec Harvey Keitel le "king" de ce que les anglo-saxons nomment l'underplay (en montrer le maximum en faisant croire qu'on en fait un minimum) et joie de constater que son film Le prédicateur trainait dans ma dévédéthèque.


J'avais vu le film en salle à sa sortie en 1997 et j'en gardais un sentiment de malaise assez marqué. En le revoyant j'ai compris pourquoi: ce n'est pas le "Apostle-circus" à l'américaine qui m'avait écoeuré mais plutôt le personnage du prêcheur E.F., campé par un Duvall absolument prodigieux.

Vindicatif et ne doutant de rien, mari abusif, volage , violent et pour finir meurtrier, le personnage fuit la petite ville où il a été dépossédé de son église pour tout recommencer à zéro dans une petite communauté défavorisée du côté de Baton Rouge, en Louisiane.

Après nous avoir dépeint ce connard assez particulier, Duvall nous montre l'énergie d'un type hors du commun, véritable moteur à réaction que sa foi presque animale fait littéralement virevolter. De ce type chassé de chez lui à cause de ses coups de vice nous revient ce E.F. irrésistible, charmeur autant que hâbleur qui saurait convertir à Jésus un champ de radis tout entier, n'oublie pas de faire le joli coeur auprès de la jolie mère de famille délaissée du coin (seul moment où affleure le E.F. d'avant, à deux doigts d'aller trop loin), et qui porte à chacun et chacune une véritable attention.

Ambivalence d'un type qui aspire à devenir un Saint, ne peut s'empêcher de courir le jupon comme de prêcher à tout va et à toute occasion. E.F. est une machine de guerre sainte qui ne s'arrête jamais, une force aussi irrépressible que le courant du Mississipi. Il force l'admiration comme il inspire le dégoût, voire la crainte, car il n'accepte pas qu'on lui résiste.


A mille lieux pourtant de cet autre prêcheur de littérature, plus escroc que croyant inventé par Sinclair Lewis dans son Elmer Gantry et incarné par Burt Lancaster dans le film de Richard Brooks, E.F. incarne cette Amérique évangeliste, trumpiste avant l'heure (mais pas raciste), qui a toujours existé.

A noter la présence d'un tout jeune Billy Bob Thornton, déjà chauve mais encore un peu joufflu, de Farrah Fawcett et surtout de Walton Goggins, merveilleux en jeune homme un peu benêt mais attachant (ce qui me fait penser à cette phrase du grand Mark Twain: "La religion a été inventée le jour où le premier escroc a rencontré le premier imbécile').

Le doute n'est pas ennemi de la foi par contre, mes très chères soeurs, mes très chers frères, croyez-moi lorsque je vous dis que je doute toujours, et même un peu beaucoup beaucoup.



mercredi 11 février 2026

THE MASTERMIND ou l'innocent les mains vides.

 


En ce début d'année cinoche, les deux films américains qui m'ont le plus intéressé ont été tournés par deux cinéastes qui ont décidé de rouler avec le frein à main. Jarmusch et Kelly Reichardt n'ont pas eu pour ça à forcer leur nature, et leur cinéma épure tellement la trame qu'ils en rejettent systématiquement l'inutile pour s'attarder seulement sur ce qui compte.

Kelly Reichardt a déjà tourné deux westerns très particuliers, La dernière piste et First cow, deux films qui ne donnent pas le sentiment d'être des westerns. The mastermind est son deuxième "polar" après Night moves qui date de 2013 mais était-ce vraiment un film noir ?

Vendu par des distributeurs un peu perdus comme un "film de casse", son dernier film sonne plutôt comme le portrait d'un homme et d'une époque, les années 70, qui furent justement les grandes années durant lesquelles les sauvages hurons du Nouvel Hollywood avaient secoué le genre dans tous les sens pour en tirer quelques grands films. Mais comme il y a autant de points communs entre The mastermind et, - disons - French connection ou Un après-midi de chien pour ne pas citer les moins bons, il faudra comme toujours avec Kelly Reichardt, regarder ailleurs.


Le personnage incarné par Josh O'Connor est un père de famille au chômage, diplômé et issu d'une très bonne famille. Ses parents comme sa femme semblent ne pas lui vouer une confiance des plus absolues, et ce procrastinateur impénitent, menteur approximatif et maître du crime improvisé a tout de même un plan, qui va vite s'avérer foireux dans les grandes largeurs: braquer quatre toiles dans le musée d'art de cette petite ville tranquille où il a grandi.

Zéro suspense à tous les niveaux: on devine tout de suite que cela va mal se passer, sans mesurer pour autant les conséquences du désastre. Le rejet unanime dont il fera l'objet par tous ses proches, hormis peut-être un de ses gosses qui l'aime sans doute pour son autorité de père très relâchée, est sans doute la ligne narrative le plus tragique de toute la filmographie de Reichardt. 

Cela arrive en douceur, et les airs de grand indifférent un peu mou de Mooney face au rejet de sa femme (Alana Haim debout au milieu de la pelouse qui se détourne de lui sans un mot, décidée d'abandonner ce mari défectueux à sa loose, ou encore lors de la séquence où ses meilleurs amis lui font comprendre qu'il ne faut pas qu'ils s'attardent chez eux), ses airs de ne pas voir vers quoi il court s'effilochent à mesure que son aventure ressemble enfin à un vrai désastre.


La décennie 70 est importante non seulement parce qu'elle permet à la cinéaste d'évacuer les gadgets d'aujourd'hui (les portables, les caméras de surveillance, les systèmes de sécurité trop perfectionnés), mais lui offre aussi une terrible chambre d'échos à ce qui se passe aux Etats-Unis aujourd'hui. Indifférent à tout ce qui l'entoure, Mooney se fait cravater tour à tour par des mafieux plus avertis que lui du monde du crime où il s'était immiscé en amateur, mais surtout par la réalité elle-même, en pleine manifestation contre le Viêtnam dont il n'avait rien à foutre, et rien à y faire.

La réalité et plus encore, le politique finit par mettre Mooney par terre comme quoi trop de légèreté, et d'indifférence au monde finissent par vous exposer, comme tout un chacun, à de vrais coups de matraque sur le coin de la tête. Le film s'achève sur un final assez brutal et très ironique, assez inhabituel chez la cinéaste qui aime plus souvent nous laisser sur des fins douces-amères toujours assez ouvertes.

Je ne veux pas croire qu'un film se terminant sur des violences policières soit tout à fait innocent de sa part mais une chose reste sûre, elle est une immense cinéaste.


Voyez la séquence de la "cache" au-dessus de la porcherie, celle du vol avec ses angles morts et le surveillant qui roupille sur sa chaise ou lorsque le regard de Mooney tombe sur le sac ouvert de la vieille dame, et ce qui s'ensuit. 


Du très grand art et un Josh O'Connor quasi de tous les plans qui offre ici la composition pleine de douceur puis de muette panique à un sacré personnage, fils à papa-maman flegmatique par éducation qui pense que tout doit lui tomber dans le bec, - comme dans les films -, et pas du tout armé comme le serait un gamin des rues plus fûté que lui pour affronter les galères qui s'accumulent.

La leçon lui sera profitable mais comme il n'est plus un enfant même s'il en a l'air, elle arrivera trop tard et fera très très mal.

Contrairement à pas mal d'admirateurs de Kelly Reichardt qui ont été décontenancés par les drôles de ton et de rythmique de son dernier opus, j'ai trouvé pour ma part The mastermind digne d'elle. Et la musique signée Rob Mazurek est à tomber.

lundi 9 février 2026

BAISE-EN-VILLE, la vie en rosse.

 


Corentin, alias Sprite, est un petit gars sympa qui traîne sa petite misère intérieure dans son Chelles natal, quelque part en Seine-et-Marne, de nos jours. Il est revenu vivre chez ses parents et a besoin de thunes pour passer son permis fissa. Parce que pas de bagnole, pas de boulot, pas de thunes.

Sprite a 25 ans et comme beaucoup de gamins de sa génération, on croirait parfois qu'il en a 10 de moins. La dégaine un peu ingrate, le rire idiot et la répartie proche du bredouillis, il se fringue comme un sac, - bonjour les pantalons de jogging informes et les maillots de foot -, bref je t'enverrais ça dans l'Armée et il en ressortirait peut-être un homme mais grand Dieu que les parents sont devenus laxistes de nos jours ! Vivement le retour du Général.

Dans le rôle de la daronne et du daron justement, Géraldine Pailhas et Michael Hazanavicius sont très bien. Un brin immatures eux-mêmes, sa mère le punit en lui confisquant le bouchon de la bonde de la baignoire, et son père lui file son baise-en-ville fétiche en cuir en lui glissant des capotes dedans.

Martin Jauvat a réalisé ce film et interprète lui-même ce tombé dans la lune et apparemment cet ahuri a tapé dans l'oeil de certains critiques depuis son film précédent, Grand-Paris. C'est même quelques critiques assez intellos dirons-nous qui ne tarissent pas d'éloges à l'égard de ce zigoto que certains comparent à Emmanuel Mouret.


De Mouret à Tati on a vite fait de filer vers Buster Keaton pendant qu'on y est, alors du calme. Même si on se marre pas mal dans son Baise-en-ville, le film attaque la rétine par un abus de design plastique-rose quelque part entre les excès volontaires d'un Dupieux et Barbie-world. Les 10 premières minutes sont un peu raides sur ce plan-là et heureusement que les seconds rôles sont plutôt bien écrits, sans crainte d'en faire trop.

Car plus c'est gros plus ça passe: Emmanuelle Bercot en patronne d'auto-école (devanture rose) hirsute et très vulgaire finit par faire sourire, William Lebghil en beau-frère assureur-glandeur (cravate rose) ou encore le très énergique Sébastien Chassagne en patron de start-up spécialisée dans le nettoyage express des soirées qui finissent à pas d'heure (tee-shirt rose), tout ce petit aéropage d'allumés-largués finisssent par faire un monde. 

On a tout de même droit à quelques dialogues qui intriguent... (ex: "oulalah, il baise comme une trottinette électrique ton copain...", hein ?...)



Il y a même une dame dans les rangs du fond qui s'est piqué un fou-rire non-stop qui faisait plaisir à entendre alors... pourquoi pas ?

Quelque chose fonctionne dans cette petite mécanique du loufoque, de l'incongru, de la galère et de la dépression de la vingtaine, une chronique de cette moderne ultra-solitude qui ne sait pas par quel bout du col s'attraper pour s'en sortir. S'il y a un film auquel il fait un peu songer, c'est au Punch drunk love de Anderson (mais en mineur, et là encore: on se calme).


Car c'est tout de même assez déprimant tout ça: l'amour ? quand ça fout le camp, il vous laisse sur le carreau . Le cul ? Plus facile à dire qu'à faire. L'argent ? De la main à la main, sans contrat ni rien, et le boss habite dans sa camionnette. 

Avant de parler de phénomène comme annoncé, calmons-nous et attendons le prochain film de Martin Jauvat. Son univers attrape bel et bien quelque chose de l'air du temps, mais il ne fait pas le même effet que l'intrusion de Mouret avec son grand corps encombré et sa diction si particulière, il y a longtemps maintenant.

Pour l'instant, voilà juste un petit malin fort sympathique.