samedi 16 mai 2026

LE VIOL (Le cas Anders)


 Etrange concordance des temps: à l'heure où ressortent 6 films de cette cinéaste norvégienne inconnue de beaucoup en France, on apprenait aussi sa mort à l'âge de 85 ans. Réalisatrice renommée chez elle, elle avait été "adoubée" par le grand Bergman en personne qui fut le premier à se rendre compte que sa prestance écrasante à l'internationale masquait une immense forêt cachée derrière lui: celle d'une cinématographie scandinave quasi invisible.

Sur les 6  films reprogrammés, la trilogie WIVES, L'HERITAGE et LA PERSECUTION, j'ai pu attraper celui-ci, tourné en 1971, et qui m'a bien donné envie d'y retourner: LE VIOL, LE CAS ANDERS.

Un film étonnant, qui a su complètement me planter dans mes attentes au regard du sujet traité et de la réputation d'Anja Breien qui a pratiqué très tôt un cinéma féministe de combat.


Nous sommes dans la banlieue d'Oslo en hiver, et une femme au foyer se fait violer à l'écart d'un chemin de campagne. Quelques jours plus tard, une autre femme échappe de peu au même sort et l'enquête, qui nous sera proposée ensuite comme morcelée et décomposée dans le désordre selon ses étapes judiciaires, découle sur l'arrestation d'un jeune homme, un certain Anders, simple ouvrier un brin taiseux et plutôt timide.

Même si nombre d'éléments accablent Anders, dont des séances durant lesquelles il est formellement reconnu par les deux victimes, une concordance de groupe sanguin, des incohérences dans son emploi du temps, la cinéaste semble "bloquer" sur d'autres éléments: son casier judiciaire qui comporte quelques éléments à charge, ou peut-être pas (une amende pour avoir reluqué dans le vestiaire des filles lorsqu'il avait 16 ans, une bagarre avec un collègue qui le harcelait), le film ne tranche jamais et LE VIOL a beau être construit sur le modèle du film à procès, la cinéaste se refuse toujours, par exemple, à faire de son personnage quelqu'un d'antipathique, et une victime non plus.


Tourné dans un noir et blanc plutôt abrupt qui ne cherche jamais à rendre les paysages enneigés très glamour, le film donne des pistes qu'il se refuse pourtant de surexploiter pour en faire un film à charge, ou l'inverse. Par deux fois nous voyons ce pauvre Anders péter les plombs, lorsqu'il agresse un maton on ne sait trop pourquoi, ou lorsqu'il pousse un horrible cri de rage face caméra après avoir fait les cent pas dans sa cellule (vraiment terrible, ce cri !)

Comment interpréter tout cela ? C'est sans doute ce que nous demande Anja Breien qui filme pourtant avec un soin appliqué le déroulement de l'enquête et du procès.


Là où le film colle réellement le tournis, c'est lorsqu'il nous emmène dans les tergiversations d'Anders qui cherche à rassembler dans sa mémoire les détails peut-être oubliés de ses deux nuits fatidiques. Cherche-t-il alors l'élément qui pourrait le disculper ou l'angle mort où il pourrait se fabriquer un alibi ? Est-il victime de dissociation, de trouble de la personnalité, d'autre chose ?

Là où n'importe quel tâcheron s'engouffrerait là-dedans pour produire du spectacle psy à dix balles, Anja Breien répond par un trouble qui respecte autant le mystère de ce drôle de type, qui nous sera jusqu'à la fin plus sympathique que dangereux et surtout par du cinéma: il faut revenir à une des premières images du film, avec un gars qui monte une butte enneigée suivi de près par un autre, qui vient de commettre le premier viol, et qui bifurque hors cadre.

Il nous semble bien que le premier était Anders, et le suivant un inconnu qu'on ne reverra jamais. Et là encore, est-on vraiment sûr de ce qu'on a vu ?



lundi 11 mai 2026

VIVALDI ET MOI


 Damiano Michieletto, cet illustre inconnu, est loin d'être un débutant. En fouillant dans sa fiche imdb, on se rend compte que ce cinéaste est assurément un passionné de grande musique puisqu'il a déjà filmé moults opéras. Ici, il adapte le best-seller de Tiziano Scarpa, STABAT MATER, qui relate la relation passionnée entre Vivaldi et une jeune violoniste.

VIVALDI ET MOI, PRIMAVERA en italien, vaut d'abord pour les trésors de renseignements qu'il donne sur le compositeur et son époque. Aussi le non-abonné à Diapason apprendra comme moi que Don Antonio était prêtre, qu'il enseigna, composa et fit jouer ses oeuvres dans un orphelinat de jeunes filles à Venise où l'on apprenait à ces demoiselles à tenir leurs instruments plutôt que les travaux d'aiguilles, qu'il vécut et mourut dans la misère et que ses oeuvres ne furent redécouvertes que deux siècles après sa mort.

Voilà pour la fiche wikipédia, et niveau cinéma, qu'est-ce-que ça donne ? La grande musique et le Septième Art ont toujours fait bon ménage (Bergman, Losey, Forman et bien d'autres l'ont assez prouvé), aussi on reconnaitra que Michieletto a chouchouté son matériel: sa chef-opératrice Daria D'Antonio fait ici un travail extraordinaire sur les couleurs et les éclairages, et les tenues d'orchestre des musiciennes font comme un léger clin d'oeil aux esclaves dystopiques de LA SERVANTE ECARLATE.


Le sous-texte féministe est ici une évidence: l'héroïne du film est une violoniste que Vivaldi remarque dès la première répétition et qui va devenir d'emblée sa soliste favorite. Dénuée de tout orgueil contrairement à son pygmalion qui compose à la vitesse de l'éclair et cherche en permanence l'appui des grands d'Europe, cette virtuose est aussi une orpheline en quête d'amour qui va se voir enfin reconnue pour ce qu'elle est par le "maître": une musicienne à la sensibilité à fleur de peau qui va vouloir s'émanciper non pas par la promesse d'un mariage nobiliaire, mais par la liberté qui s'ouvre à elle de toute une vie de musique.


Si le film évite ainsi les poncifs sur une romance plus poussée entre elle et Vivaldi, c'est que le compositeur, d'abord tenu par les rigueurs de la robe, est ici décrit comme un obsédé de son art. Dans le rôle, Michele Riondino qui - cela m'a fait drôle tout du long - ressemble beaucoup à Don Johnson, compose un personnage étrange, aussi lâche dans ses rapports à l'autorité qu'aventureux dans sa musique.

Le film lui, ne l'est pas vraiment, aventureux. Les ors de Venise, la beauté des images sans parler de la musique, font tout le travail. VIVALDI ET MOI est bardé de poncifs qui, il faut l'admettre, ne portent pas trop préjudice à l'ensemble tant le spectacle est beau. Quand Vivaldi débarque à la place d'un vieux schnock barbant, c'est un peu Mozart qui arrive pour bouter Salieri hors de l'histoire de la musique. Quand Cecilia s'amuse à des trilles fantaisistes, on cadre sur le compositeur qui s'imagine alors un passage des plus célèbres des QUATRE SAISONS, - ce qui m'a fait penser à une bonne blague sur la bonne de Beethoven* -, et le cinéaste en fait des tonnes pour montrer les puissants comme de tristes clowns (il mangent la bouche ouverte, se livrent à des jeux ridicules, possèdent des sensibilités artistiques de pétoncle et des manières de butors), ce qu'on savait déjà.

Bref, on aura tout de même eu de la beauté à se mettre dans les yeux et les oreilles, ce qui n'est déjà pas si mal.



*C'est donc l'histoire de de bon Ludwig van qui croise sa servante dans les escaliers et lui dit: "Savez-vous que vous êtes l'une de mes principales sources d'inspiration ?". Ce à quoi Ernestine, un brin débonnaire et balayant l'hommage d'un revers de la main répond: "Tatataaaa" (le faire en chantant les premières notes de la 5°)

jeudi 7 mai 2026

SORDA, dire ou signer, ne pas choisir.

 


C'est la deuxième fois qu'Eva Libertad filme sa propre soeur, Miriam Garlo. La première fois, c'était dans un court-métrage intitulé pareil et qui racontait les appréhensions d'un couple, elle sourde, lui entendant, à la veille de se décider d'avoir un enfant.

SORDA en est donc la version étirée: Angela et Victor vont être parents, et c'est leur parcours qui nous est montré ici, jusqu'aux deux ans de la petite. Il est rare qu'un film nous immerge dans l'intimité d'un couple comme celui-là et si SORDA réussit bien quelque chose, c'est de nous faire comprendre qu'on a beau être entouré d'affection et d'amour, être mère dans un monde d'entendants n'a rien d'une sinécure.

Avec d'abord cette appréhension: l'enfant sera-t-il sourd ou pas ? Du 50/50 leur répond-t-on et on devine qu'Angela espère, bien malgré elle et au fond de son coeur, que la petite le soit afin de ne pas se retrouver toute seule dans sa bulle. Et c'est bien ce qui arrive lorsqu'il est acté que la petite Ona entend bien, et qu'on assiste à la perte de morale et de volonté d'Angela, déprimée, qui se sent rejetée et isolée.

C'est ce que le film réussit le mieux, quitte à nous "débrancher" les ouïes dans le dernier quart d'heure afin de mieux nous faire ressentir sa détresse et son plus complet isolement: un silence bourdonnant en toile de fond ponctué de vagues échos molletonnés. Un peu auparavant, Eva Libertad nous aura mis dans les oreilles le vacarme insupportable et strident d'une salle de crèche le jour où Angela se décide de mettre ses appareils, qu'elle refuse de porter d'habitude. Et on comprend pourquoi.


Autrement dit, la cinéaste ne s'embarrasse pas vraiment de procédés originaux pour nous mettre dans la peau de cette mère courage d'un genre particulier. Si ce n'est pas du grand cinéma, c'est tout de même un film profondément émouvant avec quelques scènes très réussies, notamment celle de l'accouchement avec Angela qui, de rage, arrache le masque de la gynéco qui lui donne des ordres qu'elle ne peut pas "lire".

Dans une autre séquence, elle s'agace des remarques que se font entre eux des fêtards dans une boîte de nuit qui observent cette drôle de bande de danseurs sourds aux chorégraphies de gestes déroutantes. C'est alors son regard noir et obstiné qui nous enchante, surtout lorsqu'elle signe un "Qu'est-ce-que vous regardez ?" qu'ils ne seront pas à même de comprendre. Les confusions entre langage parlé et langage des signes sont souvent belles. Quand Victor signale, tout heureux, qu'Ona vient de dire "de l'eau", Angela espère qu'elle l'a signé, mais non


L'actrice Miriam Garlo, qui est non entendante et dont c'est un peu l'histoire, est magnifique et le film lui doit absolument tout. SORDA a fait une razzia lors de la dernière édition des Goya, preuve que les grands sujets et les grands sentiments, là-bas comme chez nous, rencontrent toujours leur public.

Mais c'est quand même mieux que LA FAMILLE BELIER.

Beau film.



dimanche 3 mai 2026

DAO, reliving me softly.


 Il est un des secrets les mieux gardés du cinéma français et pour cause, voilà un cinéaste qui, sans forcément vouloir composer un cinéma "à la marge", pétris des histoires qui le sont un peu. Travaillant depuis longtemps les corps Africains, qu'ils soient du Maghreb ou d'Afrique subsaharienne, Alain Gomis questionne la présence de ces corps-là au coeur d'une industrie qui a du mal, même depuis le temps, à les intégrer de manière juste.

C'était aussi le sujet de son avant-dernier film, REWIND & PLAY, qui racontait la réception du grand Thelonious Monk sur un plateau de télévision française en 1969 à partir d'images d'archives et montrait la preuve démoralisante (et crispante, car le film l'était aussi) que les vieux réflexes coloniaux avaient la peau dure, même sous couvert de meilleures intentions, même à l'égard d'un des plus grands musiciens du monde.

DAO est d'abord un projet étonnant où se superposent entretiens de casting de comédiennes et comédiens amateurs, la relation d'une cérémonie funéraire en Guinée-Bissau où se retrouvent villageois et descendants de celles et ceux qui étaient parti vivre en France ou au Portugal et le mariage en région parisienne de Nour, fille de Gloria, qui avaient fait le voyage en Afrique avec d'autres membres exilés de leur famille pour la cérémonie en mémoire du père de Gloria.


C'est la première fois sans doute, et Gomis le reconnait volontiers dans les entretiens qu'il donne à propos de son film, que ce cinéaste exigeant doté d'un regard profondément moral sur ce qu'il filme, consent à lâcher la bride aux explosions du moment, aux maladresses comme aux heureuses improvisations de ses comédiens, professionnels et amateurs mélangés.

Ainsi, la puissance des séquences festives dans les segments guinéens et français, dans la liesse, la nouba et les larmes qui capte avec bonheur le caractère débridé d'une partie de football improvisée dans un champ, l'étrange ballet d'un rituel animiste avec porteurs d'un faux cercueil, d'une assemblée un peu saoule reprenant en coeur le KILLING ME SOFTLY des Fugees, d'un début de bagarre entre jeunes fêtards fatigués, de l'arrivée impromptue d'un "cousin" un peu honni et de sa nouvelle jeune femme enceinte jusqu'aux yeux qui sème le trouble dans la fête de mariage ou encore ce règlement de compte courtois mais salé entre ces femmes aujourd'hui émancipées qui veulent faire admettre à leurs cousins que lorsqu'ils étaient jeunes, ceux-ci se comportaient comme des cons vis à vis d' elles.

Oui mais, "c'était comme ça..."


Ce qui force le respect, c'est cette application avec laquelle Gomis parvient à tisser des correspondances entre ici et là-bas, entre cette jeune femme questionnées en séance de casting par exemple,  qui avoue avoir souffert du racisme ordinaire à l'école "à chaque fois qu'il passait un Tarzan à la télé la veille", la même qui dit vouloir bien "tout jouer, sauf une femme soumise". 

Une autre raconte en riant, face caméra, comment elle avait l'habitude, elle, de régler ce genre de problème avec des coups de boule. A d'autres moments du film, c'est par exemple une Gloria peu surprise mais démoralisée qui écoute ses tantes du village natal de son père qu'ici leur condition n'a pas, et ne doit pas changer. 


C'est comme ça, et puis voilà.

L'intelligence de Gomis est de ne pas juste tailler un costard aux vieilles valeurs qui pour certaines sont condamnées (le sujet de la polygamie y est ébauché, et cela fait encore des étincelles), et pour d'autres ont la peau dure (lorsque le personnage rigolo incarné par Thomas NGijol tarabuste le tonton un peu tête de con de la famille en lui faisant croire qu'il est sans doute homo). A noter que dans ses moments-là, Gomis retrouve un style "pris sur le vif" qui n'est pas sans faire penser aux énergiques MEKTOUB de Kechiche.

DAO est surtout un film libre qui questionne la place de la femme Noire dans la société française mais aussi dans son propre milieu. Une sorte de double peine pour ces femmes qui ne s'en laissent plus compter.

Gomis n'épargne guère le corps patriarcal lourd comme une enclume de cette diaspora africaine mais il réussit ce que le sujet pouvait sans doute exclure: un film d'une vitalité et d'un optimisme décoiffant, qui donne la part belle à cette génération de femmes, - aidée par quelques hommes quand même -, et à la toute nouvelle qui arrive, et n'a pas l'intention de regarder en arrière.


Pourtant, l'émotion est réelle lorsque Gloria caresse la statuette à l'effigie de son père dans la cour du village. Final d'un rituel animiste sans âge et aux apprêts ridicules vu de loin, mais qui a pourtant achevé de faire, - et de bien faire -, son oeuvre: réconcilier morts, vivants, anciens, jeunes gens, cette terre et une autre.

DAO et le second film récent avec LE RIRE ET LE COUTEAU de Pedro Pinho à nous parler de manière si cohérente, et sur un ton complètement différent, des mentalités et des corps africains dans l'Afrique post-coloniale aujourd'hui. 

Il était temps.


samedi 25 avril 2026

LA CORDE AU COU, pis que pendre.


 Voici donc le retour en grâce d'un des enfants bénis de la cinéphilie yankee, de celui qui s'était comme égaré dans la lande depuis.... depuis... oulala 10, 15, 20 ans ? Rien de honteux pourtant puisque, entre deux films moyens et quelques tentatives de série télé réussies (FEUD), le réalisateur tant admiré des années 90 et 2000 nous avait quand même laissé quelques signes encourageant.

LA CORDE AU COU relate un faits divers célèbre (là-bas) survenu dans les années 70, lorsqu'un certain Tony Kiritsis, persuadé d'avoir été floué par une société de crédit, avait pris en otage le propre fils du président de la boîte avec un système assez ingénieux de fusil attaché au cou de sa victime, au sien et au détonateur. Très énervé et très fûté, Kiritsis avait rameuté autour de lui la sympathie du grand public en prenant contact avec le DJ le plus écouté et le plus cool de Cincinatti, un certain Fred Temple, afin de faire entendre sa voix.

Prolétaires de tout le comté, on vous ment, on vous spolie, c'est peu dire que le drame de Fred trouva un écho sans partage auprès des losers du coin: lorsque notre preneur d'otage prévient la police de ce qu'il est en train de faire, se venger de la société qui l'a volé, le flic au standard lui demande d'emblée: "une société de crédit, c'est ça ?". 


En Amérique comme ailleurs, on n'a peut-être pas le droit de dire qui sont les plus grands voleurs, mais on sait tous qui ils sont.

Pourquoi Gus Van Sant s'est-il intéressé à cette vieille histoire ? D'emblée, les motivations de notre héros font assez penser à cette histoire récente de grand patron d'une des plus grosses société de Mutuelle de Santé privée qui avait été abattu de sang froid par un jeune révolté qui lui reprochait d'avoir fait le malheur de milliers de personnes privées de soins. 

Mais le motif "politique" n'a pas l'air vraiment de passionner Van Sant plus que ça. Pour preuve cette façon qu'il a surtout de s'intéresser au profil azimuté de son Tony, à qui un épatant Bill Skarsgard, pour une fois sans prothèse ni couches de maquillage en trop, prête ses gros yeux roulant, ses grandes pattes de mante religieuse et ses étranges tics et tocs. Le film ne dit pas trop si c'est la situation qui a rendu Kiritsis comme ça ou si cela date depuis fort longtemps mais, quand même, issu d'une fratrie très fournie, le frangin venu à sa rescousse devant les caméras avoue quand même qu'il est "un des seuls à qui Tony parle encore".


LA CORDE AU COU parvient à rendre ce personnage étrangement attachant et inquiétant mais c'est aussi à la mesure du vide que ce personnage cataclysmique opère autour de lui. Si l'on excepte le personnage du "big boss" de Mortgage Company incarné à distance par Pacino (en phase de jeangabinisation avancée, le téléphone à l'oreille et le cul dans un sofa tout du long), vieille saleté qui ne voudra rien concéder du tout, quitte à sacrifier son fils, tous les rôles apparaissent d'une fadeur désarmante: une journaliste débutante un peu candide, un flic teigneux mais pas foutu de faire quoi que ce soit, un DJ cool avec sa sempiternelle clope au bec mais qui ne sert pas à grand chose, un agent du FBI sorti d'une BD, et même un otage qui n'a pas l'épaisseur ni la valeur marchande du véritable responsable, son père, avec qui Kititsis avait pourtant rendez-vous avant de se rabattre sur lui.


Le film souffre sans doute de la comparaison avec le dernier Kelly Reichardt qui battait elle aussi le rappel des années 70 sous couvert de polar "vintage" mais pas pour dire, comme ici, que les choses n'avaient pas changé aux USA depuis ces années-là mais plutôt pour parler de manière plus fine de nos mentalités d'aujourd'hui.

Avec ses faux inserts d'images télé au milieu des plans et de photos comme prises par des journalistes de presse embusqués, Van Sant ne bouscule pas grand chose: Oliver Stone faisait déjà ça dans JFK par exemple, et quelques suiveurs moins inspirés encore, genre Tony Scott et toute la smala, nous ont gavé du procédé des années durant. Sans parler des inserts "vrais documents" lors du générique de fin, qu'on voit systématiquement maintenant pour battre le rappel du fameux "tiré d'une histoire vraie".

Bref, si LA CORDE AU COU ne nous a pas rendu le Gus Van Sant mirifique d'ELEPHANT, de GERRY ou de LAST DAYS, ce n'est pas non plus le Gus Van Sant plan-plan de WILL HUNTING ou de FORRESTER. Qui n'est pas nul non plus, d'ailleurs. Ni aventureux, ni trop prudent, le film cherche peut-être à mordre le gras du cul de l'Amérique actuelle. 

Cela reste à voir, il faudrait y mettre plus de vigueur.



dimanche 19 avril 2026

SILENT FRIEND, madame rêve, bébé plane.


 Il y a toujours un moment dans un grand film où tout à coup, on tend l'oreille et on écarquille les yeux. C'est ici lorsque le professeur Tony Wong, en séminaire dans une université en Allemagne, explique une de ses découvertes en neurobiologie, à des étudiants plongés dans le noir qui se passent entre eux un ballon luminescent: lorsque nous nous concentrons sur un problème qui réclame toute notre attention, un bébé de 6 mois, lui, parvient à une même intensité de concentration mais sur plusieurs problèmes en même temps.

Autrement dit, conclut le scientifique, cet état de clairvoyance qui peut être celui d'un chercheur ou d'un artiste au sommet de sa réflexion, il est celui, permanent, d'un nourrisson en découverte de tout ce qu'il croise. Dit autrement: "un bébé, ça plane tout le temps".

Il est tellement rare de voir un film qui nous parle de science qu'on ne saurait bouder notre plaisir car, mieux qu'un bête biopic d'un grand savant, d'un documentaire scientifique de vulgarisation particulièrement clair et revigorant, la dernier film d' Iniko Enyedi nous envoie planer dans le champ rêveur des recherches scientifiques les plus sérieuses mais qui ne craignent pas de s'évader ailleurs.


Aussi le professeur de Hong-Kong, abandonné au coeur du campus déserté en pleine période covid, se retrouve à errer sans but précis dans le magnifique jardin botanique et sur le web, à discuter spermatie de gingko avec une chercheuse française. Après avoir travaillé en compagnie de bébés grands yeux ouverts à qui il avait orné le crâne d'un casque à électrodes, le voilà qui élabore un système identique pour mesurer les vibrations du magnifique gingko biloba du parc.

Le docteur Wong n'a pas froid aux yeux, c'est sans doute pour cela qu'il est un grand savant, mais Iniko Enyedi non plus, qui construit son film sur trois segments distincts: l'un au XIX° siècle sur les pas de Grete, jeune étudiante en botanique qui sera la première femme a être admise dans cette même université (délicieuse séquence d'examen d'entrée face à quatre barbons phallocrates qu'elle mouche avec panache) et qui va faire "s'évader" sa discipline avec la découverte fortuite de la photographie, la seconde avec Hannes, étudiant en lettres complètement lunaire à qui sa voisine va confier le géranium sur lequel elle travaille et mesure "les sensations", et l'épisode Wong, contemporain.


Un campus, un gingko et des connections qui passent par la lune, les étoiles, l'électricité, des systèmes de câblage rudimentaires ou sophistiqués, quelques vers de Goethe, une prise d'ayahuasca ici, une insémination manuelle par là, ces trois personnages ont pour eux de ne craindre rien de la vie elle-même.

Comme une lettre à la poste, la cinéaste nous fait passer sur un même champ l'annonce d'une aventure amoureuse qui s'achève (sans avoir vraiment commencé d'ailleurs, c'est Gundulla, éprise d'un Hannes un peu 'ailleurs" qui lui demande par lettre si sa liaison avec un autre l'embête, alors qu'elle avait  pris soin de lui expliquer avant de partir de faire en sorte que sa fleur en pot ne s'attache pas trop à lui...), comme la découverte pour Grete de son corps après s'être "amusée" à photographier ses plantes dans de superbes noirs et blancs.


Il faut être sacrément gonflée pour monter un film pareil, et la réalisatrice de MON XX° SIECLE et de L'HISTOIRE MA FEMME se retrouve autant à l'aise dans le grand romanesque classique (le segment Grete) que dans le cosmico-shamanique ou le burlesque scientifique: les tribulations d'Hannes et de son géranium sont vraiment de grands moments, où l'on a envie de pleurer et de rire simultanément/.


Autant dire que SILENT FRIEND fait plaisir à voir à un moment où une sorte d'uniformisation gagne. Plus que cela, à l'heure où l'on voudrait couper beaucoup de têtes dans les champs de l'art comme de la recherche scientifique, le film nous souffle quelques spores de rêve là où on voudrait nous fourguer de force de l'efficient et du rentable.

SILENT FRIEND ne sombre pas non plus dans la béatitude bêta d'un genre de Malick en panne de jus et même s'il ne semble pas trop savoir conclure son affaire, - un peu aussi parce qu'il s'agit là d'une histoire sans fin -, un certain sentiment de plénitude enjoint même le spectateur le plus terre à terre qui soit (moi, quoi...) à penser que la science, le rêve, la nature et l'art ne sont qu'un.

A noter que le titre original, STILLE FREUNDIN (amie au féminin, donc), en dit plus sur la nature du film que sa traduction neutre en anglais: gingko biloba femelle ? Grete ? Gundulla ? Géranium ? 

Et le personnage de Hannes est devenu mon nouveau super-héros.

Grand film !





lundi 13 avril 2026

LE CRI DES GARDES et du spectateur désolé tout au fond de la salle.

 


Je crois que, comme à peu près tous les cinéphiles de cette planète, j'éprouve des sentiments très ambivalents vis à vis du travail de Claire Denis. Car entre ratages qui frisent le ridicule (pour moi, des films comme UN TRES BEAU SOLEIL INTERIEUR ou LES SALAUDS sont des épreuves très mal vécues) et réussites splendides (S'EN FOUT LA MORT, BEAU TRAVAIL ou son terrific TROUBLE EVERYDAY, dont je cauchemarde encore), il y a tous ces films imparfaits, risqués et pas toujours réussis qui réussissent quand même à attirer mon attention.

LE CRI DES GARDES est l'adaptation de la célèbre pièce de Koltès COMBAT DE NEGRE ET DE CHIENS que la cinéaste avait promis au dramaturge et à son comédien fétiche Isaach de Bankolé d'adapter un jour. Parole respectée donc, pour une transposition contemporaine quelque part sur un chantier dans un pays d'Afrique de l'Ouest.

Un soir, un type se présente à la grille d'un immense chantier pour réclamer le corps de son frère, mort écrasé par un bulldozer et le ramener à sa famille. De l'autre côté, Horn (Matt Dillon) qui est  responsable de l'usine, essaie de lui faire comprendre que le corps ne pourra lui être restitué qu'au lever du jour, mais l'homme insiste. En filigrane, Horn attend l'arrivée de sa toute jeune épouse venue lui rendre visite et Cal, son mystérieux adjoint aux manières brusques, semble avoir des choses à se reprocher.

Comme j'ai toujours eu quelques problèmes avec les pièces de Koltès et ses textes arides qui ne peuvent vivre que par des incarnations très travaillées et une mise-en-scène très précise, disons qu'ici, entre la sensation artificielle d'enfermement dans un grand espace, des interprétations assez faiblardes (la pauvre Mia McKenna-Bruce n'a pas l'air de bien comprendre ce qu'elle fout là, comme son personnage d'ailleurs) et des morceaux biographiques de personnages lourds comme des ânes morts, non seulement le temps ne passe pas vite, mais on espère souvent que l'épaisseur de certains dialogues comme de certaines situations, grossièrement amenées, passent leur chemin plus vite que ça.


Chapeau aux metteurs en scène qui ont réussi à faire vivre ce texte impossible sur les planches, mais ici cela ne prend pas du tout. Passés les moments où la lourdeur symbolique des situations fait vriller les personnages vers des scènes ingérables, LE CRI DES GARDES fait quand même passer un sale et piètre moment de cinéma, et à ses comédiens aussi, tous à la godille. Tom Blyth n'arrive pas à rendre crédible son personnage de salaud torturé, et seul peut-être Matt Dillon avec son regard noir et sa démarche voutée arrive (presque) à faire passer quelque chose, de temps en temps.

Claire Denis sait filmer l'Afrique et si c'est de l'Afrique d'aujourd'hui qu'elle veut nous parler, en ajoutant quelques détails actuels comme la main-mise de la Chine sur le continent ou la présence des milices Wagner, cela fait plouf et le spectateur, qui en verra d'autres, soupire très fort dans son siège.

A ce titre, les dix dernières minutes sont ridicules. Rien de pire qu'un film qui se plante avec un grand esprit de sérieux.

Une cata, je vous dis.



dimanche 12 avril 2026

LAS CORRIENTES, à contre-courant.

 


Du dernier film de l'argentino-suisse Milagros Mumenthaler, il faut dire d'abord qu'il n'est pas commode. Car passés les premiers moments de calme sidération qui s'empare de vous avec des premières scènes fort énigmatiques, le film ne fait guère d'efforts ensuite pour vous en élucider les mystères tout de suite, bien au contraire.

Soit Lina (Isabel Aimé Gonzales-Sola, à la beauté diaphane de poupée aux joues roses), jeune femme qui après avoir reçu un Prix lors d'un prestigieux pince-fesses (elle est styliste, apprendra-t-on par la suite), se jette dans les flots tumultueux du fleuve. De retour chez elle à Buenos Aires, dans son somptueux appartement avec sa petite fille, son merveilleux mari chef d'entreprise et son quotidien bien réglé, Lina développe petit à petit quelques phobies étranges, à l'égard de l'eau notamment, qui la fait peu à peu se déconnecter de quelques gestes anodins, des autres comme d'elle-même.

Milagros Mumenthaler possède une main sûre pour distiller le doute et déséquilibrer l'environnement pourtant ouaté de son héroïne. Par l'usage d'une musique qui, quelque part entre les romances tristes d'Henry Mancini et les violons inquiétant de Bernard Hermann manque souvent de plonger le film dans une ambiance de giallo. 


LAS CORRIENTES ne manque pourtant pas de séquences inquiétantes, comme la reprise du fantasme du saut par la fenêtre ou de la fugue loin du foyer conjugal malgré les cris de la petite. Le vrai geste de folie que la cinéaste consent à filmer demeure sans doute les trésors d'inventivité et d'escamotage que Lina déploie pour cacher son hydrophobie, comme une alcoolique planque ses bouteilles dans les endroits les plus improbables: après une séance "secrète" de soins pratiquée sous anesthésie chez une amie esthéticienne complice, elle termine dans une ambulance après avoir manqué ne pas se réveiller.

Cela m'a fait beaucoup penser au SAFE de Tood Haynes, et surtout aux quelques films malades de Lodge Kerrigan, ce cinéaste new yorkais assez chiche de son talent (4 films en 20 ans), dont les fabuleux et très dérangeant CLEAN SHAVEN, KEAN ou CLAIRE DOLAN demeurent des exemples assez rares de plongées dans des esprits en chantier permanent, immersions très inconfortables.


Ici, la cinéaste joue peut-être un peu trop avec les jeux de miroir, les doubles aperçus dans la glace comme en travers d'une vitrine de magasin, dans des robes qu'elle fait porter à d'autres, rouges, noires ou violettes, qu'elle porte elle-même parfois. Mumenthaler est plus convaincante lorsqu'elle sème quelques indices bizarres comme le "hobby" enfantin de Lina dans ses appartements (elle construit des maisons de poupées et des sortes de mobiles en bois tout en poulies et manivelles, dans un coin on aperçoit même une affiche... d'AMELIE POULAIN..., il faut voir la tête de son homme lorsqu'il farfouille dans cette intimité intrigante).

LAS CORRIENTES n'est pas commode, mais c'est un film qui vous travaille bien après, signe qui ne trompe pas. Ainsi de ces deux femmes qui interviennent plusieurs fois dans le quotidien de Pedro et Lina, une dont on comprend qu'elle est la mère de l'un, l'autre qu'on croit être la mère de Lina alors que non. C'est lorsqu'elle rend justement visite à sa mère, dans la séquence-clé du film, que la compréhension s'ajuste à quelque chose de -enfin - compréhensible. Du moins que le spectateur parvient à effleurer.




Passage sans doute trop riche en éclairage psy, ralleront certains, mais enfin ce n'est pas tous les jours qu'un film vous embarque dans les pas d'un personnage agité de troubles pareils d'une manière si singulière. Un film pas safe du tout mais qui peut apaiser, de manière assez paradoxale, celles et ceux à qui la conformité bourgeoise et la folie font peur.

vendredi 10 avril 2026

PLUS FORT QUE MOI, la vie de ta mère.

 

Vous avez aimé THE FULL MONTY ? Vous avez aimé LES VIRTUOSES ? Moi aussi remarquez, alors vous allez adorer PLUS FORT QUE MOI qui relate l'histoire émouvante de John Davidson, jeune Ecossais frappé depuis son adolescence par ce qu'on aura par ailleurs du mal à lui diagnostiquer tout de suite: un joli syndrome Gilles de Tourette qui va faire de sa jeunesse, de sa scolarité, de sa vie familiale, d'absolument tout, un véritable enfer.

Ce John Davidson existe bien et dans un rituel propre aux feel-good movies qui dégoulinent de bons sentiments, on le verra donc "en vrai" en marge du générique de fin histoire de nous assurer que ce qui nous a été montré de sa vie n'était pas du pipeau.

Si on connait un peu cette pathologie aux petits oignons, si on en a lu un peu sur le sujet, vu certains documentaires ou même simplement croisé quelques victimes de cette saloperie dans notre quotidien, PLUS FORT QUE MOI ne nous apprendra pas grand chose.

Plus embêtant mais ça, on s'y attendait un peu rien qu'en apercevant le nom du réalisateur qui n'a jamais voulu révolutionné quoi que ce soit dans l'exercice de ses fonctions, bon dieu que c'est plan-plan, bordel de dieu de chierie de merde.

Soyons honnête: on passe quand même un bon moment. Grâce aux comédiens d'abord avec un Robert Aramayo qui a beaucoup donné du sien, et même fait la nique aux superstars lors de la remise des derniers Bafta awards, les Oscars rosbeef. 


Dans le cul !

L'excellente Maxine Peake dans le rôle de la mère de substitution ou le grand Peter Mullan, dont on adore toujours autant la voix rocailleuse que son oeil qui frise, font le job plus que mieux.

Au registre des bons points, disons que la scène de la bagnole avec Davidson et une petite atteinte du même mal, est à se pisser dessus mais justement, on aurait aimé qu'entre un spectateur qui se gondole devant ces logorrhées sans contrôle et un spectateur qui se mouche sans arrêt en essuyant ses larmes, il y ait aussi un spectateur qui se fasse molester un peu, et un sujet qui échappe un tant soit peu à son programme doloriste.

Lorsque Davidson devient le meilleur spécialiste de son mal à force de se documenter sur sa maladie et accède au statut d' intervenant très prisé auprès des enseignants, de la police ou des institutions médicales, il manque un peu de cette tristesse, de cette aigreur qui était celle de Charly dans le merveilleux roman de Daniel Keyes (DES FLEURS POUR ALGERNON) où l'ancien débile profond, rendu suprêmement intelligent grâce à un traitement miraculeux, est le premier à comprendre comment il finira. 


Ici, l'amertume se noie dans les ors du palais de Buckingham avec un hommage de la Reine, acmé d'un film, et surtout d'une histoire qui méritait mieux que cette médaille au chocolat.

En tant que spectateur exigeant et parfois cruel, - je l'avoue -, j'aurais aimé voir cette même histoire racontée autrement que sous un angle Laurent Delahousse (où l'humain il est vachement chouette finalement, écoutons cette chanson de Céline Dion) en prenant par exemple comme fil narratif la fuite de ce père faussement sympa qui déserte le foyer comme le film dès l'apparition des premiers symptômes embarrassant de son gosse, et surtout de cette maman triste comme un jour sans pain, sans soleil et sans espoir, qui a semble avoir baissé les bras avant même que le film ne commence. Madame Davidson reste le personnage le plus passionnant du film, le plus flippant aussi sans doute. J'aurais bien aimé voir un film sur son histoire à elle.




J'aurais aimé un film selon leur point de vue. Cela aurait été moins facile, beaucoup plus compliqué, beaucoup plus dérangeant.

Bande de feignasses. 



mardi 7 avril 2026

LA DANSE DES RENARDS, force de petite frappe.

 


Premier film, premiers émois, premiers grands combats et premières révolutions intérieures, La danse des renards relate les premiers pas de côté d'un jeune homme inscrit en UFR-STAPS section boxe anglaise, et promis à un bel avenir. Meilleur athlète de son groupe de copains turbulents, Camille (Samuel Kircher, le petit prince qui en pinçait pour Léa Drucker dans le dernier Breillat) a tout pour devenir un très bon. Lui qui ne possède aucune référence dans son sport, - il ne regarde jamais de match à la télé, n'a aucune idole dans la discipline -, il sait pourtant très bien ce qu'il fait sur un ring , ce qui fait sa force et, pour les autres, son style: non seulement il sait encaisser mais sait surtout patienter afin de se positionner pour frapper. Et son punch est d'enfer.

Le film peut se voir comme une sorte de bildungsroman pour teen-ager d'aujourd'hui: il y est question d'amitiés fortes puis défaites, d'ébauche d'un premier amour, du regard et des attentes des adultes qui tranchent parfois de manière injuste, d'une forêt qui jouxte les salles d'entrainement.

Un jour, Camille manque se tuer en glissant dans le vide et, dix mètres plus bas, se retrouve juste avec un bras bien amoché. La trouille de sa vie. Rien de grave mais dans la tête du champion quelque chose grésille: douleur imaginaire, haut-le-coeur au moment d'en finir sur le ring, embrouilles avec les potes qui le voient faiblir sans pourtant laisser sa place de leader dans le coeur du coach (excellent Jean-Baptiste Durand, le réal de Chien de la casse) jusqu'à provoquer une sorte de foire d'empoigne dans le gymnase.


A ce moment-là, le film de Valery Carnoy attise la curiosité et fait penser à ce qui arrive à Jeff Bridges dans le meilleur film de Peter Weir, Fearless (Etat second), où notre héros perdait toutes ses appréhensions, - jusqu'à ses allergies ! -, après avoir survécu à un crash aérien. Ici c'est l'inverse qui se passe, Camille semble déséquilibrer tout le groupe en perdant sa place de champion, et en doutant de tout.

Dès lors, sur quoi s'appuyer pour rendre au groupe son point d' équilibre ? Cela passera par l'élimination de quelques pièces, par quelques sacrifices injustes aussi.

Si Valery Carnoy manque de peu sa parabole en forme de conte avec cette forêt peuplée de renards où un jeune homme rencontre une jeune fille qui joue de la trompette loin du fracas et des odeurs des sacs de frappe et des tatamis (elle pratique le taekwondo), il réussit fort bien par contre à faire dévier sa fable de la déconstruction d'un petit macho en herbe vers autre chose. Plus que cette scène significative où la jeune fille pète le nez d'un coquelet boxeur très gonflant d'un fier coup de boulle (elle n'a vraiment pas besoin qu'on lui vienne en aide), c'est ce moment où Camille remporte son match, revigoré par la présence de son meilleur ami (super Fayçal Anaflous, une révélation) qui fait plaisir à voir.


C'est au fond la morale de ce petit film plutôt gaillard: dans le milieu de la compétition où la concurrence est reine, les grandes et petites trahisons de mise et les faiblesses jamais permises, on devient un homme en restant fidèle.

 A son style, à ses amis.

dimanche 29 mars 2026

CE QU'IL RESTE DE NOUS, d'autres morts que les tiennes.


 Cela pendait au nez du grand mélo historique depuis un moment et ça y est, enfin, le cinéma à grand spectacle s'est accaparé le grand narratif du peuple palestinien, depuis la nakba de 1948 jusqu'à notre sinistre aujourd'hui. Nous aurons versé des larmes devant La liste de Schindler, Le fils de Saul, la série Holocauste et d'innombrables fictions pour nous faire ressentir l'horreur de la shoah mais il nous manquait un film qui nous accroche de la même manière pour nous parler de ça.

L'histoire a beaucoup documenté et documente toujours, au fil des drames humains et du comptage des victimes, ce qu' Israël et ses sponsors occidentaux font subir aux Palestiniens depuis leur installation sur leur sol. En plus des 700000 exilés de force de la fin des années 40, il s'agit de dénombrer le nombre de morts, de prisonniers, d'humiliés, de bombardés, une litanie qui ne s'arrête plus et qui, de nos tristes jours, se retrouve propulsée à une vitesse folle par la sauvagerie des porcs du Hamas d'un côté et la violence aveugle des porcs de l'extrème-droite israëlienne de l'autre.


Dans La liste de Schindler, ce grand spectacle lacrymal tant honni par Jacques Lanzmann et bien d'autres, il y avait tout de même cette attention portée à la force des chiffres qui était la véritable obsession d'Oskar Schindler et semblait être aussi celle de Spielberg: sauver le plus de Juifs possible, gonfler un peu plus la liste des ouvriers qui seront ainsi sauvés des fours, s'avouer vaincu enfin en regrettant de ne pas les avoir sauvé tous.

Israël depuis toujours applique une politique militaire et policière qui n'est rien d'autre qu'une loi du talion à la puissance 10: pour chacun de mes morts, je t'en prendrai 10. Depuis le 7 octobre 2023, ce n'est plus "oeil pour oeil" mais plutôt "un oeil pour 10000" et s'il y a en a toujours pour nier ces chiffres en faisant fondre les vrais coupables dans la masse, s'ils ont pignon sur rue ceux qui affirment qu'il n'y a pas d'innocents à Gaza comme il n'y a jamais eu de camps de concentration pour d'autres, c'est qu'Israël pratique à son tour une politique de broyage, de déshumanisation et d'effacement que chaque bribe d'information infirme pourtant chaque jour un peu plus.


Ce qu'il reste de nous
raconte avec précision que cette politique a été employée par Isräel dès le début. Les soldats de Tsahal y sont montrés dès l'occupation de Jaffa où vit la famille de Sharif comme les clones de ceux qui humilieront, dans une des scènes les plus fortes du film, son fils Salim devant son propre enfant. Comme ils seront ceux qui abattront le jeune Malek lors d'une manifestation 10 ans plus tard.

L'histoire a beau tenir une comptabilité morbide des victimes d'un côté comme de l'autre, la balance penche tellement qu'on se demande quand même pourquoi cela dure, selon un système qui n'a pas bougé d'un pouce depuis la naissance d'Israël.

Il y a dans le film de Cherien Dabis, en plus de cette relation fidèle de l'histoire du peuple palestinien, une séquence-clé qui trouve un "presque" écho aux préoccupations de Schindler et de son comptable (justement !) incarné par Ben Kingsley: combien peut-on sauver de Juifs ? Lorsque Salim et sa femme Hanan apprennent la mort cérébrale de leur fils et acceptent qu'on lui prélève les organes, Salim se livre à un calcul qui semble lui faire perdre la raison: si le corps de Salim est destiné à sauver la vie de 5, de 6 êtres humains et que cela sauve un futur soldat de Tsahal qui tuera 5, 10, 15 Palestiniens, à quoi aura donc servi ce sacrifice ?


Bonne petite claque aux très mauvaises odeurs qui ont la vie dure à propos du culte musulman, c'est un responsable religieux qui saura trouver les mots pour aider Salim à trouver sa "voie d'humanité" qu'il était en train de perdre dans sa douleur.


Le film déploie la force tranquille d'un style très académique qui s'offre une seule coquetterie de construction un peu inutile (cela débute avec une manifestation en Cisjordanie qui s'achève sous les balles avant de partir en flash-back en 1948) mais sait maintenir la note tout au long de ses 2h30. 

A noter aussi les interprétations poignantes de Cherien Dabis elle-même (derrière et devant la caméra donc) dans le rôle d'Hanan et des Bakri père et fils, réunis ici pour la dernière fois. Très beau film.

jeudi 19 mars 2026

ORPHELIN et MARTY SUPREME, nos étoiles de David égarées


Orphelin
se déroule en 1956, juste après le soulèvement hongrois étrillé par les Russes, dans une ambiance de serrage de vis définitif. Les autorités terminent de nettoyer le pays de ses fortes têtes, l'Armée et la police se permettent tous les vices, nous sommes au coeur de la dictature bolchévique avec ses arrestations sommaires et ses braves citoyens élevés au digne rang de mouchards. 

C'est la seconde piqûre de rappel en quelques mois, après le terrible Deux procureurs de l'ukrainien Loznitsa de que pouvaient être le cours d'une vie dans un pays d'Europe de l'Est dans ces années-là. Laszlo Nemes, jeune réalisateur hongrois qui avait marqué les consciences il y a de cela 10 ans avec son duraille Fils de Saul revient sur ce qui semble être un grand sujet récurrent de son cinéma: la judéité.


Andor est un jeune garçon qui retrouve sa mère au sortir de la guerre. Il avait été placé dans un orphelinat tout bébé, sa mère s'était cachée, son père a disparu. Le film pourrait nous raconter une sorte de retour à la normale, n'était un climat politique irrespirable, - montré ici en creux avec le personnage de ce jeune insurgé qui croupit dans une cave en attendant un chimérique départ vers l'Ouest.

Dans les silences et les zones d'ombre, l'absence d'un père qui, le film nous le fait comprendre assez vite, a sans nul doute péri dans un camp. Afin d'échapper aux rafles, la mère d'Anton a été cachée des années chez un type qui ressurgit dans leur vie, veut l'épouser, veut devenir un père pour Anton, veut faire disparaitre le nom de Hirsch pour le sien, Berend.

Sous couvert d'une dramaturgie et d'une narration d'un beau classicisme, Nemes raconte l'histoire d'une marche forcée vers l'assimilation des survivants dans le bon peuple hongrois, par la poigne. La Hongrie qui, rappelons-le, avait apporté à l'occupant nazi une collaboration zélée à son entreprise de carnage. Dans le rôle de Mihaly Berend, gros type rougeaud possessif et violent, agressif et vulgaire (il est boucher), notre Gregory Gadebois national est grandiose: à cette masse de viande toujours prête à frapper et à gueuler, il oppose la douceur d'un regard toujours en quête d'apaisement, et qui n'y parvient que rarement.


Le film a pour lui sa reconstitution soignée et qui n'épargne rien des basses compromissions de ses concitoyens, ces braves gens qui après s'être arrangés avec l'Allemand, se font plutôt bien au Nouvel Ordre. Les personnages du patron d'épicerie, dont on comprend qu'il a récupéré l'activité qui appartenait à un Juif, dont il emploie aujourd'hui la veuve, ou encore de cette concierge qui rêve à voix haute d'épouser un "type comme Berend", un vrai Hongrois. 

Peut-être que le cinéaste a quelque chose a dire de piquant sur son pays, d'hier et d'aujourd'hui, mais au final Orphelin a beau s'arrêter sur un constat fataliste, assez peu glorieux et quelque peu déprimant, il ne trouve rien d'autre à montrer que cette immense Croix de David aux néons pour nous consoler de cette assimilation brutale.

Pourquoi ai-je trouvé alors que cette représentation subite, qui "force" un peu le film à résister à l'effacement d'un peuple; était aussi lourde et maladroite ? Peut-être parce que nous sommes en 2026 et que cette croix s'est chargée depuis de beaucoup d'autres choses, peu à sa gloire. La force d'un symbole qui, 80 ans après la fin de la guerre et la libération des camps, n'est plus seulement que la médaille que les victimes d'autrefois escamotaient derrière leurs cols de chemise, parce que dangereuse à monter, mais celle des bourreaux d'aujourd'hui.

Merci encore à Netanhyaou et à sa clique de bouchers d'extrème-droite de nous avoir embrouillé le regard, et cassé nos si jolies boussoles morales.

Orphelin reste malgré tout un très beau film.



Oser le mash-up Orphelin/Marty Supreme, ça se tente...


Mais pourquoi ? D'abord à cause de la présence du comédien Géza Röhrig, qui était le membre des Sonderkommando Saul dans le film de Nemes et qui ici est l'ancien champion du monde de tennis de table Bela Kletzki, survivant des camps et prochain adversaire de Marty qui lâche ça devant des journalistes éberlués: "Je vais finir le travail des nazis avec ce Kletzki, je vais le détruire, l'annihiler". Avant de détendre l' atmosphère, si j' ose dire, en rajoutant un "oh ça va, j'ai le droit de le dire, moi aussi je suis juif". 

Et chacun de s'esclaffer.

Inspiré d'un huluberlu ayant vraiment existé, ce Marty Mauser fut un jeune excité perdu dans la masse des prolos de Brooklyn qui, dans les années 50 (encore !), rêvait de lâcher son boulot de vendeur de chaussures pour exaucer son rêve de devenir champion du monde de ping-pong.

Si on en croit le film de Josh Safdie, Marty était vraiment très très bon mais, dans un pays où cette discipline sportive, à l'époque) est aussi prise au sérieux que le flipper, il partait de trop loin. Si on en croit le film encore, qui ne déroge pas à cette règle tacite du cinéma américain que même dans la défaite, c'est l'Américain qui gagne à la fin, Mauser aurait même battu le champion du monde d'alors dans un match d'exhibition au Japon.

Au régime du speed, le cinéaste a été trouver le Chalamet pour composer cette torpille tout en nerfs et c'est peu dire que l'acteur envoie du jeu: il est assez stupéfiant. 

Le film pâtit de ses enjeux peu sérieux, et de son personnage principal qu'on aura vite taxé de satané petit connard au vue des multiples et infimes vilénies auquel il se livre pour accéder à son rêve. Voleur, menteur, escroc, mauvais joueur, infidèle, manipulateur mais tout ça en mode "petits pieds", on suit donc des aventures, filmées à cent à l'heure, avec beaucoup d'amusement mais assez peu d'empathie pour lui.


Le film a été comparé à du Scorsese, et même s'il y a un peu d'After hours dans sa rythmique exaltée, quitte à filer vers le grand vide, le film a quand même vite fait de glisser vers des séquences totalement absurdes (le chien égaré d'Abel Ferrara et le canardage qui s'ensuit), plus bande-dessinée que scorsesiennes. A moins qu'on considère le personnage de Marty comme le cousin "sportif" du Rupert Pumpkin de La valse des pantins: un connard à gros boulard autocentré si persuadé de son génie et de sa bonne étoile qu'il finit par se comporter en forcené.

Quoi qu'il en soit, le film dépote et parvient même à filmer de manière brillante un match de ping-pong, une des disciplines les moins cinégéniques du monde, pas un mince exploit.


Mais il faut surtout voir Marty Supreme comme un film de survie. Si Mauser finit dans un triste état après s'être frotté au réalisme économique et avoir heurté son propre plafond de verre social, avoir été humilié au propre comme au figuré après avoir essayé d'entuber plus forts que lui, il aura quand même trouvé quelque chose: une âme soeur en la personne de Rachel (magnifique Odessa A'Zion), sa "bonne copine" de toujours qui lui ressemble en tout, pour le meilleur comme pour le pire. 

C'était bien la peine de faire le tour du monde en sprintant comme un dératé pour retrouver son point de départ. Marty Supreme est un film non dénué d'une très méchante ironie.

C'est un film de survie, de tentative de survie plutôt. Mais l' histoire du survivant Kletzki qui, à Auschwitz, alors qu'on l'avait laissé seul au milieu de la forêt, tomba sur une ruche d'abeilles sauvages, aura ramené de son martyr une histoire à la fois extravagante et merveilleuse, autrement plus forte que celle que Marty voudrait s'inventer. 


Si les nazis n'ont pas "fini le boulot" avec Kletzki, c'est Kletzki qui clôt le débat, "plie le match" pourrait-on dire, et donne son point d'équilibre au film tout entier.

En plus de son plan final qui rapatrie tout le monde à la maison, cette séquence hallucinante a le mérite de ramener le film et son insupportable héros à la réalité, sans baratin ni esbrouffe. 

Enfin.

Pour le reste, le film est aussi nerveux, athlétique, brillant, véloce, agile, décomplexé et bluffant que son mirifique interprète. Bravo les gars.