dimanche 18 janvier 2026

FATHER MOTHER SISTER BROTHER, Living don't be alive.


Jim Jarmusch a les cheveux blancs depuis longtemps. Toujours gominé vers l'arrière comme un roady des Stray Cats, fine allure adolescente, clope et lunettes noires, fringues classes en jean et cuir, ses films sont rock'n'roll. Joe Strummer, Screamin' Jay Hawkins, Tom Waits, John Lurie, Neil Young, le Wu Tang Clan ou Iggy Pop ont traversé son cinéma comme s'ils étaient à la maison. 

Jarmusch a toujours été le cinéaste le plus cool du monde, laissant de longs creux entre ses réalisations et se foutant complètement des modes, un peu comme un Aki Kaurismäki du Midwest. D'ailleurs, il parait que ces deux-là s'adorent.

Plus Ozu que Kurosawa, nettement plus Hou Hsia Hsien que Tsui Hark, Jarmusch nous promène au fil d'une filmographie maison assez unique en son genre qui oscille entre très grand cinéma et films juste sympas.

Ainsi, Father Mother Sister Brother succède à The dead don't die, son film zombie un peu trop décontracté qui lui-même arrivait après le subtil Paterson... une sorte de montagne russe pour le cinéphile en attente, mais qui ne file pas à toute blinde, laissera votre coupe de cheveux rockabilly et votre pacemaker tranquilles.


Des gens sortent avant la fin de Father Mother... parait-il, et je me demande si Jarmusch ne pratiquerait pas un cinéma au tempo qui ne va plus du tout avec son époque. Raison plus sûre, le film est un peu déprimant et peut renvoyer à chacun et à chacune à ces zones noires de silences et de non-dits qui plombent les relations familiales et les repas de famille, le vrai sujet du film.

Dans le New Jersey, un père reçoit sa fille et son fils pas vus depuis des lustres. A Dublin une mère reçoit ses deux filles qu'elle accueille pour un tea-time une fois par an, alors qu'elles n' habitent pas loin. A Paris, Skye et Billy, qui sont jumeaux, se retrouvent dans l'appartement qu'ils ont habité enfants, alors que leurs parents viennent de mourir dans un accident.

Sans rien spoiler du tout, disons que c'est dans le troisième 'film" de ce film que les enfants auront le plus à dire de, - et avec -, leurs vieux. Et que par un impérieux appel d'air, le film se met soudain à respirer au rythme de cet amour fraternel, de cet amour tout court, de cet amour, enfin.


Father Mother
... peut faire pouffer parfois, mais la cruauté des scènes n'a sans doute d'égale que l'indifférence que les protagonistes éprouvent les un(e)s pour les autres. A cet égard, le deuxième segment si foutrement guindé et mortellement poli est sans doute le plus terrible, tant l'hypocrisie des trois protagonistes rend totalement absurde la séquences toute entière (mais pourquoi continuent-elles à se voir, ces imbéciles ?).

Petit détail qui trahit le grand cinéaste: le bouquet de fleur au milieu de la table.

La première est d'une méchanceté aussi indigne que certaines nouvelles à chute de Maupassant ou Ambrose Bierce, et la dernière vous serre le coeur.


Les comédiens sont tous fabuleux (ah ! les mines déconfites d'Adam Driver et Cate Blanchett...), stars et petits nouveaux au diapason de ce cruel jeu des 3 familles. On peut aussi s'adonner à un petit test des correspondances entre les trois histoires (la rolex, peut-on trinquer avec un verre d'eau, la blague avec l'oncle sans rapport avec le reste) avec l'assurance que les pièces de ces trois puzzles séparés pourrait très bien s'imbriquer dans les autres. Il y a toujours, chez ce cinéaste aux manières indolentes, du travail d'orfèvre dans l'écriture.

Nous voilà retournés à ce cinéma des années 60/70, celui de l'"incommunicabilité" cher à Bergman et Antonioni mais sur un mode cool, à la Jarmusch: mieux vaut s'acharner à parler aux morts qu'à des morts-vivants.

Les morts ne meurent pas mais souvent, les vivants ne vivent pas non plus.

dimanche 11 janvier 2026

L' ENGLOUTIE, sorcière des neiges.


 Vous trouvez pas qu'il fait froid vous ? Arrêtez de geindre, ou je vous file un bon coup de pied au cul et vous envoie en hiver, au tout début du XX° siècle, dans ce bourg perdu au fin fond d'une vallée des Hautes Alpes, comme la petite et toute jeune mademoiselle Lazare, institutrice dépêchée là pour instruire les quelques gamins qui y vivent.

Ici on parle un genre de patois mâtiné d'occitan, on évite de se baigner trop souvent par peur d'attraper la maladie, les gens sont rustres et guère causant mais la demoiselle est volontaire et imprégnée de grand principes républicains.

Galatéa Bellugi incarne cette jeune femme qui aura tôt fait de se familiariser avec les drôles d'habitude du coin. Aussi le film ne nous épargne rien des vicissitudes de l'endroit et de ses drôles de moeurs: on coince les cercueils sur les toitures en attendant de pouvoir creuser la tombe au printemps, la veillée est ce moment de la journée où tout le monde se retrouve pour se raconter des histoires, - souvent inventées -, des avalanches régulières balaient la vallée avec leurs lots de désastre, les jeunes gens se reluquent en y repensant le soir et on habite en compagnie des bêtes car la chaleur humaine ne suffit pas toujours.

L'engloutie de Louise Hémon accomplit avec soin une reconstitution d'époque qui non seulement nous fait ressentir le choc des températures mais surtout une manière de vivre heureusement disparue. Un soin apporté aux détails qui nous raconte au passage, par exemple, que l'Etat français invitait les habitants de ces vallées perdues et hors d'atteinte six mois dans l'année, à aller peupler les nouvelles colonies, en Algérie notamment, que la mortalité y était très élevée, le taux d'instruction et d'hygiène déplorables et les vieilles croyances têtues comme des mules.


Dommage que la réalisatrice n'ait pas osé mieux tenir sa "note" teintée de merveilleux avec un final envoyé de manière un peu floue, ou timide. Le film voudrait danser sur le fil ténu des croyances et des superstitions autant que sur une part de fantastique morbide, - et très sexuel - que la réalisatrice n'a pas oser assumer totalement. 

La peur du twist sans doute, spécialité pas vraiment de chez nous, ou la crainte de faire basculer cet édifice soigneusement bâti vers quelque chose de complètement insensé. Un équilibre très délicat à trouver en effet, mais un dénouement qui laisse quand même un peu sur sa faim.

A noter la musique très habitée signée Emile Sornin, qui joue lui-même de ce drôle d'instrument bourdonnant, la vielle à roue, dans une belle scène de danse.

Quand même, un très beau film.




Vu au cinéma toujours, Los tigres d'Alberto Rodriguez, thriller qui n'a d'original que son contexte (le monde des plongeurs professionnels qui travaillent sur les cargos ou des missions de récupération) et cette relation fusionnelle mais un peu compliquée entre frère et soeur.

Comme dans tout bon film noir qui se respecte il nous faut donc une quête de pouvoir, de pognon ou de possession amoureuse, et c'est ici la seconde option qui fait chavirer l'intrigue vers les problemos: Antonio doit des sous à son ex-femme qui menace de l'empêcher de voir ses gosses mais, un peu tête flambée sur les bords, a bien du mal à saisir la vie du bon côté malgré les conseils avisés de la frangine, Estrella, qui a la tête bien sur les épaules, elle.

Lors d'une mission de réparation sur un cargo qui fait souvent escale au port de Huelva, Antonio repère à travers une grille une bonne vieille cargaison de coke. Super plan donc, malgré les injonctions d'Estrella qui a vite fait de le qualifier de débile d'avoir même ébauché cette idée-là. Les deux vont quand même concocter un plan ingénieux qui aura vite fait de leur retomber sur le coin du buffet.


Pas grand chose d'original donc, si ce n'est quelques séquences tendues en immersion avec ses petits suspenses d'occasion: le tube de colle qui glisse des mains, la dope qui s'échappe d'un sac déchiré, le palpitant d'Antonio, plus tout jeune, qui commence à faire des siennes, les tympans abimés d'Estrella qui ne peut pas plonger au-delà de 20 mètres... le tout sur fond de bataille oedipienne sur le dos du papa décédé qui aurait légué tout plein de mauvaises choses à cette fratrie encombrée.

Les interprètes, Barbara Lennie et Antonio de la Torre sont très bons, arrivant même à rendre sympathiques ces deux boulets aux noeuds affectifs un peu trop serrés. 

Mais on a vu ça mille fois ailleurs, soit en plus saignant, soit en plus drôle, et Los tigres n'égratigne pas grand chose.

Juste un bon petit polar du dimanche soir.


dimanche 4 janvier 2026

RESURRECTION de Bi Gan, ou la mort du cinéma encore différée.


 Alors Résurrection, ça parle de quoi ? Sitôt sorti de la projection qu'on vous pose cette question-là, et vous devez alors défaire les noeuds que le dernier film de Bi Gan vient de vous faire dans le cerveau. Evidemment que le jury du dernier festival de Cannes n'a pas su quoi faire non plus de cet opus magnus aux images folles qui semblent toutes carburer aux rêves de son créateur, en lui attribuant un Prix Spécial à la va-comme-je-te-pousse. 

2h40 de cadavres exquis, à moins qu'il s'agisse d'un trip égotique dopé à l'écriture automatique avec pour seule boussole une passion folle pour le cinéma. Le film démarre d'ailleurs dans une salle de cinéma vidée manu miltari par la police et s'y termine, avec un public qui s'éteint petit à petit. La première grande séquence dans la fumerie d'opium, - avec la toujours aussi belle Shu Qi - avec ses surimpressions en insert et ses collages qui font délirer les volumes et la perspective, est un pur délice visuel à la Méliès.

Ailleurs et par deux fois, Bi Gan cite ouvertement les Lumière et leur arroseur arrosé, notamment dans ce plan merveilleux (mais il n'y a que ça dans ce film-monstre) où les fêtards s'agitent jusqu'au lever du soleil en accéléré alors que ce film passe sur un drap tendu en pleine rue à vitesse normale, lui. Il y a aussi dans ce film enchanteur un vrai message désenchanté sur la fin d'un art et la mort du cinéma qui n'est peut-être que feint, tant le cinéaste semble croire encore à son renouveau perpétuel voire... à sa résurrection.



On croirait presque que par ce geste artistique radical et chatoyant, il s'en fait le héraut.

Résurrection est donc l'histoire d'un monde qui a trouvé sa stabilité en éradiquant les rêves (critique de la société actuelle ou chinoise en particulier, c'est probable). Subsistent quelques "rêvoleurs" ("deliriant" en anglais) dont l'un, enfermé dans une cave pour qu'on récolte ses larmes, est retrouvé par une femme qui le libère et le lâche dans le film, au gré de plusieurs histoires qui filent d'une période indéfinie jusqu'à nos jours. 

Ce rêvoleur décrépit et malade, nourri de pétales de fleurs, épuisé par ses nuits sans doute peuplés de rêves tristes, sera le fil conducteur réincarné à chaque époque au fil des histoires racontées. Cocteau, les surréalistes comme l'imaginaire de Jodorowsky sont passés par là, et tout le film glisse vers une abîme sans fin de petits films qui n'en font qu'un.

Si Bi Gan est un filmeur de toute première catégorie, il s'est donné ici un maximum de moyens pour rendre son film visuellement inégalable. J'en ai vu pourtant et je peux vous le dire: jamais je n'avais vu un truc pareil. En sachant que Résurrection est un film à voir sans avoir peur de s'y perdre et d'y tout comprendre, je peux vous certifier que la récompense est là. 


Moi qui pensais souffrir à cause de la durée du film, j'aurais bien voulu quelques histoires en plus.

Tout juste pourra-t-on lui reprocher ce trop-plein d'assurance technique qui lui fait refaire le coup du plan-séquence infini de Kaili blues lors du segment vampirique et délirant de la nuit du passage à l'an 2000. Morceau de bravoure décoiffant certes, boosté en plus de ça par un des scénarios les plus sauvages de l'ensemble, mais qui trahit quand même l'orgueil insensé du cinéaste qui, ça crève les yeux, voudrait peut-être demeurer le only one tout là-haut, au sommet.

Mais plus que cette assurance technique et formelle pour le moins stupéfiante, c'est l'imaginaire du bonhomme, seul aux commandes de l'écriture qui ici m'en a bouché un coin. C'est du Potocki, du Borges, du Anne Rice, du Théophile Gautier ou du Cervantes tout mélangés, c'est démesuré.

Rêvons, rêvons encore et que nos rêves irriguent le réel pour toujours, et le cinéma à jamais.




Restons chez les fous furieux chinois, puisqu'ils semblent depuis quelques années surpasser leurs collègues japonais et sud-coréens dans la surenchère pour parler, un peu, de Mad fate de Soi Cheang, ce même excité qui réalisa Limbo (un film de serial-killer hyper violent en noir et blanc) et réalisera City of darkness un an plus tard (baston générale de cartoon dans un immeuble surpeuplé).

Comme il ne reste pas grand chose du cinéma de Hong Kong, on dira que ce cinéaste sans scrupule tente de réanimer la flamme Johnnie Toesque et Tsui Harkienne qui défonça tout entre les années 80 et 2000. Son Mad fate fait un peu penser au Mad detective un peu clown de To (également signalé ici à la co-production) en mettant en scène une chasse de tueur de femmes, un policier qui a du mal à courir après les voyous à cause de ses genoux (solidarité !), un jeune psychopathe qui ne s'est pas encore révélé, un voyant un peu fou qui s'exerce à interchanger les âmes entre elles quand les incantations seules ne suffisent plus, bref: du n'importe quoi.

On irait bien jusqu'à aller couper quelques doigts aux scénaristes qui aurait pu s'épargner quelques rebondissements de trop mais ça saigne, ça hurle, c'est sadique juste ce qu'il faut mais cela a quand même du mal à atteindre le niveau de folie et de virtuosité des deux maitres sus-cités.

Et c'est parfois assez drôle.


Par contre, capté sur la plateforme Shadowz à laquelle je me suis réabonnée tant ma soif de sang frais était grande, le très surprenant même si complètement raté Eight eyes, coproduction serbo-étatsuniennes datant de 2023 et à ma connaissance inédite. Le film renoue avec cette tradition de film un peu dég' à la mode Hostel d'Eli Roth où les vieux pays de l'ancien bloc de l'est deviennent les parcs d'attraction préférés de l'Internationale des Sadiques Mal-aimés ou des anciens snipers pro-Milosevic, qui s'en donnent à coeur joie avec de gentils touristes, leur Lonely Planet dans le sac à dos.

Ici, un couple d'Américains à la cool qui vont croiser un grand Serbe jovial et peut-être pas très net, avec un oeil blanc du plus bel effet et qui ne les lâchera plus.

Et vous n'avez pas encore vu le reste de la famille... 


Déraillant soudain, comme attendu, vers le film de détention brutale avec sa petit ambiance Texas Chainsaw massacre arrosé au rajka fait maison, le film d'Austin Jennings quand il en a terminé avec ses gros effets dégoutant, file vers une fin complètement barrée légèrement allumée au LSD ou aux champignons de grand-mère où perce même, ça c'est inattendu, une forme de poésie à la mode de Skopje.

Visuellement assez moche, ce qui colle bien à l'ambiance, filmé en 16 mm, Eight eyes bafouille à un moment quelques propos anti-Occident sans doute politiquement très incorrects mais qui secouent. C'est aussi très mal joué, à l'exception notable d'un certain Bruno Veljanovski, très convaincant en Saint Peter imposant et borgne.

Mais quel étrange bousin !

lundi 29 décembre 2025

Le retour de Kleber Mendonça Filho, Orson et un cow-boy déprimé.


 Et parmi toutes les jolies choses qu'on s'est promises entre deux verres de champagne, celle-ci: entre une nouvelle injonction à modérer ma consommation d'alcool, de me trouver un travail sérieux et surtout de bien m'épiler les sourcils plus régulièrement, la réactivation de mon RongeMailleBlog.

Avec, pour retourner aux affaires et avant de donner ma liste des 10 meilleurs films de l'année que le monde entier attend en se rongeant les ongles, un point sur un des meilleurs justement, L'agent secret de Kleber Mendonça Filho.

Six ans après son implacable Bacarau sorti juste avant l'élection d'un certain Bolsonaro, trois ans après son très beau Portraits fantômes dans lequel il rendait hommage à sa ville, Recife, on retrouve le cinéaste tel qu'on l'avait laissé, bien campé sur ses convictions politiques, amoureux de la narration cinématographique et surtout, - surtout -, surprenant encore par de saisissant pas de côté lorsqu'il insère par exemple l'effroi suscité par la sortie d'un blockbuster américain (Jaws en 1977) au climat irrespirable causé par la dictature militaire. Ou de s'offrir une partie de video-game idiot, mais très drôle, en compagnie d'une jambe coupée retrouvée dans le ventre d'un requin qui tabasse des partouzeurs dans un parc à tapins.

Je vous jure que c'est vrai.


Pas de grand cinéma-dossier à violons à la manière d'un Walter Salles, mais le portrait d'hommes et de femmes traqués d'un côté et de nervis puant de l'autre, à peu près les mêmes que ceux qui, dans Bacarau, chassaient le paysan pauvre et réfractaire au fusil à lunette. C'est quand même dans les films de Mendonça Filho que l'on croise les plus parfaites incarnations d'ordures fascistes, et l'Amérique du Sud a beaucoup de choses à nous en raconter, qui a en plus le mauvais goût depuis ces années-là d'en réélire quelques sinistres clones au gré des crises traversées.

Ici, un bien joli prototype de fumier, capitaine d'industrie raciste, sexiste et qui ne doute de rien (c'est à ça qu'on les reconnait), à qui Marcelo va mettre des bâtons dans les roues et beaucoup énerver.

Sans parler du contenu politique qui me ravit et que je vais mettre maintenant de côté, parlons cinéma car là, c'est de toute beauté. Outre qu'il laisse toujours le doute planer sur certains ressorts de l'histoire (Marcelo se cache mais de qui, et pourquoi ? L'agent secret est un titre assez ironique qui nous dirige sur la piste Le Carré alors que pas du tout), le scénario parsème son intrigue somme toute classique par de surprenantes trouées que le film laisse le soin au spectateur de remplir tout seul. La mort de la femme de Marcelo par exemple, d'"une grave maladie" quand tout à coup un personnage lâche qu'elle n'était "jamais malade".


Un cinéma qui nécessite toute l'attention du spectateur, donc. Qui ne le prend pas pour un idiot.

Côté mise-en-scène c'est du costaud. Dès la première séquence dans cette station-essence nous est posé toute la tension, le contexte politique ainsi que la légèreté de façade du héros (excellent Wagner Moura, prix d'interprétation cannois pas volé), pour un moment qui oscille entre inquiétude, violence et vacuité du quotidien.

La grande scène de la poursuite du tueur dans les rues de Recife n'est pas filmée avec les pieds non plus.

Mais ce qui étonne le plus et m'a personnellement ravi plus qu'autre chose, c'est de voir ce grand cinéaste oser de nouveaux mariages de tons et mettre souvent sa routine en danger. Il n'est quand même pas commun de penser tour à tour à Kafka (le job de façade de Marcelo dans ce "commissariat" qui n'en est pas un et où se déroule d'entrée une scène terrible), à Quentin Dupieux (une jambe pourrie qui saute sur les prostitué(e)s qui ont le cul à l'air) et à Scorsese (un cadavre liquidé dans un coffre passé au jet le lendemain matin).

A mon avis un très grand film par un très grand cinéaste que je ne peux m'empêcher de rapprocher du dernier Paul  Thomas Anderson, un cinéma archi-maitrisé qui pourtant se lâche la bride pour partir vers des contrées risquées, inexplorées, inconnues, quitte à dérailler des fois... Allez les gars, moi je vous suis.

A noter qu'en plus de toutes ses qualités, L'agent secret est paré d'une bande originale pop tropicale délicieuse.

Petit interlude:


Ma tendre et douce m'a offert pour mon Nowel My name is Orson Welles, riche bouquin publié par La Table Ronde en écho à une expo à la Cinémathèque qui retrace tout le parcours du monstre sacré.

Détail qui ne trompe pas, je n'en étais pas à la moitié du livre que les auteurs n'en avaient pas encore fini avec Citizen Kane et les Amberson, tant il n'oublie pas les années de création théâtrale et radiophonique qui lui avaient taillé une sacrée réputation. Le livre insiste beaucoup sur cette image: que Welles est un auteur trop imposant pour rentrer dans sa propre filmographie, une idée que j'aime bien.

Le livre ne parle pas que cinéma et s'attarde beaucoup sur sa carrière d'avant Kane et là, on lit des choses sidérantes. Outre sa précocité proverbiale, son abattage, sa prestance, on y lit ses années d'apprentissage à Dublin, ses premiers coups d'éclat à NY dont un Macbeth vaudou avec une compagnie d'artistes de Harlem (et de sorciers du Dahomey !) qui vaut son pesant de pistaches.

Pour ne pas perdre le rythme et au lieu d'aller faire connement un footing dans la forêt et dans le noir, je me suis refait Citizen Kane et Mr Arkadin dans la foulée, pour voir.


Le premier me sidère toujours autant (à 24 ans  vraiment ? cette structure, ce News on the march!, les effets d'ombre de Gregg Toland) avec tout de même cette réserve de taille, comme pour Griffith ou Eisenstein entre autres: comment expliquer aux petits nouveaux que ce film est important et qu'il a tout bouleversé en son temps ?

Quand à Arkadin j'ai bloqué. Je l'ai presque revu comme un mauvais remake de Kane, une variation ratée du Troisième homme aussi, une incarnation boursouflée et surjouée de l'Homme-Mystère qu'il aura voulu être toute sa vie.  Le livre se penche justement sur la destinée contrariée du film, tellement charcuté, refait et remonté que quasiment chaque pays disposait, de sa propre version. Mais peut-être que deux Welles dans le même mouvement, c'était trop.

Je reviendrai sans doute sur cette lecture pas encore achevée car le destin du bonhomme déborde tellement de partout qu'il y en a presque trop à dire: Welles s'amusait d'ailleurs à en rajouter pour mystifier son monde. Cet artiste génial (terme pour une fois pas du tout galvaudé) qui s'était fait la réputation de ne jamais vouloir terminer ses films était un type sans concession qui préférait ne pas rendre ses films aux producteurs plutôt que de les voir défigurés, comme cela lui était arrivé trop souvent. Et des producteurs, il en aura ruiné quelques uns.


Autre film vu en salle, juste avant le gros morceau de Mendonça Filho, Rebuilding de Max Walker-Silverman, petit bout d'Americana qu'aurait pu réaliser une Chloe Zhao à ses débuts. L'histoire de Dusty, jeune cow-boy sans boussole après avoir vu son ranch et son domaine partir dans  les flammes, quelque part au fin fond du Colorado.

Ce grand dadais de Josh O'Connor incarne ce personnage taiseux, regard perdu et démarche lente de grand héron voûté, et le film ne raconte pas grand chose si ce n'est une hésitation entre s'en aller refaire sa vie ailleurs, ou rester près de ses racines (son ex, sa petite fille, la propriété familiale, la tombe de ses parents, de nouveaux amis d'infortune). 

Même les cow-boys ont du vague à l'âme parfois.

Pour attachant qu'il soit, Rebuilding ne déroge pas un seul instant à sa feuille de route dépressive mais tranquille. 1h30 de panoramiques sur le désert et des forêts de conifères cramés sur le tempo d'un gratouillis de guitare country simili Ry Cooder, le temps de s'attacher quand même à une foule de personnages tous plus gentils et attachant les uns que les autres. 

Ce qui n'est pas beaucoup mais bien assez pour passer un bon moment.





dimanche 5 novembre 2023

THE OLD OAK, tête dure et ventre plein.



 Sur Ken Loach on aura bientôt fini de tout dire, et il n'est pas sûr que le vieux chêne du cinéma britannique en ait encore beaucoup à nous raconter non plus. Tant pis, et même si notre bonhomme a bien voulu annoncer que The old oak serait sans doute son dernier film de fiction, peu attiré par le reste des sorties actuelles je suis allé jeter un oeil à son dernier opus, quand même.

Certainement pas son meilleur film même si le cinéaste nous assène d'entrée quelques leçons de mise-en-scène: son incipit avec ce montage de photographies que Yara est en train de prendre à son arrivée en car, avec d'autres réfugiés syriens, dans ce village perdu quelque part dans les environs de Durham, en est le meilleur exemple. The old oak est donc l'histoire d'une adoption, celle de familles de migrants par une communauté du nord de l'Angleterre abimée par la crise, le genre de celle que Loach a déjà filmé cent fois. 

Les yeux encore brouillés par les larmes que le film nous arrache de force lors de ses dix dernières minutes, on en ressort renforcé dans ses propres convictions quant à la nature humaine et vers où le monde se dirige tout droit (dans le mur), et surtout dans celle que le vieux cinéaste n'a pas dévié d'un pouce dans ses principes éthiques. A une journaliste qui lui demandait récemment s'ils commençaient, Paul Laverty et lui, à concevoir ses histoires selon un angle romanesque ou politique, le réalisateur de My name is Joe faillit perdre son sang-froid: mais bon sang, quoi qu'on filme, on en arrive toujours à parler politique !


Loach est fait de ce bois brut dont on ne fait pas les tiroirs Ikea. The old oak confirme tout ce que l'on savait déjà de lui: qu'il n'y a personne pour filmer comme lui des engueulades au pub ainsi que les élans d'empathie dont ses personnages sont bien souvent capables. Avec cette capacité à employer des acteurs non professionnels dont les attitudes ne s'inventent pas dans les cours d'art dramatique (Dave Turner, ancien syndicaliste et ex trimard aux vies multiples ici en patron de pub pouilleux qui accepte d'utiliser son arrière-salle en réfectoire collectif), cet art de faire respirer des rues toutes entières au rythme d'existences délabrées.

Là où on est surpris, et même assez déçu, c'est cette propension soudaine à jouer sur la corde tire-larmes en pinçant très fort dessus: le coup du chien surtout,  comme les dix minutes finales (heureusement prolongées par une belle scène de liesse et d'unité) qui nous montre un cinéaste soudain pressé d'émouvoir alors qu'il a toujours su (comme Eastwood, autre vieux cabot cher à nos coeurs), nous faire trembler le menton en un tour de main, avec autrement plus de classe.


Quoi qu'il en soit, et comme c'est sans doute la dernière fois que nous pouvons voir un nouveau Ken Loach, posons-nous cette question, fort simple: qui maintenant pour filmer les restes de la classe ouvrière broyés par le système, qui pour s'acharner encore à nous montrer ses injustices et l'indifférence sans coeur des puissants ? Et je ne parle d'un ou d'une cinéaste qui ferait de temps à autre un film "engagé" sur les gilets jaunes, les centres de rétention ou la main-mise des ultra-riches sur nos existences, mais passerait toute sa carrière de cinéaste à ne filmer que cela ? 


Ce que nous raconte The old oak est fort simple; une fois balayés les soupçons, la peur et les préjugés, des misérables décident d'aider des misérables venus d'ailleurs, et cela serait une utopie parfaite et enfin réalisée sans l'intervention de trois connards, pas les moins bruyants (un petit coup sur la gueule des réseaux sociaux en passant, très bien). A deux doigts d'un rêve, pas tout à fait gâché (le film est au fond plutôt optimiste), mais presque... 

Ken, vieille tête de mule, tu vas nous manquer.

dimanche 29 octobre 2023

LE REGNE ANIMAL, on est mal.



Dans le premier film de Thomas Cailley, Les combattants, le personnage incarné par Adèle Haenel s'entrainait à survivre à la fin du monde qui selon elle n'allait pas tarder à advenir en éprouvant son corps de jeune femme aux méthodes commando. Voilà un cinéaste qui a de la suite dans les idées, et que l'expérience collective des confinements de 2020 et de la pandémie a apporté de l'eau au moulin de son projet d'écriture: raconter une autre histoire de catastrophe globale en imaginant un monde où une bonne partie de l'humanité se transformerait en bêtes.

De ce postulat fort simple, une belle idée de science-fiction au croisement de la série The leftovers (un dixième de la population s'évapore un beau jour sans crier gare) et de L'ile du docteur Moreau (un devenir-animal possible ici sans même le concours de l'homme) qui n'oublie pas les quelques règles de base de ce genre de film: prendre son sujet au sérieux d'abord, et tout emporter au rythme du grand cinéma d'aventure.

Sur ce deuxième point, Cailley fait le boulot comme un grand. D'emblée, il scinde l'espace en deux entités dissemblables, la société des hommes d'un côté et de la forêt de l'autre, avec entre les deux ce sas impossible qui serait l'espace d'un confinement forcé (les humains en phase de mutation hospitalisés  dans des centres médicaux spécialisés) d'où les créatures sont parquées de force et s'échappent à la moindre occasion. A cet accident de la nature vient s'en ajouter un autre: celui provoqué par une tempête durant laquelle des dizaines de bestioles prennent la clé des champs dont l'épouse de François (Romain Duris, vraiment excellent), qui est en train de se transformer en quelque chose de griffu, de poilu, et d'un peu agressif (elle a attaqué Emile, son propre fils).


Il a surtout l'excellente idée de transplanter le feu de l'action en milieu rural, dans un Sud-ouest qu'il connait bien avec ses fêtes votives, son esprit festif et chasseur où on sait comment traiter les problèmes de nuisible sans faire appel à la maréchaussée. La petite ambiance de chasse à courre dans la dernière partie, juste après un moment assez dur où Emile se fait humilier par un camarade faussement sympathique et joueur, mais vrai tyran harceleur, offre au film son tirant d'adrénaline que les films de genre américains ne savent plus inoculer à leurs grandes scènes d'action depuis longtemps.

C'est drôle, mais les effets spéciaux ont beau être parfois un peu cheap, lors des scènes avec l'homme oiseau notamment, elles émeuvent mille fois plus que les embardées en plein ciel de l'Angel torturé des X-men, autre pauvre petit gars ailé et malaimé qui avait du mal à assumer sa nouvelle nature. Thomas Cailley s'est longuement expliqué sur ce refus obstiné d'avoir recours au tout numérique, et on ne saurait trop l'en remercier: ses bestioles aux nouvelles écailles et aux grotesques tentacules, aux profils simiesques ou aux physionomies impossibles sont mille fois plus frappantes que n'importe quel tour de passe-passe de Dr Strange. 


Il y a quelque chose à palper, à toucher presque, à sentir dans ses corps qui nous rappellent à notre propre condition d'animal, dans un monde tout à coup privé de ses voiles cosmétiques: Emile qui dit à son père qu'il devrait se prendre une douche avant qu'ils ne tombent dans les bras l'un de l'autre, hilares. Emile qui dit à sa petite copine qu'elle "sent bon" justement parce qu'elle n'a pas pris la sienne. François qui dit à son fils qu'il le trouve beau, avec son nouveau profil de jeune prédateur.

Dans Le règne animal, cela sent le fauve peut-être mais cela respire à fond le cinéma très politique. Si l'on pense très fort à la pandémie que tout le monde a subi, on peut aussi penser aux centres de rétention où sont astreints à résidence tous ces migrants qu'on ne saurait voir, aux descentes policières dans les ZAD pour y déloger tous ces punks qui empêchent l'exploitation des espaces naturels et, bien sûr, à notre capacité à devenir autre chose que de simples hommes ou de simples femmes. 


Tout cela fait que Le règne animal possède un sous-texte presque plus rentre-dedans que les brûlots les plus politiques signés John Carpenter ou George A. Romero. Le jeune cinéma français fantastique aime à flirter avec le monde animal depuis un moment (Jacky Caillou, Teddy...) mais on est heureux de le voir travailler aussi fort, et de front, une matière aussi sociétale, tellement d'actualité.


Le film de Thomas Cailley n'est pas parfait, il possède des longueurs, ses moments un peu lourds, mais il faut saluer son aplomb face à un sujet aussi radical, comme ses échappées intrépides où au beau milieu d'une scène d'action presque drôle par exemple (Adèle Exarchopoulos plongeant tel un rugbyman par-dessus un étal de fruits et légumes pour plaquer au sol un jeune fuyard mutant), la course folle s'arrête pour s'attendrir sur un jeune garçon pangolin effrayé, blotti dans un coin, qui s'enroule dans sa carapace. C'est fou comme parfois, un plan suffit à tout dire.

Thomas Cailley a ses obsessions. Il a peur de l'avenir, aime la nature et se méfie des uniformes, c'était déjà dans Les combattants. Tout cela me le rend très sympathique. On espère qu'il saura nous envoyer d'autres fables à l'avenir. Et plus qu'un film tous les 9 ans...



dimanche 22 octobre 2023

LE PROCES GOLDMAN, la vérité est ailleurs.


 

On ne l'a pas encore aperçu que, déjà, il casse les pieds à tout le monde. Ses avocats se lisent les lettres que leur client, Pierre Goldman, leur a adressé quelques jours avant le procès en appel qui doit se dérouler à Amiens. Scène magistrale où se dessine déjà toute la duplicité agaçante de ce drôle de personnage qui s'adresse à Georges Kiejman avec un fiel tout orné de précautions oratoires, et déroule au contraire un laïus presque grossier à son endroit dans une autre lettre. Il veut se débarrasser de ses avocats puis se ravise. Kiejman et ses associés vont devoir sauver de la perpétuité un homme aussi intenable qu'une savonnette.  

La difficulté de défendre un accusé pareil, qui refuse de se taire et parait suffisamment sûr de ses talents de bretteur pour en découdre tout seul est partout présente dans Le procès Goldman. Il n'a aucune confiance dans la justice française, il se méfie même de Kiejman qu'il qualifie par ailleurs de "juif de salon", il se dit lésé par les procédures policières, traite le procureur général de larbin fasciste, affirme que la police française est raciste bref, fournit tout l'attirail du parfait gauchiste énervé et sûr de son fait.


Depuis Saint-Omer d'Alice Diop sorti l'an dernier, on assiste à une résurgence du film de prétoire en France, jusqu'au récent Anatomie d'une chute et même le dernier Breillat qui bifurque in extremis avant de s'y embarquer. Cet intérêt soudain pour ces lieux où les vérités se décident et les individus sont décortiqués offrent toujours cette conclusion presque absurde que plus elle est fouillée, plus la réalité nous échappe. 

On connait l'épopée du procès de Pierre Goldman, sorte de pop-star de l'ultra-gauche biberonnée au sein de la révolution cubaine et du printemps de Prague et d'un background familial difficile à assumer pour lui, qui se rêvait en héros de la Révolution alors que ses propres parents, piliers des réseaux de la résistance lyonnaise durant l'occupation en étaient, eux, de véritables. On a fini aussi par cerner ce personnage pétaradant et grossièrement raconté par les médias de l'époque, de gauche comme de droite comme le fruit de son propre imaginaire romantique, malmené par une psychologie pour le moins fragile, qui se rêvait en Che mais fut surtout un braqueur de merceries.


Sans savoir si le film de Cédric Kahn s'adosse correctement à la réalité de ce procès mouvementé, on est tout de même heureux de retrouver en pleine forme un cinéaste qui m' avait quelque peu navré avec son précédent Fête de famille, qui ressemblait en tout point à du Assayas en très petite forme. Le réalisateur de Bar des rails et de Roberto Succo nous revient avec cet oeil incisif et précis qui ici quadrille les possibilités filmiques d'une salle de tribunal, - sans  quasiment jamais en sortir - en s'appuyant surtout sur le jeu tout en contrastes des parties au combat: jeu théâtral et phrasé presque pompier pour la partie civile et l'accusation (Nicolas Briançon et Aurélien Chaussade), parlé direct et parfois faussement hésitant, peu autoritaire, de Kiejman et du juge (Arthur Harari et Stéphan Guérin-Thillier) et, au milieu ou plutôt à l'écart, un Arieh Worthalter extraordinaire en Pierre Goldman tantôt affaissé sur lui-même, tantôt dressé comme un coq de combat. Il faut voir comment le comédien le joue et comment Cédric Kahn le filme: comme un corbeau dans sa cage, jaugeant son auditoire avec ce regard parfois halluciné qui semble tantôt tout comprendre, et parfois rien du tout.



Kahn filme surtout ce tribunal comme une arène aux strates idéologiques bien rangées: les "rouges" derrière Goldman qui applaudissent aux bons mots de l'accusé, souvent très cabot, ses amis antillais au fond de la salle, les représentants de la pj juste devant eux, la famille et les proches au premier rang. Devant aussi, muettes et comme oubliées, les familles des assassinés. Chaque rangée détenant sa propre vérité sur ce drôle de gusse. Il est d'ailleurs curieux que tous les témoins appelés à la barre aient l'air de n'avoir absolument rien vu (certains aveuglés par leur racisme primaire, ou ces policiers perdus dans des procédures qui s'avèrent avoir été bâclées).


Intéressant d'avoir réactivé cette figure d'une autre époque, les années 60/70 où les clivages étaient ailleurs mais pas moins marqués qu'aujourd'hui. Voir Le procès Goldman quelques jours après les exactions du Hamas en Israël, qui ont rappelé même aux Juifs de France qu'il existait encore des gens pour souhaiter leur mort, nous fait mieux comprendre de quoi les obsessions - et la folie sans doute -de Goldman était constituées. D'une peur que celles et ceux qui les avaient pourchassé et contre qui ses parents s'étaient battus étaient toujours là, cachés dans les arcanes de l'Etat, de la justice, de la police, dans l'âme même du Français moyen et que cette peur du Juif traqué, contre qui on pouvait monter n'importe quelle machination, était toujours dans les rouages inconscients du pays. 

Les termes employés par quelques témoins douteux à l'égard de Goldman ("sale crouille", "moricaud") renvoient à d'autres terminologies, plus modernes, qui ne s'adressent plus à la même catégorie de personnes, - le curseur de l'intolérance a bougé, à ces figures de têtes de turcs s'en sont rajoutées d'autres -, mais la mentalité reste la même.


Le film a le mérite de montrer un Pierre Goldman pour le moins équivoque "jouer" avec cette obsession, sachant que son obsession de la persécution comme sa paranoïa surjouée recelait, comme tout paranoïaque le sait bien,  sa part de vérité.  

C'est drôle, mais Cédric Kahn qui me convainquait plus ces derniers temps pour ses talents de comédien que de cinéaste, fait ici appel à un autre cinéaste, Arthur Harari (très bon) pour y jouer un rôle important. Laetitia Masson y a aussi un petit rôle. Son passage de l'autre côté de la caméra lui a apporté une assurance en terme de direction d'acteur ici assez fulgurante: tous les interprètes y sont impeccables, Arieh Worthalter en tête. 

Sans oublier l'immense Jerzy Radziwilowicz, l'ancien comédien fétiche de Wajda, vu aussi chez Godard ou Kieslowski, qui en père de Goldman offre l'intervention la plus bouleversante de ce film de prétoire plus engagé qu'historique... qui nous rappelle surtout que la vérité d'un homme, après Anatomie d'une chute qui ne disait pas autre chose,  n'est pas celle qui se décide en ces endroits solennels (Goldman revint plus tard sur le meurtre de la pharmacie) et que certaines sentences peuvent tomber d'ailleurs (Goldman sera assassiné 3 ans après sa sortie de prison).