Et parmi toutes les jolies choses qu'on s'est promises entre deux verres de champagne, celle-ci: entre une nouvelle injonction à modérer ma consommation d'alcool, de me trouver un travail sérieux et surtout de bien m'épiler les sourcils plus régulièrement, la réactivation de mon RongeMailleBlog.
Avec, pour retourner aux affaires et avant de donner ma liste des 10 meilleurs films de l'année que le monde entier attend en se rongeant les ongles, un point sur un des meilleurs justement, L'agent secret de Kleber Mendonça Filho.
Six ans après son implacable Bacarau sorti juste avant l'élection d'un certain Bolsonaro, trois ans après son très beau Portraits fantômes dans lequel il rendait hommage à sa ville, Recife, on retrouve le cinéaste tel qu'on l'avait laissé, bien campé sur ses convictions politiques, amoureux de la narration cinématographique et surtout, - surtout -, surprenant encore par de saisissant pas de côté lorsqu'il insère par exemple l'effroi suscité par la sortie d'un blockbuster américain (Jaws en 1977) au climat irrespirable causé par la dictature militaire. Ou de s'offrir une partie de video-game idiot, mais très drôle, en compagnie d'une jambe coupée retrouvée dans le ventre d'un requin qui tabasse des partouzeurs dans un parc à tapins.
Je vous jure que c'est vrai.
Pas de grand cinéma-dossier à violons à la manière d'un Walter Salles, mais le portrait d'hommes et de femmes traqués d'un côté et de nervis puant de l'autre, à peu près les mêmes que ceux qui, dans Bacarau, chassaient le paysan pauvre et réfractaire au fusil à lunette. C'est quand même dans les films de Mendonça Filho que l'on croise les plus parfaites incarnations d'ordures fascistes, et l'Amérique du Sud a beaucoup de choses à nous en raconter, qui a en plus le mauvais goût depuis ces années-là d'en réélire quelques sinistres clones au gré des crises traversées.
Ici, un bien joli prototype de fumier, capitaine d'industrie raciste, sexiste et qui ne doute de rien (c'est à ça qu'on les reconnait), à qui Marcelo va mettre des bâtons dans les roues et beaucoup énerver.
Sans parler du contenu politique qui me ravit et que je vais mettre maintenant de côté, parlons cinéma car là, c'est de toute beauté. Outre qu'il laisse toujours le doute planer sur certains ressorts de l'histoire (Marcelo se cache mais de qui, et pourquoi ? L'agent secret est un titre assez ironique qui nous dirige sur la piste Le Carré alors que pas du tout), le scénario parsème son intrigue somme toute classique par de surprenantes trouées que le film laisse le soin au spectateur de remplir tout seul. La mort de la femme de Marcelo par exemple, d'"une grave maladie" quand tout à coup un personnage lâche qu'elle n'était "jamais malade".
Un cinéma qui nécessite toute l'attention du spectateur, donc. Qui ne le prend pas pour un idiot.
Côté mise-en-scène c'est du costaud. Dès la première séquence dans cette station-essence nous est posé toute la tension, le contexte politique ainsi que la légèreté de façade du héros (excellent Wagner Moura, prix d'interprétation cannois pas volé), pour un moment qui oscille entre inquiétude, violence et vacuité du quotidien.
La grande scène de la poursuite du tueur dans les rues de Recife n'est pas filmée avec les pieds non plus.
Mais ce qui étonne le plus et m'a personnellement ravi plus qu'autre chose, c'est de voir ce grand cinéaste oser de nouveaux mariages de tons et mettre souvent sa routine en danger. Il n'est quand même pas commun de penser tour à tour à Kafka (le job de façade de Marcelo dans ce "commissariat" qui n'en est pas un et où se déroule d'entrée une scène terrible), à Quentin Dupieux (une jambe pourrie qui saute sur les prostitué(e)s qui ont le cul à l'air) et à Scorsese (un cadavre liquidé dans un coffre passé au jet le lendemain matin).
A mon avis un très grand film par un très grand cinéaste que je ne peux m'empêcher de rapprocher du dernier Paul Thomas Anderson, un cinéma archi-maitrisé qui pourtant se lâche la bride pour partir vers des contrées risquées, inexplorées, inconnues, quitte à dérailler des fois... Allez les gars, moi je vous suis.
A noter qu'en plus de toutes ses qualités, L'agent secret est paré d'une bande originale pop tropicale délicieuse.
Petit interlude:
Ma tendre et douce m'a offert pour mon Nowel My name is Orson Welles, riche bouquin publié par La Table Ronde en écho à une expo à la Cinémathèque qui retrace tout le parcours du monstre sacré.
Détail qui ne trompe pas, je n'en étais pas à la moitié du livre que les auteurs n'en avaient pas encore fini avec Citizen Kane et les Amberson, tant il n'oublie pas les années de création théâtrale et radiophonique qui lui avaient taillé une sacrée réputation. Le livre insiste beaucoup sur cette image: que Welles est un auteur trop imposant pour rentrer dans sa propre filmographie, une idée que j'aime bien.
Le livre ne parle pas que cinéma et s'attarde beaucoup sur sa carrière d'avant Kane et là, on lit des choses sidérantes. Outre sa précocité proverbiale, son abattage, sa prestance, on y lit ses années d'apprentissage à Dublin, ses premiers coups d'éclat à NY dont un Macbeth vaudou avec une compagnie d'artistes de Harlem (et de sorciers du Dahomey !) qui vaut son pesant de pistaches.
Pour ne pas perdre le rythme et au lieu d'aller faire connement un footing dans la forêt et dans le noir, je me suis refait Citizen Kane et Mr Arkadin dans la foulée, pour voir.
Le premier me sidère toujours autant (à 24 ans vraiment ? cette structure, ce News on the march!, les effets d'ombre de Gregg Toland) avec tout de même cette réserve de taille, comme pour Griffith ou Eisenstein entre autres: comment expliquer aux petits nouveaux que ce film est important et qu'il a tout bouleversé en son temps ?
Quand à Arkadin j'ai bloqué. Je l'ai presque revu comme un mauvais remake de Kane, une variation ratée du Troisième homme aussi, une incarnation boursouflée et surjouée de l'Homme-Mystère qu'il aura voulu être toute sa vie. Le livre se penche justement sur la destinée contrariée du film, tellement charcuté, refait et remonté que quasiment chaque pays disposait, de sa propre version. Mais peut-être que deux Welles dans le même mouvement, c'était trop.
Je reviendrai sans doute sur cette lecture pas encore achevée car le destin du bonhomme déborde tellement de partout qu'il y en a presque trop à dire: Welles s'amusait d'ailleurs à en rajouter pour mystifier son monde. Cet artiste génial (terme pour une fois pas du tout galvaudé) qui s'était fait la réputation de ne jamais vouloir terminer ses films était un type sans concession qui préférait ne pas rendre ses films aux producteurs plutôt que de les voir défigurés, comme cela lui était arrivé trop souvent. Et des producteurs, il en aura ruiné quelques uns.
Autre film vu en salle, juste avant le gros morceau de Mendonça Filho, Rebuilding de Max Walker-Silverman, petit bout d'Americana qu'aurait pu réaliser une Chloe Zhao à ses débuts. L'histoire de Dusty, jeune cow-boy sans boussole après avoir vu son ranch et son domaine partir dans les flammes, quelque part au fin fond du Colorado.
Ce grand dadais de Josh O'Connor incarne ce personnage taiseux, regard perdu et démarche lente de grand héron voûté, et le film ne raconte pas grand chose si ce n'est une hésitation entre s'en aller refaire sa vie ailleurs, ou rester près de ses racines (son ex, sa petite fille, la propriété familiale, la tombe de ses parents, de nouveaux amis d'infortune).
Même les cow-boys ont du vague à l'âme parfois.
Pour attachant qu'il soit, Rebuilding ne déroge pas un seul instant à sa feuille de route dépressive mais tranquille. 1h30 de panoramiques sur le désert et des forêts de conifères cramés sur le tempo d'un gratouillis de guitare country simili Ry Cooder, le temps de s'attacher quand même à une foule de personnages tous plus gentils et attachant les uns que les autres.
Ce qui n'est pas beaucoup mais bien assez pour passer un bon moment.
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