dimanche 4 janvier 2026

RESURRECTION de Bi Gan, ou la mort du cinéma encore différée.


 Alors Résurrection, ça parle de quoi ? Sitôt sorti de la projection qu'on vous pose cette question-là, et vous devez alors défaire les noeuds que le dernier film de Bi Gan vient de vous faire dans le cerveau. Evidemment que le jury du dernier festival de Cannes n'a pas su quoi faire non plus de cet opus magnus aux images folles qui semblent toutes carburer aux rêves de son créateur, en lui attribuant un Prix Spécial à la va-comme-je-te-pousse. 

2h40 de cadavres exquis, à moins qu'il s'agisse d'un trip égotique dopé à l'écriture automatique avec pour seule boussole une passion folle pour le cinéma. Le film démarre d'ailleurs dans une salle de cinéma vidée manu miltari par la police et s'y termine, avec un public qui s'éteint petit à petit. La première grande séquence dans la fumerie d'opium, - avec la toujours aussi belle Shu Qi - avec ses surimpressions en insert et ses collages qui font délirer les volumes et la perspective, est un pur délice visuel à la Méliès.

Ailleurs et par deux fois, Bi Gan cite ouvertement les Lumière et leur arroseur arrosé, notamment dans ce plan merveilleux (mais il n'y a que ça dans ce film-monstre) où les fêtards s'agitent jusqu'au lever du soleil en accéléré alors que ce film passe sur un drap tendu en pleine rue à vitesse normale, lui. Il y a aussi dans ce film enchanteur un vrai message désenchanté sur la fin d'un art et la mort du cinéma qui n'est peut-être que feint, tant le cinéaste semble croire encore à son renouveau perpétuel voire... à sa résurrection.



On croirait presque que par ce geste artistique radical et chatoyant, il s'en fait le héraut.

Résurrection est donc l'histoire d'un monde qui a trouvé sa stabilité en éradiquant les rêves (critique de la société actuelle ou chinoise en particulier, c'est probable). Subsistent quelques "rêvoleurs" ("deliriant" en anglais) dont l'un, enfermé dans une cave pour qu'on récolte ses larmes, est retrouvé par une femme qui le libère et le lâche dans le film, au gré de plusieurs histoires qui filent d'une période indéfinie jusqu'à nos jours. 

Ce rêvoleur décrépit et malade, nourri de pétales de fleurs, épuisé par ses nuits sans doute peuplés de rêves tristes, sera le fil conducteur réincarné à chaque époque au fil des histoires racontées. Cocteau, les surréalistes comme l'imaginaire de Jodorowsky sont passés par là, et tout le film glisse vers une abîme sans fin de petits films qui n'en font qu'un.

Si Bi Gan est un filmeur de toute première catégorie, il s'est donné ici un maximum de moyens pour rendre son film visuellement inégalable. J'en ai vu pourtant et je peux vous le dire: jamais je n'avais vu un truc pareil. En sachant que Résurrection est un film à voir sans avoir peur de s'y perdre et d'y tout comprendre, je peux vous certifier que la récompense est là. 


Moi qui pensais souffrir à cause de la durée du film, j'aurais bien voulu quelques histoires en plus.

Tout juste pourra-t-on lui reprocher ce trop-plein d'assurance technique qui lui fait refaire le coup du plan-séquence infini de Kaili blues lors du segment vampirique et délirant de la nuit du passage à l'an 2000. Morceau de bravoure décoiffant certes, boosté en plus de ça par un des scénarios les plus sauvages de l'ensemble, mais qui trahit quand même l'orgueil insensé du cinéaste qui, ça crève les yeux, voudrait peut-être demeurer le only one tout là-haut, au sommet.

Mais plus que cette assurance technique et formelle pour le moins stupéfiante, c'est l'imaginaire du bonhomme, seul aux commandes de l'écriture qui ici m'en a bouché un coin. C'est du Potocki, du Borges, du Anne Rice, du Théophile Gautier ou du Cervantes tout mélangés, c'est démesuré.

Rêvons, rêvons encore et que nos rêves irriguent le réel pour toujours, et le cinéma à jamais.




Restons chez les fous furieux chinois, puisqu'ils semblent depuis quelques années surpasser leurs collègues japonais et sud-coréens dans la surenchère pour parler, un peu, de Mad fate de Soi Cheang, ce même excité qui réalisa Limbo (un film de serial-killer hyper violent en noir et blanc) et réalisera City of darkness un an plus tard (baston générale de cartoon dans un immeuble surpeuplé).

Comme il ne reste pas grand chose du cinéma de Hong Kong, on dira que ce cinéaste sans scrupule tente de réanimer la flamme Johnnie Toesque et Tsui Harkienne qui défonça tout entre les années 80 et 2000. Son Mad fate fait un peu penser au Mad detective un peu clown de To (également signalé ici à la co-production) en mettant en scène une chasse de tueur de femmes, un policier qui a du mal à courir après les voyous à cause de ses genoux (solidarité !), un jeune psychopathe qui ne s'est pas encore révélé, un voyant un peu fou qui s'exerce à interchanger les âmes entre elles quand les incantations seules ne suffisent plus, bref: du n'importe quoi.

On irait bien jusqu'à aller couper quelques doigts aux scénaristes qui aurait pu s'épargner quelques rebondissements de trop mais ça saigne, ça hurle, c'est sadique juste ce qu'il faut mais cela a quand même du mal à atteindre le niveau de folie et de virtuosité des deux maitres sus-cités.

Et c'est parfois assez drôle.


Par contre, capté sur la plateforme Shadowz à laquelle je me suis réabonnée tant ma soif de sang frais était grande, le très surprenant même si complètement raté Eight eyes, coproduction serbo-étatsuniennes datant de 2023 et à ma connaissance inédite. Le film renoue avec cette tradition de film un peu dég' à la mode Hostel d'Eli Roth où les vieux pays de l'ancien bloc de l'est deviennent les parcs d'attraction préférés de l'Internationale des Sadiques Mal-aimés ou des anciens snipers pro-Milosevic, qui s'en donnent à coeur joie avec de gentils touristes, leur Lonely Planet dans le sac à dos.

Ici, un couple d'Américains à la cool qui vont croiser un grand Serbe jovial et peut-être pas très net, avec un oeil blanc du plus bel effet et qui ne les lâchera plus.

Et vous n'avez pas encore vu le reste de la famille... 


Déraillant soudain, comme attendu, vers le film de détention brutale avec sa petit ambiance Texas Chainsaw massacre arrosé au rajka fait maison, le film d'Austin Jennings quand il en a terminé avec ses gros effets dégoutant, file vers une fin complètement barrée légèrement allumée au LSD ou aux champignons de grand-mère où perce même, ça c'est inattendu, une forme de poésie à la mode de Skopje.

Visuellement assez moche, ce qui colle bien à l'ambiance, filmé en 16 mm, Eight eyes bafouille à un moment quelques propos anti-Occident sans doute politiquement très incorrects mais qui secouent. C'est aussi très mal joué, à l'exception notable d'un certain Bruno Veljanovski, très convaincant en Saint Peter imposant et borgne.

Mais quel étrange bousin !

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire