samedi 11 septembre 2021

Bergman Island, poupées suédoises

 

Voilà qui marque un joli sursaut dans la filmo de Mia Hansen-Love après la relative déception de  son précédent opus, Maya, après son très bon L'avenir, avec la Huppert dans un rôle tout fait pour elle, et qui avait l'air de diriger son auteur vers une sorte de cul-de-sac attendu. 

Loin du petit monde germano-pratin, dont elle est issue, composé pour l'essentiel d'intellos en pleine crise, de musiciens, de producteurs de cinéma , de cinéastes et de jeunes filles en fleur, son cinéma semble aller prendre l'air avec ce Bergman Island qui nous parle pourtant, toujours, des difficultés dans le couple, de création artistique (il est cinéaste, elle écrit) et d'amour bien entendu, mais dans un endroit particulier, qu'on imagine fêtiche pour cette ancienne plume des Cahiers du Cinéma; la fameuse île de Farö qui fut le refuge d'Ingmar Bergman, où il tourna bon nombre de ses films et termina ses jours en ermite ombrageux.

D'abord, on craint le méta-film empesé par le poids du mythe, mais Hansen-Love ouvre grand les bras à tout ce que l'île lui propose, sans faire sa précieuse. Si Chris et Tony, en fans du cinéaste suédois, sont venus pour profiter du calme de cette résidence pour travailler,  - mais chacun de son côté -, ils vont aussi se plier aux obligations du lieu: comme faire le "Bergman Safari", journée organisée en car pour faire le tour des endroits où Bergman a tourné ceci, a vécu cela, sans vouloir en faire tout un plat mais émus, malgré eux, par les échos qu'ils y trouvent, en certains lieux comme en eux-mêmes.

Différentes manières de découvrir Farö: pendant que Tony fait son "Bergman safari" en compagnie d'autres intellos pointus, Chris s'offre une journée buissonnière en compagnie d'un grand dadais, étudiant en cinéma à Stockholm, qui lui fait découvrir le cidre local, un magasin de peaux de mouton et le plaisir d'une bataille de méduses sur la plage (se les balancer dans la figure comme des boules de neige).

Aussi, comme Chris demande à son mari si cela ne l'inquiète pas de dormir dans la chambre-même où fut tourné Scènes de la vie conjugale (le film qui, dit-on, provoqua des millions de divorces à travers le monde), c'est autant pour faire une blague que de pour s'inquiéter, quand même, de cet endroit qui inspira autant de films sombres et déprimés au très pessimiste  Bergman. C'est aussi pour confronter leur propre existence, leur expérience de couple, à l'aune de ce que pouvait en penser le réalisateur de Persona, quitte à convoquer son fantôme.

Tony est un cinéaste important, semble-t-il, qui profitera de cette résidence pour présenter ses films au public local. L'île est devenu une sorte de musée à ciel ouvert, y compris la maison du maître, avec sa bibliothèque foisonnante et ses VHS par milliers, gardés en l'état par les gardiens du temple. Mais si beaucoup de monde connait ses films, si l'on peut aujourd'hui encore voir où et comment il vécut, la part d'inconnu est toujours la plus forte: Chris s'étonne de la façon dont Bergman traitait "ses" femmes comme "ses" enfants (mal) et plus d'une fois, les "locaux" ne se feront pas prier pour souligner combien le bonhomme était tout sauf sympathique.

C'est qu'on ne connait jamais vraiment les autres, même les plus proches. Comme il serait illusoire de comprendre la vérité d'un homme en ayant vu et revu tous ses films et avoir tout lu sur lui, Chris voudrait bien savoir sur quoi Tony travaille, lui qui garde ses projets toujours secrets (quand elle fouille dans ses carnets, c'est pour tomber sur des croquis érotiques avec des commentaires étranges), alors qu'elle cherche à partager avec lui ses projets de scénario.

Quand, à la bonne moitié du film, Bergman Island s'échappe dans l'histoire écrite par Chris, et qu'elle raconte à son homme (celle d'un couple qui s'est autrefois follement aimé, et se retrouve sur l'île de Farö à l'occasion du mariage d'une amie), qu'elle lui raconte afin qu'il l'aide à lui trouver un dénouement, c'est non seulement pour accuser une fin de non-recevoir de son époux (partenaire dans la vie, mais concurrent, s'imagine-t-on alors, dans leur vie professionnelle ou pire; indifférent) c'est pour que cette histoire, inventée, qui semble s'imbriquer dans la sienne comme une poupée russe, finisse naturellement par infuser la vie-même, alors qu'elle semblait être inspirée par elle. Un film dans le film qui est aussi le tour de force narratif de Bergman Island, son point de bascule où, tout à coup, tout est dit sur l'acte de créer, et d'inventer des histoires. 

Mia Hansen-Love travaille, dans la dentelle, autant la nature-même d'un couple que le mystère qui entoure tout acte de création. Farö a inspiré Bergman, qui a inspiré nombre de cinéastes, et si Farö inspirera, sans doute, des idées voire un film tout entier à Tony ou à Chris, tout viendra d'eux-mêmes, et de personne d'autre. Bergman est mort, et il ne faut pas croire aux fantômes.


C'est d'ailleurs ce que leur petite fille demande à son père à la toute fin: les fantômes existent-ils, papa ? C'est elle qui a le droit au dernier plan, simple et pourtant singulier après tous ces faux-semblants, ces histoires d'amour compliquées: un enfant qui s'élance dans les bras de sa mère. Tout à coup, ces artistes tourmentés, ces processus de création deviennent secondaires: la plus belle des créations, comme l'amour le plus limpide et le plus sûr, il n'était pas loin, il était juste là, c'était mamie qui la gardait et elle s'appelle June.

La seule limite du film étant son entre-soi précieusement entretenu (un film de cinéphile pour cinéphile, ça ne pouvait pas être autrement), il est dommage que beaucoup passent à côté, et trouvent tout cela, au fond, assez futile. 

Un film magnifique soutenu, - il faut le souligner tant leur sensibilité porte le film du premier plan jusqu'au dernier -, par quatre comédiens absolument parfaits.

mardi 24 août 2021

Onoda, ou la patience de Dieu.


 Combien furent-ils au juste, à ne pas savoir que leur pays avait capitulé et à continuer à faire le pied de grue en attendant l'arrivée de l'ennemi, de la relève, de la quille? Dans le Japon de l'après-guerre, d'après le désastre et une fin de conflit vécue autant comme un soulagement qu'une honte, on alla en rechercher beaucoup calés sur leur île, le doigt crispé sur la détente de leur fusil rouillé. 

Le cinéma s'est un peu inspiré de ces drôles d'oiseaux. Peut-être que Boorman y  a pensé pour son fameux Duel dans le Pacifique  avec ses deux têtes dures ennemies coincées sur une île déserte, et seul Josef von Sternberg en a tiré un grand film avec son magnifique Anatahan, et ses bidasses pouilleux condamnés à survivre en compagnie d'une beauté des Archipels.

Certains sont restés sans nouvelle du Monde pendant des mois, des années. Mais le record revient sans conteste au fameux Hiro Onoda, lieutenant de l'armée régulière formé aux techniques de guérilla (lutter en milieu hostile et sauvage) qui vécut sur l'île de Lubang, dans les Philippines, en pleine brousse... 30 ans durant.

Onoda, 10000 nuits dans la jungle peut donc se permettre d'utiliser ses trois heures de pellicule pour nous raconter son histoire. De facture très classique, Onoda est un authentique film d'aventure qui ravira celles et ceux qui, comme moi, en ont ras la casquette des prouesses numériques de Christopher Nolan et autres Sam Mendes qui confondent rutilance technique et cinéma. Arthur Hariri l'a bien dit quelque part, ce qui l'intéressait avant tout dans l'épopée du personnage, c'était de traiter du temps qui passe, des jours et des nuits qui s'amoncellent, au coeur d'une tension qui ne s'est jamais vraiment éteinte dans l'esprit confus du soldat.


D'abord une dizaine, puis rapidement quatre soldats survivants, les hommes sont avalés par la forêt, empoisonnés par les fruits sauvages, tués par le typhus. Les années où le reste de l'escadron forme une troupe que rien ne semble séparer offrent les plus belles scènes du film: scènes de fraternité, de bagarres, d'attirances sexuelles aussi, de chagrin. Quand le lieutenant Onoda se retrouve seul le temps, comme le film, commence à tirer en longueur. Mais c'est qu'il ne fallait pas non plus achever l'histoire ici, et le personnage, en appuyant sur le champignon, et cette pénible impression de calme qui n'en finit plus après une très longue tempête, sert la cohérence du film.

De l'aventure, il y en aura eu dans les 30 ans de la vie insulaire du lieutenant. C'est que l'île n'était pas tout à fait déserte; ils auront maille à partir avec la communauté de paysans et de pêcheurs à qui ils chapardent des vivres et volent du bétail, croiseront la route d'une jeune femme sans doute demeurée qui sera la cause d'un désastre. Bâtir une cabane de bambou recouverte de feuilles de bananiers avant chaque saison des pluies, combattre la faim, brûler des récoltes pour signaler au Commandement qu'on est toujours là. C'est Robinson Crusoë (qui, si on veut bien s'en souvenir et dans sa version intégrale, est également un roman assez long, et très détaillé).


Onoda fut déclaré officiellement mort à la fin des années 50. Le film nous raconte comment il ne fut pas étranger, non plus, à son propre malheur. Obstinément calé sur des "ordres" contradictoires reçus d'un Major formateur charismatique (c'est le génial Issei Ogata, qui incarnait Iro Hito dans le film de Sokourov et qui, ici aussi, porte la petite moustache taillée au carré et les lunettes rondes de l'empereur), il s'en tint durant ces 30 années à y obéir: ne pas mettre fin à ses jours, et attendre un signe du commandement.

Signe qui ne vint jamais, évidemment, mais un enfermement mental duquel le soldat eu un mal fou à s'échapper. C'est la séquence absurde, et quelque part comique, où il interprète à sa façon un haïku composé par son père, - qu'il croit être, vu de loin, un sosie instrumentalisé par l'ennemi -, et choisit de croire que, lu d'une certaine manière, il signifie qu'il faut à tout prix surveiller la rive sud de l'île.


Quand l' étudiant fanatique d'Histoire le débusque en 1974 en faisant jouer une ritournelle militaire des années 40 dans la forêt, sachant qu'elle fut la chanson préférée d'Onoda, on pense moins à Klaus Kinski-Aguirre faisant jouer du Wagner ou du Bach au coeur de la jungle qu'à un geek, certes enthousiaste et très érudit, qui aurait enfin réussi à mettre la main sur le Pokémon ultime. Dans le monologue à la fois touchant et tordant qu'il déroule à Onoda lors de leur rencontre, il dévoile qu'il avait trois objectifs dans la vie: voir un panda sauvage, trouver Hiro Onoda, et découvrir le Yéti.


Jouer au soldat sur une île, entraîner ses camarades de jeu derrière soi, ne pas écouter les adultes et s'en remettre à une voix divine que personne n'entendra (puisque Dieu, l'Empereur, est mort), c'est un peu le nerf de la guerre du jeu dans l'imaginaire des enfants. Le jeu s'arrête lorsque celui qui vous a cherché longtemps après avoir compté jusqu'à 30 (ans), vous débusque planqué dans votre cabane. Est-ce-que ce n'est pas ça, l'aventure ?

C'est seulement le second long-métrage d'Arthur Harari, après son très bon Diamant noir, polar assez désenchanté et anti-héroïque au possible autour d'un casse chez les diamantaires parisiens. Avec sa manière d'apurer sa mise-en-scène au maximum, de ne jamais négliger les procédés classiques (ici, des flash-backs très bien dosés) et de respecter ses personnages comme le genre qu'il visite (ici le film de guerre, hier le film noir), il fait beaucoup penser à  Jeff Nichols, qui parvient lui aussi à apporter de la fraîcheur à des genres qu'on pourrait croire épuisés depuis longtemps.

Comme cinq ans se sont écoulés entre Diamant noir et Onoda, on espère découvrir la suite de sa carrière dans moins longtemps. Sauf si, comme son héros obstiné, le temps n'est pas un problème.

(A noter également que tous les comédiens, sans exception, sont fabuleux).



mercredi 11 août 2021

Benedetta, show-girl d'autrefois.

 


Sacré Verhoeven... Ne nous a-t-il jamais déçu, celui-là, dans la charge anticonformiste, dans l'élan provocateur et le sacrilège ? Le voir emboutir avec pareil panache le popotin de Notre Sainte Mère l'Eglise Catholique, certes dans ce qu'elle a de plus rigide et de plus vieillotte (un couvent dans l'Italie du XVII° siècle), nous fera d'abord penser que le vieux pirate s'attaque là à une icône quelque peu surannée, toute prête à se faire désacraliser par cet iconoclaste acharné. Mais gaffe, car cela n'est pas la première fois que le cinéaste hollandais tourne comme un vieux renard autour d'un poulailler, dans les parages de la foi chrétienne. N'est-il pas l'auteur d'une biographie, Jésus de Nazareth, parue en France en 2015, dans laquelle transparaissait sa fascination pour le personnage, grand galvaniseur de foules, qui fit trembler tout un Empire ?...

Verhoeven n'a pas pu tourner son Jésus comme il le souhaitait, mais il a fallu qu'il tombe sur la vie de cette Benedetta Carlini, un temps à la limite de la béatification avant que certains ne mettent en doute les éclats miraculeux que la jeune femme porta au regard des ses condisciples, avant que ne soit également établie ses penchants amoureux scandaleux.

Il n'allait pas raté ça, alors il y va à bon train: premiers attouchements, premiers ébats, extases enfin libérées, jusqu'à ce gode taillé dans la bonne forme, et à la bonne longueur, dans une statuette en bois de la Vierge Marie. Dans les années 80, les ouailles de Mgr Lefebvre avaient fait cramer un cinéma dans le quartier Saint-Michel pour moins que ça (La dernière tentation du Christ de Scorsese, remember...)


Aussi le mauvais esprit rigolard et complètement agnostique peut bien le dire: je me suis bien fendu la poire. Jusqu'à ces petites touches sales, d'un prosaïque complet, qui finissent toujours par ramener l'Humain et ses aspirations spirituelles au niveau du cochon dans son auge: "J'ai très envie de chier" signale la jolie Soeur Bartholomea à Benedetta pour qu'elle lui montre les "communs" (des trous dans une planche, et de la paille pour le reste), ou encore la servante du nonce de Florence, enceinte, qui signale une montée de lait en faisant gicler une goutte sur la table du repas.

A l'entrée du cinéma, on m'a appris que les gens partaient parfois au bout d'une demi-heure. Mon Dieu, ai-je pensé, qu'ils n'aillent pas voir Titane ! C'est idiot quand même, parce que c'est écrit sur l'affiche: un film de Paul Verhoeven. Peut-être pensaient-ils que, quelques années après Elle, le réalisateur s'était calmé ? C'est bête, parce que les mystères de la foi, si on y regarde bien, n'intéressent pas plus que ça le cinéaste. Il inaugure même cette étrange série  de "miracles" qui marquèrent la vie cloitrée de Benedetta par deux séquences presque ridicules, lorsque, alors petite fille, elle harangue un bandit de grand chemin en lui promettant la colère du Christ, juste avant que le soudard ne se prenne une fiente d'oiseau dans l'oeil, et quand une statue de la Vierge lui tombe dessus, dès son arrivée au cloître. 

Il faut garder ces deux scènes en mémoire pour mieux apprécier ce qui suivra, car les miracles spectaculaires qui vont marquer l'existence de la religieuse, bâtir sa légende et lui faire endosser un temps le poste d'Abbesse aux dépends d'une autre, vont finir par former rien d'autre qu'une fable féroce, et assez enjouée, sur la croyance, l'illusion, le spectacle, la tricherie et l'arrivisme du personnage.


Et nous voilà revenu sur les traces de Nomi Malone dans Showgirls (le film maudit du batave sournois, 25 ans déjà !) qui croyait en son talent, en l'illusion de son corps parfait, à sa gloire dans le show-biz avec des dents étincelantes qui rayaient la piste de danse. Les héroïnes de Verhoeven sont toujours dotées de cette foi incoercible en leur talent et d'une sexualité hyper-agressive qui font d'elles des dangers mortels. Pas seulement pour les hommes, bien souvent réduits à des rôles de pantins (Sharon Stone faisant joujou avec son flic macho, Isabelle Huppert faisant de son violeur sa "chose", Carice van Houten en Mata-Hari chez la Gestapo), mais pour les femmes aussi: l'Abbesse pour le moins circonspecte quant aux stigmates sur le corps de la religieuse (Charlotte Rampling, très bien dans l'unique rôle "mesuré" de cette histoire), finira par payer le prix fort de cette folie.

Amusant, aussi, comment Verhoeven insiste sur la vénalité générale: outre la passion charnelle entre nos deux coquines, c'est le père Cecchi (Olivier Rabourdin) qui, malgré une "cour digne d'une câtin" auprès du pape, n'a pas obtenu le poste voulu. Nombre de soeurs sont d'anciennes prostituées, des filles-mères. Soeur Barthomea était bergère et vivait au milieu de frères et d'un père incestueux. Quand le Nonce de Florence (excellent Lambert Wilson, digne de figurer à la cour des Borgia) se demande si la douceur qu'emploie Benedetta à lui laver les pieds ne lui aurait pas été inculquée dans un bordel, elle lui rétorque en substance qu'il est mieux placé qu'elle pour en juger.


Pourtant, il n'est pas sûr qu'au centre de ce jeu de massacre, il n'y ai pas de foi véritable. Le cinéaste ne met pas en doute la croyance profonde de cette religieuse un peu folle, sûrement (ne lui fait-on pas boire du jus de pavot pour apaiser ses cauchemars ?...) et dont les visions sont sans doute réelles. Ce qui le fascine surtout, en bon metteur-en-scène jaloux de ce barnum christique organisé par l'Eglise Catholique au plus fort de son faste et de son emprise, c'est le spectaculaire, le recours à l'illusionnisme, à la tromperie et au mensonge, l'incroyable sujétion des foules à ces rituels impressionnants à l'ombre écrasante des cathédrales. 

Et Benedetta d'en rajouter dans le son et lumière, toujours plus loin, toujours plus fort: scarifications, paumes percées et vociférations à la mode "Régine", voix d'outre-tombe et visage froncé: Virginie Efira va sans doute mettre du temps à se remettre d'un rôle pareil (dans le sens où d'autres réalisateurs, maintenant, vont devoir lui trouver des rôles de cette démesure).


Peut-être aussi que, comme tous les affabulateurs invétérés, les menteurs impénitents, Benedetta même acculée à reconnaître ces "trucs" niera le mensonge, ne voudra pas voir la vérité, s'enfermera pour toujours dans le déni. C'est peut-être le propre de toute religion (et voilà l'agnostique qui se la ramène, encore...)

Plutôt que de fuir, après avoir évité le bûcher, elle retournera auprès de ses soeurs, même au prix du déshonneur et de la mise au ban. Parce qu'il n'y a que dans l'Eglise qu'elle peut représenter quelque chose, et d'abord à ses propres yeux.

The show must go on, amen.

samedi 7 août 2021

Annette aime les chansonnettes.

 


Pour les cinéphages de ma génération, Leos Carax ce n'est pas rien. C'est avant tout la découverte hallucinée de MAUVAIS SANG en 1986. Et pour bien voir MAUVAIS SANG, c'est comme pour découvrir Rimbaud ou Baudelaire, John Fante, A BOUT DE SOUFFLE ou Nirvana; il faut avoir 20 ans pour ça.

Or, 20 ans on ne les a pas pour indéfiniment. C'est pourquoi, peut-être, au-delà de ses AMANTS DU PONT NEUF (1991), on a pu faillir devant son POLA X (comme tout le monde), et trouver HOLY MOTORS hallucinant sans en avoir bien saisi tous les ressorts (comme tout le monde). La critique opiniâtre l'a toujours chouchouté comme l'oiseau rare qu'il est; ils ont raison de le choyer, tant l'animal a toujours eu l'air de vouloir chercher une énième lettre à l'alphabet du cinéma. On peut aussi penser que le culte dont il est l'objet dans certaines revues est un peu exagéré, et que ça n'est pas en faisant son petit Kubrick germano-pratin (6 longs métrages en plus de 35 ans, c'est pas beaucoup quand même) en mode JLG, que le roi Leos se rendra sympathique à tout le monde.

Kubrick était un richissime auto-entrepreneur libre de ses créations, comme Léos, mais il était tout sauf un grand romantique. Carax lui, l'est de toutes ses forces. Godard a toujours navigué en dehors des eaux internationales sans vouloir rendre de comptes à personnes. Léos lui, veut irriguer ses visions et sa boulimie d'images dans le faste et le grand luxe de la super-production. Par conséquent, ni Kubrick ni Jean-Luc, Carax est peut-être celui qui voudrait être le Cecil B. de Mille du film art et essai. Comme nous le disions, voici donc un fieffé romantique et, plus encore, un incorrigible rêveur.


Ce qui a failli coincer, dans les trente premières minutes d'ANNETTE (passé un générique d'intro merveilleux), ce sont les deux stars archi-bankables que Léos s'est offert. Soit dit en passant, le cinéaste a cherché longtemps son binôme sexy: on a longtemps causé de Rooney Mara, Joaquin Phoenix, Rhianna ou encore Michelle Williams. La Cotillard et Adam Driver finalement, ça a de la gueule au fronton du multiplexe, mais ça coince un peu. Sans vouloir être mauvais esprit à tout prix, on se demande dans quelle pub Chanel ou Dior on a vu l'actrice jouer comme ça. 

Driver, mâchoire serrée et regard noir avec son casque de moto par-dessus, se montre parfois aussi menaçant que dans un mauvais trip jedi. En plus de cela ils chantent, et une comédie musicale, aujourd'hui, il faut que ça fasse son chemin dans la tête du spectateur récalcitrant. Ajoutons à cela que faire jouer au sombre Adam Driver le rôle d'un comique de stand-up est d'une maladresse confuse: il n'y a pas de comédien moins marrant que lui. Aussi, ses prestations scéniques filmées en live jettent d'emblée un trouble gênant. Même si son personnage se montre comme un mix imprécis d'un genre de Gad Elmaleh pour la complicité préfabriquée qu'il entretient avec son public et d'un Andy Kaufman agressif dans son souci d'aller "contre" lui, ce rôle-là, on n'y croit pas une seconde.

Ah oui, pardon: ANNETTE, c'est donc l'histoire d'un humoriste borderline et d'une cantatrice-star qui tombent amoureux, s'épousent, font un gosse (Annette), se déchirent tandis que la carrière de l'un (lui) s'écroule et que la carrière de l'autre (elle) s'envole. Elle meurt dans des circonstances étranges, il fait de sa gosse une star, il commet un meurtre, voilà.

A la demi-heure donc, je me rappelle maintenant, j'ai hésité entre éclater de rire un bon coup ou sortir de la salle pour aller me payer une pinte. C'est en voyant la tête de Driver entre les jolies jambes de Marion, qui chante sa ritournelle romantique avant de plonger vers un cunnilingus ardent, que le film a manqué dérailler pour de bon.


Et puis survient Annette. La nouvelle lettre de l'alphabet du film, c'est elle. L'effet provoqué par cette marionnette bien articulée dans cet univers de breloque est un véritable miracle. D'un coup, si on y chante, ça n'est plus qu'anodin comparé à cette petite chose en bois verni, au regard si triste et très noir, qui ne dit rien mais se met à chanter comme un ange (comme sa maman défunte) à la vue des étoiles et de la lune. Il n'y a plus cette histoire banale et idiote d'un couple people dépareillé qui sombre et se déchire, les saillies pas drôle de papa sur scène, qui se la joue Cioran de music-hall face à un public faussement outré, ni les envolées lyriques de maman en peignoir et perruque rousse dans des décors de patronage en papier, il y a le regard de l'enfant-marionnette, Annette, qui observe le spectacle navrant des passions adultes en fomentant déjà, peut-être, sa vengeance d'enfant.

Il s'en est passé dans la vie d'adulte de Léos pour que, soudain, le romantisme supposé des grands se fasse si ridicule devant la déception des enfants, et que des mélopées sans paroles - les chants d'Annette -, sonnent plus riches de sens que tous ces I love you so much bramés à tue-tête. On croit savoir d'où ça vient, mais on laissera ça à d'autres. Dans la dernière partie, Henry (le père) finit par dérailler pour de bon et Driver nous montre, pour le coup, quel grand comédien il est. Quant à Marion Cotillard, décidément pas gâtée, on tentera d'oublier ses apparitions en banshee avec prothèses moches dans les cauchemars de son veuf.


On ne saura pas ce qui a décidé Carax à oser la comédie musicale, même si ici on croit ferme en une témérité innée chez lui, qui n'est plus à démontrer. On pense que, peut-être, l'exemple kamikaze de Bruno Dumont faisant chanter, faux parfois, Jeanne d'Arc sur du Metal Goth a pu l'aider à franchir le pas. C'est dommage que, dans ses passages les plus mélos ridicules, on songe un peu à l'insupportable DANCER IN THE DARK de ce bon Lars (le seul de lui qui me soit un peu resté au travers de la gorge). 

Quant à la partition des Sparks, également co-auteurs du script, on peut quand même le reconnaître, elle est vraiment chouette.

samedi 31 juillet 2021

La loi de Téhéran, Crack City


 "L'un des meilleurs thrillers que j'ai jamais vus" aurait dit William Friedkin, et l'affirmation figure en bonne place sur l'affiche française de LA LOI DE TEHERAN de Saeed Roustayi. Cela aurait été une citation de Luc Besson que je serais allé m'acheter une crêpe. Voyez comme on peut être bête parfois.

Mais rien à dire, Billy le dingue a le goût sûr, et  a du reconnaitre quelque chose de son savoir-faire dans les nombreuses scènes de foule et de course-poursuites qui émaillent ce pur film noir, qui plonge les bras jusqu'aux épaules dans la misère noire de l'Iran d'aujourd'hui. 

LA LOI DE TEHERAN est avant tout un film-phénomène là-bas puisqu'il a pulvérisé les records d'entrée. Selon les affirmations du réalisateur lui-même, il ne faut pas croire: le public iranien possède une forte appétence pour les films de genre, et les films sombres qui dénoncent la violence de la société iranienne sont nombreux, et trouvent leur public. Message subliminal envoyé aux cinéphiles européens qui en sont encore à s'émouvoir du port du voile ou des saillies moyen-âgeuses des imams: non, le cinéma de là-bas ne se limite pas aux arabesques de Kiarostami, aux films de taxi où ça blabalate beaucoup, ou aux psychodrames de la classe moyenne de Téhéran vus par Farhadi et ses suiveurs.

Or, après avoir été soufflé par la tenue des scènes d'actions et des mouvements de foule claustrophobiques dans les cellules bondées de Téhéran, et d'accorder haut-la-main le William Friedkin d'Or au chef-opérateur et au monteur de cette boule de nerfs atypique, on se retrouve, à la fois circonspect et très surpris, devant un film qui nous raconte sans ambage  que le nombre d'accros à l'opium et au crack dans le pays se compte en millions, et que les lois impitoyables qui conduisent chaque année des centaines de trafiquant à la potence arrivent à peine à freiner cette situation infernale.


LA LOI DE TEHERAN, c'est d'abord des scènes d'une vitesse, d'une précision et d'un spectaculaire si bien orchestré qu'on peine à se rappeler depuis quand on en avait vu de pareilles. Le plus fort étant qu'elles s'inscrivent dans un souci de réalisme qui fait mal: la course éperdue d'un dealer s'achève dans un trou de chantier, des centaines de camés bondissent hors de conduits en bêton laissés à l'abandon et sont parqués ensuite dans de grandes salles, à poil, attendant d'être triés. Roustayi raconte qu'il a tenu à tourner avec de vrais toxicos et cela se voit, cela se sent, même (le juge ouvre la fenêtre et vaporise son bureau après avoir entendu une bande de prévenus). Décidément plus Friedkin que Michael Mann, Roustayi préfère la force du réel au recours aux grandes orgues: les comédiens professionnels qui incarnent les policiers gardent ainsi une attitude hostile, méfiante, pleine de pitié et de dégoût, - se tiennent à distance - ce qui sert à la véracité des grandes scènes qui se déroulent dans cet immense commissariat, avec ses cellules collectives aussi charmantes que des pissotières sans cloison.

Vraiment, on est surpris que la censure iranienne en ai laissé voir autant. Mais dans une société dans laquelle on a le droit d'en faire si peu, il est logique après tout que le couvercle explose quelque part dans des proportions aussi démentes.


LA LOI DE TEHERAN est aussi un film noir incroyablement bavard. C'est son penchant Farhadi: les personnages passent beaucoup de temps à tenter de convaincre leurs adversaires du bien-fondé de leurs actes: le commissaire face au dealer qu'il a enfin attrapé, le caïd face au petit revendeur qui l'a balancé, le flic face à son juge, ce même flic face à son collègue suspecté de corruption, le trafiquant condamné à mort face aux siens, avant son exécution. Autant on est stupéfait face à certaines réactions (la petite frappe déboussolée qui s'aperçoit trop tard que tout ce qu'il a gagné et donné à sa famille grâce au trafic leur sera confisqué après sa mort), autant d'autres psychodrames, comme ceux touchant ce flic dont le gamin a été abattu par les trafiquants, et lui-même soupçonné de corruption, n'en finissent plus d'en finir.

Le film se fait quand même rattraper par sa morale, son moralisme pourrait-on dire. Il aurait pu s'économiser d'une vingtaine de minutes, et continuer à nous montrer le plus simplement du monde, comme dans ces bons trois quarts, le travail ingrat des stups, la misère morale des trafiquants et le malheur innommable de ces cadavres ambulants qui s'amoncellent dans les suburbs de Téhéran. 

Six millions de camés, comme le dit ce policier, sur une population de 84 millions, c'est quand même beaucoup. 


On ne s'y attendait pas vraiment mais cette année, le polar de l'été n'est pas une histoire de règlement de comptes entre mafieux du New Jersey, ni une embrouille de famille dégénérée au fin fond de la Louisiane, mais un polar iranien "de procédure" à la mauvaise odeur d'aisselle de camé.

mercredi 28 juillet 2021

Titane, métal hurlant.


Je ne sais pas si TITANE passera à la postérité pour autre chose que ce coup de force festivalier mais une chose est sûre et certaine, c'est que ça fait du bien. Cela ne nous vengera guère, mais un peu tout de même, de tous ces Bille August qui eurent la Palme, et de tous ces Cronenberg qui passèrent à côté.

 Un jour donc, il arriva ce qui ne devait jamais arriver, une bande d'olibrius conduits par un Président du Jury NOIR décerna la plus haute distinction cinématographique mondiale à une FEMME, auteur d'un film de genre TRASH et GORE, et même TRANSGENRE si ça se trouve: ce fut la fin d'un monde, ou d'une époque, ou des festivaliers nourris au sein du bling-bling Chopard et des robes de créateur tu-es-superbe-là-dedans-ma-chérie, ceux-là même qui avaient prétendu avoir eu des nausées devant le film de Julia Ducournau, vagues descendants de celles et ceusses qui jugèrent Lars von Trier incorrect par moments, petits-enfants guère améliorés des culs-serrés qui s'offensèrent et s'évanouirent, presque, devant Piccoli crevant sur la rambarde dans un grand raffut de pets... 

Non, c'est pas possible d'offrir un spectacle pareil à la postérité.

Un film de genre, ça c'est sûr, marqué au fer d'un cinéma bis virulent, très mal élevé, qui cherche l'image qui fait mal, l'organe qui se déchire et la mort violente qu'on peine à regarder jusqu'au bout. On aura beau chercher dans les annales du festival de Cannes, le seul film sans doute à avoir décroché la timbale en faisant montre de si peu de courtoisie avec les convenances - si on excepte PARASITE de Bong, plus sournois mais pas piqué des vers non plus, c'est peut-être le SAILOR ET LULA de Lynch (déjà homologué "grand auteur" à ce moment-là, contrairement à Ducournau), qui fit passer un vent de décadence singulier sur la Croisette, ce refuge du Grand Art et du Bon Goût.

Mais finissons ici avec le Cannes Circus, et jetons un oeil sur l'animal, - car c'en est un -: TITANE et son monstre de cinéma. 


Ducournau a bien insisté là-dessus: il faut chérir les monstres, il faut savoir les montrer et, surtout, il faut savoir les voir. Le film s'amuse à jouer sur tous les tableaux sexo-sociétaux en vigueur, et ne se prive pas d'envoyer du lourd sur le front des identités sexuelles de plus en plus floutées, qui savent s'affranchir des barrières sociales et naturelles en vigueur. Amours physiques et mécaniques (coucou, Cronenberg !) , humeurs corporelles comme du camboui, grossesse spontanée, agressivité sexuelle de rigueur derrière les apparats de la femme-objet, tentation incestueuse père-fils alors qu'il y a confusion sur le genre sans oublier, - c'était le plus facile mais merci de ne pas l'avoir fait passer à l'as, l'ambiance gay-friendly à peine sous-jacente qui peut régner, comme chacun le sait, dans toute caserne de pompier surpeuplée en jeunes gars bien musclés.

Ce qu'on est en droit d'aimer par-dessus tout dans le cinéma de Ducournau, c'est sa franchise vis à vis d'un genre qu'elle respecte profondément. Pour réussir un bon film gore, il ne faut pas avoir peur ni des limites, ni du ridicule. Borderline, TITANE l'est tout le temps. Lorsqu' Alexia copule avec (dans ?) son bolide, la voiture tressaute puis sautille littéralement sur ses roues. C'est comme si les ados peloteurs d'AMERICAN GRAFFITI, trahis par la suspension de la voiture de papa, se retrouvaient dans un véhicule d'un dessin-animé Pixar. C'est drôle avant d'être ridicule. C'est gore et cela vous laisse libre de tout prendre au sérieux.


Dans la magnifique séquence du massacre dans la villa, où notre serial-killeuse pense avoir tué sa victime, peinarde, alors que n'arrêtent pas de sortir des chambres du haut d'autres personnages pas prévus au programme, comme dans un jeu-vidéo violent et très idiot, c'est FUNNY GAMES revu par Tex Avery, c'est grandiose. Ducournau sait être horrible et drôle en même temps. Ce n'est pas donné à tout le monde. Dans GRAVE, déjà, souvenez-vous de cette séquence des doigts coupés, avec le chien qui en gobe au passage, et la si adorable Garance Marillier qui commence à goûter, entre fascination et gourmandise. 

A vrai dire, on n'attendait pas Julia Ducournau aussi haut, après ce véritable premier tour de force qu'était GRAVE. Plus compliqué, plus tordu, TITANE possède peut-être son seul grand défaut dans un scénario qui suit une évolution peu logique dans l'accomplissement de son personnage: de la gamine condamnée à vivre avec une plaque de métal dans la boite crânienne à son avènement de tueuse, à sa fuite sous une fausse identité dans le giron d'un militaire meurtri par la perte de son fils, la trajectoire est bel et bien de traviole, mais colle finalement bien à l'atmosphère profondément malade du film. Et d'ailleurs: quelle logique ?

Comme dans les films de la première période de son cinéaste de référence, Cronenberg toujours, abondamment cité dans de nombreuses scènes, il faut plus s'attacher aux détails fugaces qu'aux grands moments gore, dont certains sont vraiment proches de l'insupportable (en ce qui me concerne: ah non, merde, pas les tétons !!!).


C'est par exemple, une tâche noire à l'entre-jambe aperçue sous la petite culotte, la bave blanche d'un jeune homme éconduit qui dégouline dans le cou d'Alexia pendant que celle-ci lui plante sa baguette dans l'oreille, le cul bardé d'hématomes de Lindon qui cherche un coin de peau encore vierge à piquer, un piercing qui s'accroche dans les cheveux. Plus masos que sados, les personnages de TITANE cherchent leur bonheur là où eux seuls iront le trouver. Il faut être furieusement curieux des autres pour s'intéresser à ce genre de parcours, et ce n'est pas un hasard si une frange du public le rejettera d'un bloc, comme avant lui ceux de von Trier, Ferreri ou Pasolini. Savoir regarder les monstres c'est savoir reconnaitre qu'au moins, ils existent.


Vincent Lindon est magnifique. Avec son souffle lourd de carcasse usée qui n'arrive pas à se convaincre d'être déjà vieux, inconsolable de chagrin, on ne dira jamais assez quel grand comédien "physique" il est. Un truc qui manque pas mal dans le cinéma français, d'ordinaire.


Quant à Agathe Rousselle, on est tombé des nues. Etonnant comme les commentaires d'après-palmarès l'ont un peu écartée des louanges car la vraie trouvaille du film, c'est elle. De la bombe sexuelle de la foire au tuning qu'elle compose au début, au petit mec au regard de Max Shreck, nez pété et crâne rasé qui provoque trouble et raillerie dans la caserne, elle achève le film en matrice lacérée, femme ultime et inhumaine, mater dolorosa et métal hurlant.

Qu'on aime TITANE ou pas, qu'on le supporte ou pas, une seule réalité s'impose: pour concevoir un film pareil, il fallait en avoir.

jeudi 8 avril 2021

Hollywood chewing-gum


 Bonjour. Je m'appelle Jim Carrey, et ceci est mon histoire. 

Ne rêvez pas, MEMOIRES FLOUS n'est absolument pas la biographie du comédien, on est allé vérifier. Non, Jim ne prépare pas une version cinoche d'un jeu vintage où il est question d' Hippogloutons, comme il le raconte, et il est peu probable que Charlie Kaufmann l'ait branché un jour pour interpréter le Président Mao dans un biopic de son crû, financé par un milliardaire taïwanais en délicatesse avec Pékin. Alors, que penser de la présence de sir Anthony Hopkins  à ses côtés en coach de luxe et véritable ami pour l'aider à entrer dans le personnage ? Après tout, il a bien incarné Nixon, un jour. Et il a été parmi les premiers, aussi, à remarquer le génie de Carrey.

Il semble que Carrey se soit fait remarquer aux Etats-Unis avec le Grinch, The Mask et Ace Ventura, détective chiens et chats, rien de bien mirobolant sur l'indice CAC-40 du cinéphile ronchon. Mais avec ces idioties, Jim est devenu millionnaire. Dumb & Dumber, Disjoncté ou Fou d'Irène, aussi. C'était gravos et régressif en même temps. Un régal. Vous savez, Carrey c'est l'acteur azimuté qui sait si bien incarner les schizos ou les benêts de concours avec un visage qu'on croirait fait en pâte Play-doh. Un sacré numéro.

Putain de phénomène.

Jim parle de lui à la troisième personne, comme Delon. Pas sûr, donc, qu'il raconte ce qu'il est vraiment mais plutôt: ce qu'il pourrait être. Ce qu'il voudrait être ? Ce qu'il a peur d'être ? Ce qu'il est dans sa tête ? Car disons-le tout net: MEMOIRES FLOUS est un incommensurable bordel. S'il se raconte comme il regarderait quelqu'un d'autre vivre dans un bocal, ça n'est pas du tout un trip Alain Delon. Jim est sûr d'être un acteur génial, - il a tout fait pour ça - mais pour le reste, il s'estime autant qu'une branche de céleri trempant dans un verre ébréché rempli d'eau plate. Jim ne va pas bien du tout.


Sur l'acteur, qu'apprend-on ? Que ETERNAL SUNSHINE ON THE SPOTLESS MIND est son film préféré, qu'il en cauchermarde encore de n'avoir jamais décroché l'Oscar, au moins pour MAN ON THE MOON. Merde enfin. D'ailleurs, il se surprend une fois à rêver que Daniel Day Lewis en personne, ce winner multi-oscarisé, lui décerne enfin la statuette avec une moue qui ne dit rien d'autre que ça: Ah mais oui, enfin,  que c'est mérité !

Vérification faite, il n'a jamais épousé non plus une certaine Georgie, ex-héroïne de téléréalité et d'une série intitulée OKSANA (des tueuses soviétiques conçues en éprouvette à partir de l'ADN de Staline) qui va même taper dans l'oeil de Tarantino qui veut en faire la star de son prochain opus.

Au chapitre people, on apprendra que Tommy Lee Jones est un énorme connard (à moins que ce ne soit une blague entre eux, allez savoir), que Tom Cruise vous collerait un procès si vous le citez sans permission (mais on l'a reconnu, même sous pseudo, c'est la star la plus bankable de la wedding-party avec Jim, et il arrive au bras de Katy Holmes).


Gwyneth Paltrow est complètement cintrée, Sean Penn fume des Camel sans filtre les unes après les autres et le meilleur ami de Jim, - et là, on est franchement ravi de les voir ensemble, ces deux ennemis jurés du jeu intérieur et de la retenue pincée du slip -, c'est Nicholas Cage ! Cage collectionne des crânes de dinosaures collectés aux quatre coins du monde ainsi que les armes  blanches millénaires, et il s'est fait bâtir un dojo sur un terrain de sable noir où il se bat, pour la détente, avec son meilleur ami.

Pourquoi donc MEMOIRES FLOUS se transforme en mauvaise pulp de science-fiction, avec invasion d'aliens dans des exosquelettes de six mètres de haut, ravageant au rayon de la mort un centre commercial où s'est réfugié le gratin de Mullholand Drive (après un brunch en compagnie de Tom Hanks et des Spielberg)? Sean Penn, Paltrow et Cage meurent comme à la fin d'une série Netflix toute pourrie. Le final désastreux de ce "bouquin" ni fait ni à faire débute par un incendie qui ravage les collines de Hollywood. Peut-être que ce fait avéré (des incendies à répétition en Californie ces dernières années) qui ont peut-être abîmé sa chouette villa, conjugué au manque de perspective dans sa carrière laissée à l'abandon depuis, selon lui, une scène de sodomie dans I LOVE YOU, PHILLIP MORRIS... bref tout s'est mélangé dans sa tête et le résultat, pour amusant qu'il soit, fait peur.


Un acteur bien de chez nous, Vincent Cassel qui a un pied ici, et de temps en temps un pied à Hollywood l'a bien dit: les grandes vedettes là-bas sont soit camées, soit alcoolos, soit complètement tarées. Pas leur faute, non, mais la pression est si énorme qu'il leur faut bien un échappatoire...

Diagnostic sans fioriture: Jim frôle la camisole à chaque page, pour ce qui m'a tout l'air d'être une dépression au long cours qui s'aggrave au fil du temps. Hollywood a fait sa gloire mais ce sont ces grands navets qui l'ont rendu riche et célèbre. Il a dynamité l'art de la clownerie en mille grimaces mais c'est chez les grands cinéastes qu'il aurait du faire son nid. Gondry, Weir, Forman... Comment survivre à ce qu'on est lorsqu'on sait qu'on est quelqu'un d'autre ?...


DANS LA TETE DE JIM CARREY aurait été un titre qui nous aurait préparé à ce que contient ce truc. A vrai dire, on ne comprend pas bien pourquoi il a fait ça. Ce n'est ni une autobiographie, ni un roman... on ne sait même pas ce qu'il raconte. Se prend-il toujours pour Andy Kaufman ? Ou pour Tony Clifton, son double abruti ?

On pense au MAPS OF THE STARS de Cronenberg, qui nous montrait Hollywood comme un attroupement de psychotiques autour d'un saladier rempli de viagra. Plus bizarrement, au démesurément cinglé SOUTHLAND TALES de Richard Kelly, ou au paranoïaque UNDER THE SILVER LAKE, avec son L.A. souterrain qui manipulait celui d'en haut. On est dans le baroque techno comme dans la confusion la plus totale.

On ne sait pas où on est dans ces MEMOIRES FLOUS. Carrey écrit comme il joue et là, pour le coup, c'est assez insupportable. Et pas si drôle que ça. 

Flippant, même.