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dimanche 16 août 2026

SOUDAIN, Ultra moderne humanitude.


 Et voilà que je me retrouve devant un film de Ryusuke Hamaguchi que je n'apprécie pas complètement... Pas à sa juste mesure ? Sans doute mais 24 heures après avoir découvert SOUDAIN en salles, je n'en démords toujours pas: est-ce son film le plus faible ?

A cela une première explication: l'exfiltration du cinéaste hors du Japon a peut-être porté préjudice à son sens  de la mise-en-scène en dentelle extra fine et à une écriture toute en subtilité psychologique qui convient bien aux conventions de politesse et de correction propres à la société japonaise. Pour que ce "choc" des cultures passe à peu près inaperçu, Hamaguchi a transformé notre Virginie Efira nationale en directrice d'ehpad éprise d'"humanitude", expression qui désigne une nouvelle façon de travailler et de faire en milieu de soins à l'égard de personnes âgées et, tant qu'à faire, de la transformer en parfaite bilingue.

Aussi sa rencontre inopinée, dans un parc parisien par l'intermédiaire d'un gamin autiste égaré, avec cette jeune metteur-en-scène japonaise venue présenter son dernier spectacle en France, fait un peu l'effet de ce genre d'effets aux forceps auquel le réalisateur de DRIVE MY CAR ne nous avait pas habitué. Qu'importe, puisqu'il apparait un peu partout dans cette fable que je qualifierais volontiers d'utopiste, que le souci du cinéaste n'est vraiment pas au chevet d'un réalisme quelconque, mais plutôt d'une rencontre rêvée à partir d'une correspondance entre une philosophe et une chercheuse en anthropologie qui avait marqué le cinéaste.


D'une façon assez étrange, - et c'est un des aspects les plus intéressants du film, SOUDAIN balaie derechef le couplet sur un quelconque "choc des cultures" qui se retrouve annihilé par la sororité "instantanée" entre les deux femmes, la connaissance de la langue et de la culture de l'autre étant acquise pour toutes les deux. Pour le reste, une personne âgée est une personne âgée, un enfant handicapé un enfant handicapé, un cancer un cancer.

Je passe direct sur la volonté insupportable d'Hamaguchi de nous expliquer tout un tas de théories sur le capitalisme notamment, - à l'aide de croquis au feutre sur tableau blanc ! - qui trahit là une curieuse propension du cinéaste à prendre son public pour ses élèves que je ne lui connaissais pas. Et qui n'apportent vraiment rien de bon au film, si ce n'est une grande lourdeur. Un souci de didactisme beaucoup plus insupportable, pour le coup, que la naïveté humaniste presque gaga de certaines scènes dans l'ehpad qui, elles, provoquent souvent de belles émotions. Un aspect du film qui culmine dans la délicieuse séquence de "réflexologie collective" dans l'herbe où tout le monde, soignants, pensionnaires et visiteurs se malaxent les petons avec des mines d'extase.


Hamaguchi a toujours pour lui a tendre des miroirs au réel via l'importance du texte et de la parole en retournant toujours, c'est comme un leitmotiv chez lui, sur la scène théâtrale où s'abiment, se réfléchissent et se mirent toujours les préoccupations du film, comme dans une miniature.

Le film est long, même s'il a déjà fait bien plus long mais malgré toutes ces réserves et ses 3h15 bien tapées, un grand cinéaste reste un grand cinéaste. Quelque chose se promène à l'intérieur de SOUDAIN, un peu comme le chat blanc de l'ehpad qui tente sans cesse de s'échapper, quelque chose qui a sans doute à voir avec les bienfaits de l'intrusion.


De celle de Mari dans la vie de Marie-Lou et vice-versa, dans celle, agitée, de Tomoki s'invitant sur scène sans crier gare auprès de son grand-père comédien, de Mari dans les séances d'éveil de l'ehpad, des convictions progressistes de Marie-Lou dans les habitudes des infirmières, des mots poignants de Sophie, la chef-infirmière malaimable qui transforme tout à coup ce que l'on pouvait penser d'elle. 

Soudain, tout le monde s'écoute, se roule dans l'herbe, se parle poliment, essaie de se comprendre, essaie de faire les choses de manière plus douce. 

Mon dieu, une utopie...

SOUDAIN marque quand même, à mon sens, un pas en arrière au regard de ses deux précédentes merveilles, LE MAL N'EXISTE PAS et ses CONTES DU HASARD. Il n'y perd quand même pas tout le crédit que je lui porte: un des cinéastes majeurs de notre époque.


mardi 27 décembre 2022

Bilan 2022, les meilleurs films de l'année.


 L'année 2021 avait vu le triomphe dans mon top d'une vache (c'était le magnifique First cow de Kelly Reichardt), 2022 verra une nouvelle fois l'avènement de la gente animale. Eo de Jerzy Skolimovski ouvre le bal de mes 10 films préférés que j'ai choisi de ne pas classer tellement leurs intentions et leurs styles sont dissemblables. Ce serait idiot en effet de mettre dos à dos le dernier James Gray par exemple, et cet essai filmique fantastique d'un octogénaire à jamais libre dans sa tête, capable du classicisme le plus limpide comme du lâcher-prise le plus radical. Bardé d'effets visuels sidérants comme de l'empathie la plus profonde avec son animal, l'âne Eo restera, - signe des temps si l'on veut prendre cet indice sur son pendant le plus pessimiste - le personnage le plus bouleversant, le plus humain d'une année qui n'en manquait justement pas, d'inhumanité. Qu'un jury cannois ait préféré la diarrhée misanthrope et cynique d'Ostlund à cette pure merveille venue de nulle part restant, pour moi, une énigme insondable. Autre signe des temps ?

https://www.youtube.com/watch?v=HDibdz3nQJM


Le cinéma américain ne va pas terrible-terrible depuis quelques années. Ecartelé entre industrie à grand spectacle et ces usines à gaz que sont devenus les plateformes de streaming, les auteurs semblent avoir de plus en plus de mal à se faire voir. Heureusement qu'une bande d'irréductibles Gaulois de Hollywood continuent à ne jurer que par le 35 mm avec, parmi ces fameux loustics, Paul Thomas Anderson qui nous a offert sur un plateau un vrai beau morceau de vraie belle nostalgie de sa jeunesse à lui, Licorice pizza. Echevelé, pop jusqu'aux pattes d'éph' et remuant de partout sur une bande-son 70's soigneusement choisie, le cinéaste ombrageux et lyrique de Phantom thread aborde cette romance rétro et sexy sur une note complètement libre dans laquelle il abandonne toute intention de maitrise absolue pour nous livrer le film le plus joyeux et acidulé de l'année. Dans lequel les adultes (stupides pour la plupart) sont remisés dans le décor au profit des premiers élans adolescents. Avec deux comédiens faits l'un pour l'autre, ça crève les yeux.

https://www.youtube.com/watch?v=9aFhtQrgZX8


Ce n'est pas la première fois, ni la dernière, qu'un film de James Gray se fait accueillir avec des pincettes ou, au mieux, par une indifférence polie. C'est une constante: un nouveau film de James Gray est toujours là pour faire la preuve que c'est le début de la fin pour lui, alors qu'il suffira à celles et ceux qui ont été déçus par son Armageddon time d'y retourner et de s'apercevoir de leur bévue. Avec, là encore, un retour sur l'enfance de l'auteur qui se dépeint ici en petit con qui mène la vie dure à ses parents, partagé entre ses rêves de devenir un jour un "artiste" et l'influence patiente et bienveillante d'un grand-père qui l'adore (grand Anthony Hopkins). Fluidité d'une mise en scène impeccable, écriture au cordeau et vlan: classique instantané !

https://www.youtube.com/watch?v=3dO8y8P0v40


C'est inattendu, mais on doit la plus belle histoire d'amour de l'année au turbulent Park Chan wook. Toujours aussi virtuose, portant son art à un niveau de maîtrise et d'inventivité à vous faire saigner les yeux, les amants socratiques de Decision to leave offrent un ballet d'effleurements et de tensions douces comme on n'en avait même jamais rêvé. Sur fond de roman noir tarabiscoté où un enquêteur amoureux et une Landru au féminin portent l'art de l'évitement (de s'embrasser, de l'inculper) à des sommets de subtilité, Park a fait muté son art de l'hyperviolence stylée en tachycardie amoureuse sans frein. Voilà un cinéaste ô combien généreux qui n'a vraiment peur de rien.

https://www.youtube.com/watch?v=cfPhBaHC_pA


Il était là dans mon top l'an dernier, il y est à nouveau avec ces Contes du hasard et autres fantaisies, film en trois saynètes d'une concision et d'une qualité d'écriture rohmérienne diront certains, bergmanienne penseront d'autres. Ryusuke Hamaguchi est en train de se tailler une place à part au coeur du cinéma japonais, en habile décrypteur des passions et de ses errements. Merveilleusement écrit et interprété, on pense beaucoup en savourant ces trois segments narratifs très différents à Laclos,  Bergman effectivement, à Proust ou à Marivaux. Excusez du peu.

https://www.youtube.com/watch?v=jyipw1scsto


Il nous avait enchanté il y a plus de 10 ans avec La quattro volte, Michelangelo Frammartino nous revient avec Il buco, autre objet filmique étrange, ni fiction ni documentaire, qui reconstitue la découverte d'un réseau de grottes dans le Piémont, dans les années 70. Frammartino filme la plongée dans le gouffre avec autant d'attention que la fin d'un vieux berger qui s'éteint au pied d'un arbre, la main qui dessine un plan de la grotte qu'un cheval qui passe sa tête dans l'ouverture d'une tente. Son film précédent nous exposait déjà à cette sensation de ressentir les saisons, le froid comme l'importance d'un geste anodin, avec en filigrane la vie, la renaissance et la mort. Un cinéma tellurique sans équivalent, une immersion sensorielle absolument unique.

https://www.youtube.com/watch?v=XUvgxrca_do


D'Italie encore, un autre objet filmique étrange que La légende du roi crabe de Alissio Rigo de Righi et Matteo Zoppis qui débute comme une vieille histoire des campagnes qu'on se raconte à la veillée, et s'achève telle une aventure de pirates en Terre de Feu. Le grand Luciano, pochetron romantique doit quitter son village et son amoureuse après avoir réglé à sa manière un différent avec le seigneur de l'endroit. Au hasard d'une usurpation d'identité, il va se lancer dans une improbable chasse au trésor en compagnie de bandits peu commodes. Un film porté par un souffle romanesque hors du commun et un comédien amateur inoubliable, avec une sacrée gueule, Gabriele Silli.

https://www.youtube.com/watch?v=5dnn23vL72A


Le cinéma a sans doute besoin de vraies gueules et de vraies histoires justement, c'est sans doute pourquoi l'unique film français de mon top n'a pas de Kiberlain, de Lellouche, de Lacoste ou d'Efira à son générique mais un nouveau venu sidérant. Dimitri Doré incarne Bruno Reidal, assassin d'enfant qui se livra aux gendarmes après avoir enfin exaucé son obsession d'égorgement. Tirée d'une histoire vraie, rapportée dans une étude de cas par le célèbre professeur Lacassagne, le premier film de Vincent Le Port tient son sujet de bout en bout avec une poigne qui ne tremble jamais. Loin du sensationnalisme tartempion des films traitant d'assassins, le film aborde son sujet avec une rigueur qui fait parfois penser à Bruno Dumont sur son versant naturaliste austère, et à Maurice Pialat dans son art de faire respirer un intérieur de ferme, un champ ou un visage. Une vraie claque.

https://www.youtube.com/watch?v=zkgaw-rOW1Y


Et puis... vous allez peut-être imaginer que je ne suis pas quelqu'un de bien gai, mais comment ne pas évoquer ce bloc de noirceur aveuglant de beauté, Vitalina  Varela de Pedro Costa, auteur du déjà si désespérant et magnifique Dans la chambre de Vanda... Vitalina y incarne son propre rôle, racontant sa propre vie en une longue mélopée en voix-off qui dit l'exil loin du Cap-Vert, son homme qui a foutu le camp, la misère du bidonville en banlieue de Porto, la rapacité des gens. Un portrait de femme qui culmine en un sourd dialogue avec un prêtre qui a perdu sa foi à qui on laissera le dernier mot: "Heureux ceux qui sont morts". Quand je vous disais que j'étais un joyeux drille. Quand la caméra sort enfin du noir et de cet entrelac d'intérieurs et de ruelles sans lumière et sans ombre, on n'en respirera pas mieux pour autant. 

https://www.dailymotion.com/video/x7xvlaj


Et voilà. Comme j'ai décidé d'achever chaque année mon top avec une vache, là voilà. Le film d'Andrea Arnold s'appelle sobrement Cow et, ou bien c'est moi qui en ai assez de vous autres, les humains, ou le monde animal a décidément beaucoup de choses à nous dire. C'est le second film esthétiquement et philosophiquement "ethnodécentré" de cette année et il n'est sans doute pas anodin que deux de nos plus grands cinéastes actuels se penchent sur la question. Allant dans le vif du sujet comme elle en a l'habitude, collant aux pies et aux cornes de la valeureuse Luma, vache laitière émérite de vêlage en vêlage et de traite en traite, c'est non seulement la chronique d'une existence exploitée que la cinéaste de Fish tank nous fait vivre, mais aussi le récit d'une vie monotone entrecoupée de grands moments de chagrin. 

https://www.youtube.com/watch?v=k8TKOoUmnsc

Allez... hi-han tout le monde. Ou mmmmeeeuh, c'est vous qui voyez.

jeudi 21 avril 2022

Contes du hasard & autres fantaisies

 



Trois contes, trois histoires courtes, trois "short stories" comme disent les anglo-saxons et cette fois Ryusuke Hamaguchi ne prend pas la peine de fondre ces segments narratifs dans un tout scénaristique savant comme il avait pu le faire dans Drive my car et surtout Senses, dans lequel quatre amies se croisaient au fil des jours en ne dévoilant pas tout de leur intimité propre. Trois histoires qui ne se regardent pas mais avancent toutes sous le feu de la dépendance amoureuse et/ou de l'attraction sexuelle.

Pour évacuer d'emblée la comparaison tarte-à-la-crème avec le cinéma d'Eric Rohmer, disons que même si on pense beaucoup aux films du réalisateur français, il faudrait sans tarder gommer cette comparaison comme elle s'est esquivée avec le temps lorsqu'il s'agissait de parler du cinéma de Hong Sang Soo. Référence marquée pour des générations de cinéastes cinéphiles, des indépendants américains depuis les années 80 jusqu'à la nouvelle génération de metteurs-en-scène asiatiques, il est sûr que les films du Français ont influencé, et influenceront encore, les jeunes cinéastes. On notera par ailleurs que parmi ceux de la défunte Nouvelle Vague, Rohmer reste une des influences après lesquelles certains courent encore (avec Godard et Resnais sans doute)...


Trois histoires d'amour ou d'attirance; une jeune femme s'aperçoit qu'une de ses amies va sans doute amorcer une histoire intense avec son ex, une autre tente de séduire un professeur de littérature pour venger son amant, et deux femmes croient se reconnaitre 20 ans après alors qu'elles ne sont pas qui elles croient. A l'intérieur de chacune de ces historiettes, des trésors de subtilité psychologique, de cruauté parfois, toujours empaquetée dans cette fameuse et délicieuse réserve toute japonaise qui se fissure de partout sous l'assaut des petites phrases, des insinuations et des provocations sexuelles. 

Chez Rohmer, la parole qui est souvent vive, omniprésente en tout cas, et qui exprime les affres de la stratégie amoureuse dans une certaine tradition très française du roman courtois et de la joute de salon, faite des circonvolutions, effleurant à peine les corps. Jamais dans ses films vous n'entendrez qu'un personnage, comme ici, ait senti "se faire pénétrer par des mots" comme le raconte Tsugumi à son amie (qui trouve ça "cochon") pour expliquer son coup de foudre. Hamaguchi marche plus sur les pas du cinéma de Hong par moments (qui lui-même, plus que Rohmérien affirme plus avec le temps son affiliation à Alain Resnais et à ses spasmes temporels). C'est cette double porte de sortie du premier segment (partira/partira pas avec elle). C'est la capacité de rebondir sur cet étrange et charmant quiproquo des deux femmes du dernier épisode qui, déçues mais troublées de s'être reconnues "par erreur", décident de se jouer la comédie et faire "comme si".


Le cinéma d'Hamaguchi, comme celui de Hong, n'a pas besoin de grand chose pour faire florès. Pas grand chose, c'est vite dit: il faut à ce cinéma d'orfèvre une base qui n'est pas rien: une qualité d'écriture gigantesque. Hamaguchi sait filmer ces histoires avec précision (il faut voir comment il joue avec cette porte du professeur de lettres ouverte/fermée sur le couloir où passe du monde en permanence, et qui pourrait (ou pas) offrir un spectacle plus déshabillé que cette simple lecture coquine à voix haute), mais sa finesse est sidérante. Le vertige provoqué par cette scène de lecture par exemple, dans laquelle la belle Nao lit un passage érotique pour provoquer le professeur qui a humilié son amant, après lui avoir confié ses appétits sexuels et sa vie de femme volage, provoque un vertige qui va au-delà du retournement de situation (Nao prise à son propre jeu) en se mettant tout au bord de cet autre film que tout le monde, protagonistes y compris, sont en train de s'imaginer, sont à deux doigts de vivre.


S'il y a quelque chose que Ryusuke Hamaguchi est le seul à savoir faire, c'est de déposer ses personnages au bord de tous les possibles scénaristiques par la seule grâce de leur rencontre avec l'écrit. C'était déjà l'incidente rencontre de la vie intime du héros de Drive my car avec la pièce de Tchékhov, l'écho érotique d'un passage osé lu à voix haute à son auteur dans ce film-là. Non pas que la littérature "révèle" quoi que ce soit aux personnages, elle rajoute plutôt une strate à la narration en cours. Elle rajoute une possibilité supplémentaire, une autre ligne de fuite. Dans Senses, un des protagonistes les moins sympathiques et le plus opaque du récit se révélait sous un autre jour en acceptant de se faire lecteur lors d'une conférence publique. D'un coup, on voyait autre chose que ce qu'on voyait de lui jusqu'à présent.


Prétendre qu'on est curieux  de découvrir ce que Hamaguchi va pouvoir nous offrir dans les années à venir est une certitude. A vrai dire, sur cette gamme raffinée qui n'en finira jamais de vouloir dire les choses de l'amour et de l'attirance des corps, son cinéma place la barre infiniment haut. Et puis, - ça c'est une bonne nouvelle -, le cinéma ne pourra jamais rien faire dans ce domaine sans placer la littérature à hauteur égale, voire au-dessus de lui. Les très grands le savent bien.

lundi 27 décembre 2021

Le meilleur de 2021 (même si on n'a pas tout vu)

C'est un petit jeu auquel tous les cinéphiles un peu fragiles dans leur tête aiment se plier: faire des listes, dresser des palmarès, décerner des prix, des blâmes et des accessits. En attendant qu'un directeur de festival avisé me propose de présider un jury (Venise, Berlin, Cannes, Toronto ou Locarno, c'est comme vous voulez, les gens), voici donc mon récapitulage* de l'année de merde qui s'achève (après 2020 qui n'était pas belle non plus, et en attendant la prochaine qui va vous faire rendre votre repas de réveillon). Année de merde oui, mais pas au cinéma, ni en librairie, ni dans mon canapé car tant qu'il y aura du cinéma, de la littérature et de la bonne musique, tout ira.

10 films pour le meilleur, et pour le pire pour certains, et j'espère vivement que vous pousserez des cris en la découvrant (eh ouai, il y a le Dumont et le Verhoeven dedans !)


On ne savait pas où le placer mais on tenait à le mettre, de drôles de zigs from Switzerland, les frères Zürcher, nous ont proposé LA JEUNE FILLE ET L'ARAIGNEE, sorte de marivaudage sur deux jours et une nuit avec déménagement et crémaillère pour fêter ça, où ça va couchailler un peu, se regarder de travers pas mal. Les rapports entre les personnages sont assez flous, il y a peut-être eu une histoire entre celle-ci et celle-là, la maman de Machine fait du frotti-frotta avec le gentil monsieur venu faire le bricolage, et le garçon timide venu pour draguer Truque va se retrouver dans le plumard d'une autre, puis de son étrange copine à qui elle ressemble beaucoup.

En sortant de la salle, on ne savait pas trop avec certitude ce qu'on avait vu, sans doute un genre de Rohmer déviant, de CUISINE ET DEPENDANCES intello. Mais l'héroïne principale, drôle de fille dont on ne saura pas si elle était plus active que passive, plus empathique qu'un peu cruelle, avait dessiné le plan de l'appartement de cette copine qui s'en va. Ce qu'elle avait surtout aimé, c'est lorsque son logiciel d'architecture avait buggé et rendu une impression bordélique. L'araignée qu'elle avait au plafond venait donc de se matérialiser... En tout cas, on a beaucoup ri devant ce film bizarre (et d'un rire d'une nature inédite, ce qui n'est pas rien).


2021 aura été l'année Ryusuke Hamaguchi. Non content d'avoir écrit le dernier film de Kurosawa (voir plus loin), il est aussi revenu de Cannes avec un Prix du Scénario pas volé. On le sait depuis ASAKO et SENSES, le bougre sait écrire et se montrer d'une sensibilité rare envers ses personnages. Adapté d'une nouvelle de Haruki Murakami, DRIVE MY CAR déploie ses plus de 3 heures (Hamaguchi ne sait pas faire court) autour d'un metteur en scène de théâtre venu animer un atelier pas banal: monter une pièce de Tchékhov avec une troupe de comédiens de nationalités différentes, dont une sourde-muette. Comme on lui colle une chauffeuse pour son séjour, jeune fille taiseuse au comportement assez frustre, et que lui-même se traine un veuvage tout récent avec des questions pleins la tête, il suffira de faire tremper tout ça dans le révélateur tchékhovien et de bien secouer au gré des rencontres et des quiproquos.

Si le film a littéralement emballé son monde, c'est qu'au petit jeu des correspondances invisibles, Hamaguchi est incontestablement un champion. On notera qu'il est quand même loin le temps où les cinéastes japonais semblaient dépourvus de coeur car son truc, à Hamaguchi, c'est incontestablement l'empathie.


Au Japon toujours, mais sous un oeil européen cette fois, Arthur Harari nous raconte l'incroyable épopée de Hiroo Onoda, cet officier de l'armée nippone qui refusa de croire 29 ans durant que son pays avait capitulé, seul sur une île au large des Philippines. L'histoire est célèbre et ne relève pas du cas isolé, et si elle peut prêter à sourire, ONODA nous confronte à ce que fut vraiment la vie de cet homme (une mission de survie qui n'en finit plus), corseté dans un code de l'honneur absurde et des ordres qui rendraient fou n'importe qui; ne pas se rendre, ne pas mourir.

Rares bols d'air, si j'ose dire, dans cet enfermement à ciel ouvert, des flash-backs saisissants nous montrent le jeune officier Onoda dans son milieu familial (une figure paternelle terrible) et lors de ses classes où l'on assiste à une sorte de dressage en règle. Reste que Harari avec son style d'une belle pureté classique, est une des plus belles promesses du cinéma d'cheu nous. C'est dit.


Depuis que Bruno Dumont a fait accoucher des clones extra-terrestres par le cul, fait incarner des flics par des handicapés mentaux et propulser Jeanne d'Arc dans les nuages sur des riffs de metal, je suis à genoux devant lui. Quand il revient, - façon de parler - à un genre de cinéma mainstream, c'est pour nous offrir en spectacle cette FRANCE, star du journalisme TV avec ses faux interviews concernés, ses débats à la gomme, ses vrais-faux reportages dans le feu de l'action qui saisissent d'émotion dans les chaumières, son garde-robe insensé, sa responsable de comm vulgaire, son époux baireau, son apart dément.

Dumont, y aller de main morte, prendre des pincettes tout ça, ça ne l'intéresse pas beaucoup. Un peu comme dans la comédie italienne d'antan, les riches sont très riches et vulgaires, et les pauvres très pauvres et complètement cons. Et pourtant, - et ça c'est Dumont -, on ne sait pas trop par quel côté il nous attrape pour que l'émotion nous prenne au final. Que tout cela sonne si vrai alors que tout est complètement toc devrait nous renseigner sur l'état où nous nous trouvons. Vite, un xanax !


Comme on s'est réjoui de voir à quel point le dernier Verhoeven avait déplu, outré, fait ricané. Toujours vert, notre Batave préféré nous refait le coup de SHOW GIRLS mais chez les nonnes cette fois. Les bonnes âmes s'offusquent, les cinéphiles pointus vous expliquent que le vieux gaga tourne en rond... et dans 20 ans il crieront au miracle. Verhoeven y va à fond: amours saphiques, syphillis, gode taillé dans une statuette de la vierge, on se torche à la paille et le nonce de Florence fait de ces sous-entendus comme s'il se trouvait dans un bordel.

Peu de raison au sein de l'Eglise Catholique de cette époque, mais un sens du grand spectacle affirmé: apparitions de la Vierge, stigmates sanglants et vociférations bave aux lèvres, BENEDETTA se donne à fond et si ce n'est pas pour son avènement personnel c'est peut-être, allez savoir, pour attirer l'attention et l'amour du Christ sur elle. Tout fait miracle ! Cela, Verhoeven doit s'en foutre un peu mais, maître du spectaculaire et des illusions lui-même il se penche sur un sérieux concurrent, le religieux, l'église, qui en a à lui remontrer. Et vous comprendrez pourquoi, une fois de plus, les bonnes gens sont sortis de là en se pinçant le nez. Bravo mon Paulo.


Mais foin de ces réalisateurs sans pitié qui saccagent nos dernières illusions sur la nature humaine, car il y a eu aussi des films comme ce COMPARTIMENT N°6 dont la petite musique facile, et son final attendrissant nous poursuivront un moment. Le film est simple comme bonjour, il s'agit de la rencontre forcée lors d'un Moscou-Moumansk ferroviaire de plusieurs jours entre une étudiante finlandaise et un jeune russe bien lourdaud mais au coeur gros comme ça. C'est tout ? C'est tout. Il faut voir comment Juho Kuosmanen se débarrasse en un tour de main de tous les clichés et de toutes les barrières sociales, sexuelles ou linguistiques pour vous prouver qu'entre deux êtres que rien n'empêche et sont ouverts à tout peut naitre une belle histoire comme celle-là.

Dressés comme nous le sommes à nous méfier de tout le monde et à nous ranger dans des cases (homo/hétéro, éduqué/pas éduqué, prolo/intello, russe/finlandais et j'en passe), il est quand même anormal qu'on se retrouve surpris face à ces deux jeunes personnes qui nous les jettent à la figure sans en faire toute une histoire. Et voilà comment, parfois, le cinéma nous remet les yeux en face des trous.


Un que la sophistication n'a jamais effrayé, c'est l'immense Kiyoshi Kurosawa (pour moi un des plus grands cinéastes du monde) qui s'est offert avec LES AMANTS SACRIFIES, sur un magnifique scénario de Ryusuke Hamaguchi un grand film historique en même temps que l'histoire d'amour la plus retorse vue à l'écran depuis longtemps. Le film nous parle autant de l'histoire honteuse du Japon de Hiro-Hito (les expériences médicales affreuses effectuées en Mandchourie par l'armée d'occupation) que du jeu du chat et de la souris auquel va se livrer un couple pour livrer cette vérité à l'Occident, et se protéger l'un l'autre par le mensonge et la trahison.

C'est un film qui peaufine tous les rouages et chausse-trappes du roman d'espionnage traditionnel en les confinant dans le cadre étriqué de la vie de couple, d' une scène de ménage inventée de toute pièce où chaque coup tordu est une preuve d'amour supplémentaire. Mise-en-scène géniale qui nous fait croire qu'on se trouve dans un David Lean alors que sa construction toute de vice conçue renvoie aux plus belles réussites du réalisateur de CURE. Kurosawa possède décidément cette virtuosité qui, à chaque fois, me laisse pantois.


Une qu'on n'attendait pas aussi haut, c'est bien Mia Hansen-Love. Son BERGMAN ISLAND est un conte de cinéma pour cinéphile peut-être, - ce qui est sans doute sa limite -, mais c'est surtout une splendide réflexion sur la création artistique comme moteur à la vie amoureuse, et réciproquement. Là où la cinéaste étonne, elle qu'on voyait se perdre dans des exercices trop germanopratins d'admiration artistique et d'émois pour jeunes filles amoureuses, c'est lorsqu'elle ose cet exercice de haute voltige qui consiste à insérer à cette histoire de couple en quête d'inspiration sur l'île de Farö des personnages qui prennent corps dans ces mêmes lieux, alors qu'ils ne sont que de papier, pas encore de pellicule, mais déjà là, prêts à se mélanger avec eux.

Cette île qui donne son titre au film n'est pas un simple décor un peu chichiteux. De voir ce travail d'imagination à l'oeuvre sur une terre qui inspira tellement un des cinéastes les plus inspirants du monde offre une sorte de vertige que Mia Hansen-Love parvient à rendre d'une manière presque miraculeuse. L'ombre d'un Maître, deux créateurs au travail et le fruit de leur imagination se mélangeant sous nos yeux... un genre de rêve de cinéma rarement aperçu. Et avec ces quatre comédiens-là, en plus...


Avec justement ici encore la grandiose Vicky Krieps qui fut celle, souvenez-vous, qui rabattait son caquet à ce grand cigare de Daniel Day-Lewis dans PHANTOM THREAD. On la retrouve dans le dernier film de Mathieu Amalric, ce SERRE-MOI FORT qui m'a littéralement pris par surprise, et cloué sur place. Adeptes de voltige aérienne et de narration acrobatique, mettez votre casque, car le pétillant Amalric m'a tout l'air, après les brillantes volutes de son BARBARA qui nous baladait entre documentaire, rêverie, fiction et autre chose, de vouloir rajouter une lettre à notre alphabet. 

On sort de son film essoré, littéralement. Lorsqu'on comprend le noeud de l'affaire, au tiers du film environ, on se dit que quand même, il n'a pas osé faire ça. Eh bien si. Cette déconstruction inédite, ce bouleversement de perspective qui nous aura empêché de comprendre l'atrocité du drame qui s'est joué hors cadre, ça n'est pas une coquetterie de scénariste narquois qui aurait eu envie de "prendre" son public comme on piège une bestiole, mais la seule manière de nous faire entrer dans la tête de cette femme qui n'a trouvé que cette parade, ce filtre posé sur le visage hideux de la réalité, pour ne pas devenir folle. Ce film m'a sonné.


Comme l'an dernier où je décernais ma palme au merveilleux EVA EN AOUT de Jonas Trueba, mon film de 2021 ne sera que calme, douceur et fragilité. Il est l'oeuvre d'une cinéaste que j'adore, Kelly Reichardt, qui ne croit ni au bruit ni à la fureur, s'intéresse peu aux coups de pétoire et au cul encore moins. Et pourtant, elle est la plus américaine des cinéastes américains, qui réinvente dans chacun de ces films cette fameuse Americana que d'autres, sur un mode plus viriliste ou country se sont appropriés. Car FIRST COW est un western, mine de rien. Trappeurs hirsutes, gueules cassées, premiers colons, mais au centre de cette histoire qui tiendrait en un paragraphe ou presque se trouvent Cookie (le génial John Magaro avec son visage d'enfant triste) qui comme son nom l'indique est cuistot, son pote de fortune King-Lu et une vache, l'unique vache à lait du comté que possède un riche colon anglais.

Kelly Reichardt se fiche de la nature de la relation entre les deux amis, c'était déjà le cas dans son très beau CERTAINES FEMMES entre Lily Gladstone et Kirsten Stewart, ou entre les deux potes en goguette dans le parc de Yellowstone dans OLD JOY, comme de filmer un meurtre ne l'intéresse pas non plus (pour une fois dans un de ses films, la mort sera au rendez-vous, mais signalée dès le début, en douceur). Tout comme elle a l'air de filmer comme un jeu les menus larcins des deux compères, (ils traient la vache à la nuit tombée), Kelly Reichardt nous offre la plus belle parabole du Rêve Américain et de son pendant matérialiste, le capitalisme et le droit sacré à la propriété, avec une fable de macro-économie laitière claire comme de l'eau de roche, délicieuse comme un des beignets au lait de vache de Cookie.

Mince, vous aurais-je raconté tout le film ? P'têt bien mais vous n'aurez rien vu. Kelly Reichardt possède ce talent rarissime de savoir filmer l'air, l'eau, la pluie, de faire entendre le courant d'un ruisseau, de surprendre des gestes insignifiants, des échanges de regards mystérieux, de drôles de moments suspendus que d'autres jugeraient inutiles mais qu'elle garde quand même parce qu'ils recèlent tout ce qu'il y a à savoir. C'est un cinéma complètement out selon les règles et logiques en vigueur aujourd'hui et ce n'est pas surprenant si je ne suis pas le seul aujourd'hui à porter le magnifique FIRST COW tout en haut. Ce cinéma-là, on en aura de plus en plus besoin.

A l'avenir !




(* récapitulage, oui, parfaitement).




 1. FIRST COW de Kelly Reichardt

https://www.youtube.com/watch?v=azPKs6U02PE 

2. SERRE-MOI FORT de Mathieu Amalric

https://www.youtube.com/watch?v=AnaRUenbjwk

3. BERGMAN ISLAND de Mia Hansen-Love

https://www.youtube.com/watch?v=PU3fYFP-o-w

4. LES AMANTS SACRIFIES de Kiyoshi Kurosawa

https://www.youtube.com/watch?v=dL4LB8Zy8AY

5. COMPARTIMENT N°6 de Juho Kuosmanen

https://www.youtube.com/watch?v=tcQioQG78RE

6. BENEDETTA de Paul Verhoeven

https://www.youtube.com/watch?v=WG-hIVwk16w

7. FRANCE de Bruno Dumont

https://www.youtube.com/watch?v=416RC8btwd4

8. ONODA, 10000 NUITS DANS LA JUNGLE d'Arthur Harari

https://www.youtube.com/watch?v=h8Gg7GzkBgs

9. DRIVE MY CAR de Ryusuke Hamaguchi

https://www.youtube.com/watch?v=dVLC8Wn9QMo

10. LA JEUNE FILLE ET L'ARAIGNEE de Ramon & Silvan Zürcher

https://www.youtube.com/watch?v=OGXBNXk_pUE

mardi 26 octobre 2021

Les amants sacrifiés (tromper, c'est aimer)

 


C'est un mariage dont on était en droit d'attendre le meilleur, et ça n'a pas manqué. La rencontre entre Kiyoshi Kurosawa, sans doute le plus grand metteur en scène de sa génération, et Ryusuke Hamaguchi à l'écriture n'a pas accouché d'une souris. Le contraire nous aurait vraiment étonné. Du second, il faut garder en tête l'écriture sophistiquée de ses films, Asako 1&2, Senses et le récent Drive my car pour appréhender ce film à sa juste valeur: la mise en scène classique proposée par le réalisateur de Shokuzai étant là pour libérer toute notre attention sur un véritable mélodrame, qui flirte avec le roman d'espionnage, en raconte beaucoup sur l'histoire coupable du Japon de cette époque et s'avère être, au final, une superbe histoire d'amour.

Kurosawa l'aurait composé seul qu'on aurait guetté aux quatre coins du cadre le détail qui cloche, la menace qui rôde, la trajectoire narrative prête à se tordre. Mais non, car ici il se met au service d'une histoire aux apparences simples, mais aux rouages plus compliqués que prévu. Le film n'en finit pas de se prendre lui-même à contre-pied, et nous avec, dans une sorte de mouvement continu à la fluidité merveilleuse qui nous prend dans ses pièges, l'un après l'autre, sans effets ni esbrouffe. 

A la possibilité d'un drame de l'adultère banal entre Mr Fukuhara et une femme rencontrée lors d'un voyage d'affaire succède la possibilité d'une liaison entre madame et un jeune militaire, qui fut un ami d'enfance. Puis le meurtre de cette femme fera suspecter Fukuhara et son neveu, avant qu'on n'apprenne qu'il s'agissait d'une infirmière témoin des atrocités commises par l'Armée japonaise en Mandchourie, et qui a fait passé des documents compromettants avec elle.


De rebondissement en rebondissement, le film nous fera penser que Fukuhara est sans doute un espion, que sa femme est prête à le trahir pour sauver l'honneur du pays et leur situation, avant qu'on ne s'aperçoive qu'il s'agissait d'une manoeuvre destinée à tromper la police militaire. De mensonge en fausse trahison, de menu larcin en fausse divulgation de vrais/faux documents, le couple va alors amorcer un jeu subtil, qui ne s'arrêtera plus, où il s'agira avant tout de tromper l'autre pour mieux le sauver. 

Les amants sacrifiés (dont le titre français évoque celui d'un des plus beaux films de Mizoguchi, autre grande histoire d'amour qui finit très mal, Les amants crucifiés) commence immédiatement sur des malentendus. Le britannique avec qui Fukuhara est en affaire est arrêté par la police militaire qui le soupçonne de faire de l'espionnage (nous sommes en 1940), chose que Fukuhara juge douteuse, avant qu'au fil de l'intrigue, cette possibilité ne paraisse moins absurde. Quelles sont les activités de Fukuhara au juste ? D'abord, on le croit producteur de cinéma (il réalise des films... d'espionnage où il met en scène sa femme et son neveu) avant de se rendre compte qu'il travaille dans l'industrie de la soie, et que son activité de metteur-en-scène n'est qu'une sorte de hobby familial.


D'autres se seraient vautré dans cet effet de miroir à double face (la vie d'un espion rêvant son épouse en Mata-Hari de série B.) mais si cette bobine de film aura sa fonction primordiale au cours de l'histoire (sa substitution par une autre, compromettant le Japon est pouvant provoquer l'entrée en guerre des Alliés), elle n'est qu'un élément comme un autre dans le jeu subtil auquel se livrent les deux époux, contre eux-mêmes (pour se sauver) et contre leur pays. Il faudra aussi compter sur un plateau de jeu d'échecs renversé, sur des rouleaux de soie, sur un coffre-fort puis sur un autre, sur un document incriminant le Japon pour crime de guerre (l'inoculation forcée du bacille de la peste à la population chinoise, histoire vraie) et sa copie, traduite en anglais.


Tout est double dans le film de Kurosawa ce qui tend à prouver que nous sommes bien dans un film d'espionnage dans lequel, comme chez Eric Ambler ou John Le Carré, il faut savoir ne pas se montrer trop dupe des apparences, et anticiper ce qui nous est caché. Dans un des moments les plus incroyables et des plus cruels du film, Fukuhara rapporte des bureaux de la police militaire les ongles qui ont été arrachés à son neveu pour les montrer à sa femme, qui l'avait balancé. Sa réaction, faite autant d'indifférence feinte que d'un fatalisme convaincu, le sidère autant qu'elle ne lui fait comprendre le double-jeu auquel elle s'était livrée pour le sauver, lui. 

A la toute fin du film, elle expliquera au médecin éberlué venu lui rendre visite dans l'hôpital psychiatrique où elle est internée qu'ici il lui suffit d'être normale pour être jugée plus folle que les autres. Une constatation dans le continuum de ce régime du vrai pour le faux (et vice-versa) qui vaut aussi pour juger l'état moral, et mental, d'un pays littéralement dérangé. 

Ainsi voit-on naître, sous nos yeux comme dans le regard soudain émerveillé de son époux, une héroïne de film d'espionnage, une guerrière aussi résolue que son mari.


Le film fait beaucoup penser au Lust, caution de Ang Lee pour son contexte historique bien sûr, et la qualité de son travail de reconstitution. Notons qu'il est rare de voir Kurosawa utiliser un budget aussi conséquent, lui qui est souvent habitué aux productions un peu cheap desquels, pourtant, il arrive toujours à tirer des films saisissants. La ressemblance entre les deux ne s'arrête pas seulement à l'époque et au genre, ils nous racontent tous les deux la duplicité de rapports amoureux, bousculés par la guerre et les menaces policières. Cette histoire de couple marié ne cessant jamais de se mentir et de se doubler pour mieux s'épargner n'est pas moins cruelle que la triste épopée de cette étudiante chinoise couchant avec le chef de la police d'occupation malgré l'apparition de troubles sentiments.


On ira même jusqu'à dire que la cruauté assumée des amants chez Ang Lee et le système de duplicité établi de manière tacite entre les époux Fukuhara sont les deux variantes subtiles d'un même jeu d'intensité amoureuse très ouvertement masochiste.

Les histoires d'amour, en général, finissent très mal en temps de guerre.

Reste qu'il est rare qu'un film japonais aborde de manière aussi frontale les crimes contre l'humanité commis par l'armée sous Hiro-Hito, et cela n'est pas le moindre de ses mérites, ni son double-fond le plus anodin. Grand film.


(n.b.: on jugera inapproprié la façon cavalière qu'ont eu les anglo-saxons de baptiser ce film Wife of a spy puisqu'entre autres choses absolument incertaines, Mr Fukuhara n'en est sûrement pas un, d'espion. Cette façon d'accoler des certitudes à un film qui en est autant dépourvu est quand même assez drôle. A moins que ce ne soit du second degré, of course)

dimanche 19 septembre 2021

Drive my car, je te raconterai mon histoire.

 






C'est la deuxième fois en peu de temps qu'une nouvelle d' Haruki Murakami fait l'objet d'une adaptation au cinéma, pour se retrouver à Cannes et taper dans l'oeil de tout le monde. La fois précédente, c'était dans l'excellent Burning de Lee Chang-dong, en 2018. 

On retrouve un peu de l'atmosphère délicate de ce film dans Drive my car: un jeu de correspondance étrange entre personnages et situations, hasards et rencontres, sur lequel plane aussi,  en permanence, la menace intangible d'un drame violent, déjà survenu ou à venir. Dans Burning c'était d'ailleurs le cas, avec son personnage mutique qui, sans crier gare, laissait éclater sa rage de jaloux éconduit. 

Pour faire court, disons que le film de Ryusuke Hamaguchi nous raconte quelques semaines de la vie de Yusuke, comédien et metteur-en-scène de théâtre reconnu qui se rend à Hiroshima pour y monter Oncle Vania avec des acteurs de nationalités différentes. Yusuke est veuf depuis deux ans, et parmi les comédiens surgit un jeune acteur qui, il le sait, a été l'amant de sa femme, Oto. Elle était scénariste, aimait inventer des histoires qu'elle lui racontait à mesure qu'elle les imaginait, ils avaient eu ensemble une petite fille morte à l'âge de 4 ans. Yusuke souffre d'un glaucome à l'oeil gauche, il n'a plus jamais fait l'acteur depuis la mort d'Oto, et les organisateurs de cet atelier théâtre lui ont délégué une jeune femme comme chauffeur, le temps de son séjour à Hiroshima.

A partir de là, on pourra présumer que le personnage centrale de cette histoire, c'est peut-être la Mazda 900 Turbo quasi vintage que Yusuke bichonne comme une voiture de collection, et confie non sans rechigner à la mutique Misaki qui, évidemment, en le suivant dans chacun de ses déplacements, va devenir bien plus qu'une simple employée.


Beaucoup s'épateront du côté "poupées russes" du scénario (il a d'ailleurs été récompensé à Cannes pour ça), avec ses histoires enchâssées les unes dans les autres, au coeur d'un récit où, justement, il s'agit pour tous les acteurs en présence d'en monter une, d'histoire, une des plus connues et des plus belles de Tchékhov. 

Yusuke, qui a déjà incarné Vania, le dit bien à un moment au jeune comédien chargé de tenir ce rôle sous sa direction: le dramaturge russe est terrible pour tout ce qu'il réveille en nous de plus intime, par le geste le plus anodin, la formule la plus banale. Alors pour celui ou celle qui le joue... C'est pour ça que Yusuke, on le devine alors, ne veut plus jouer du tout.

Drive my car est très fort dans ce jeu de correspondance qui n'en finit plus: Yusuke donne à l'amant de sa femme un rôle qu'il sait ne pas être pour lui, écoute dans la voiture la K7 qu'Oto lui avait faite pour qu'il apprenne le rôle (elle lisant les rôles féminins). Quand Yusuke raconte au jeune Koji l'histoire qu'était en train d'inventer Oto, c'est Koji qui la lui termine: en confidence sur l'oreiller sûrement, elle avait été "plus loin" avec lui.


Ici, le film pourrait rejoindre la trajectoire de Burning au rayon faits divers et pourtant, c'est ailleurs qu'un personnage "explose", en marge du récit principal, mais qui a son importance. Koji, qui a incarné quelque personnage très populaire dans une série télé, est fréquemment photographié et filmé par des inconnus dans les bars, et cela le met hors de lui, lui donne envie de se battre. Ce qui dessine une sorte de morale en filigrane au film tout entier: raconte-moi une histoire, invente m'en une si tu veux, incarne cette histoire pour moi, en mots ou sur scène, confie-moi ce que tu as de plus intime, ou de plus anodin, mens si tu le veux, mais n'essaie pas de savoir quoi que ce soit sur moi par une simple image. C'est sans doute, aussi, la morale du cinéaste.

C'est là qu'on pourra peut-être regretter la part de mystère de Misaki qui tout à coup s'estompe lorsque nous est révélé la provenance de ce caractère triste et presque éteint, autant que son amour des choses bien faites. Son périple jusqu'aux lieux de son enfance en compagnie de Yusuke, qui s'achève sur les mêmes notes que la pièce de Tchékhov, était peut-être en trop. En fait, quand Yusuke lui demandait une première fois de lui montrer un endroit qu'elle aimait dans cette ville étrangère pour lui, et qu'elle l'emmenait dans l'immense centre de traitement des déchets d'Hiroshima, survenait un instant beaucoup plus étrange, qui en disait tout aussi long sur Misaki qu'une ligne brisée vécue dans sa jeunesse.


On n'en dira pas autant de cette merveille de vertige qui nous prend quand, lors des séances de répétition, les comédiens se donnent la réplique dans des langues différentes (philippin, mandarin, japonais et coréen) et que survient cet instant inouï d'une comédienne sourde-muette (et coréenne) donnant la réplique en signant. Et ça n'est pas un hasard si Yusuke lui confie le rôle de Sophia, nièce et alter-ego féminin de Vania, coeur à prendre mais jamais pris, témoin de toutes les petitesses et grandeurs de la maisonnée sans que personne, sauf Vania, ne s'intéresse vraiment à elle.

Là encore, une simple photo n'aurait pas suffi.

Il faut donc aller au cinéma pour qu'on nous démontre la prédominance des mots, des phrases et des aveux, des textes lus, joués ou inventés sur les images. Au tout début du film, Yusuke joue Godot sur scène. De Beckett jusqu'à Tchékhov, il y a évidemment une passerelle facile à voir: elle surplombe la peur et la connaissance du vide, elle enjambe ce qu'il y a plus de commun à tous: la préscience que tout cela n'est rien, et que nous n'en saurons rien de plus.