Et voilà que je me retrouve devant un film de Ryusuke Hamaguchi que je n'apprécie pas complètement... Pas à sa juste mesure ? Sans doute mais 24 heures après avoir découvert SOUDAIN en salles, je n'en démords toujours pas: est-ce son film le plus faible ?
A cela une première explication: l'exfiltration du cinéaste hors du Japon a peut-être porté préjudice à son sens de la mise-en-scène en dentelle extra fine et à une écriture toute en subtilité psychologique qui convient bien aux conventions de politesse et de correction propres à la société japonaise. Pour que ce "choc" des cultures passe à peu près inaperçu, Hamaguchi a transformé notre Virginie Efira nationale en directrice d'ehpad éprise d'"humanitude", expression qui désigne une nouvelle façon de travailler et de faire en milieu de soins à l'égard de personnes âgées et, tant qu'à faire, de la transformer en parfaite bilingue.
Aussi sa rencontre inopinée, dans un parc parisien par l'intermédiaire d'un gamin autiste égaré, avec cette jeune metteur-en-scène japonaise venue présenter son dernier spectacle en France, fait un peu l'effet de ce genre d'effets aux forceps auquel le réalisateur de DRIVE MY CAR ne nous avait pas habitué. Qu'importe, puisqu'il apparait un peu partout dans cette fable que je qualifierais volontiers d'utopiste, que le souci du cinéaste n'est vraiment pas au chevet d'un réalisme quelconque, mais plutôt d'une rencontre rêvée à partir d'une correspondance entre une philosophe et une chercheuse en anthropologie qui avait marqué le cinéaste.
D'une façon assez étrange, - et c'est un des aspects les plus intéressants du film, SOUDAIN balaie derechef le couplet sur un quelconque "choc des cultures" qui se retrouve annihilé par la sororité "instantanée" entre les deux femmes, la connaissance de la langue et de la culture de l'autre étant acquise pour toutes les deux. Pour le reste, une personne âgée est une personne âgée, un enfant handicapé un enfant handicapé, un cancer un cancer.
Je passe direct sur la volonté insupportable d'Hamaguchi de nous expliquer tout un tas de théories sur le capitalisme notamment, - à l'aide de croquis au feutre sur tableau blanc ! - qui trahit là une curieuse propension du cinéaste à prendre son public pour ses élèves que je ne lui connaissais pas. Et qui n'apportent vraiment rien de bon au film, si ce n'est une grande lourdeur. Un souci de didactisme beaucoup plus insupportable, pour le coup, que la naïveté humaniste presque gaga de certaines scènes dans l'ehpad qui, elles, provoquent souvent de belles émotions. Un aspect du film qui culmine dans la délicieuse séquence de "réflexologie collective" dans l'herbe où tout le monde, soignants, pensionnaires et visiteurs se malaxent les petons avec des mines d'extase.
Hamaguchi a toujours pour lui a tendre des miroirs au réel via l'importance du texte et de la parole en retournant toujours, c'est comme un leitmotiv chez lui, sur la scène théâtrale où s'abiment, se réfléchissent et se mirent toujours les préoccupations du film, comme dans une miniature.
Le film est long, même s'il a déjà fait bien plus long mais malgré toutes ces réserves et ses 3h15 bien tapées, un grand cinéaste reste un grand cinéaste. Quelque chose se promène à l'intérieur de SOUDAIN, un peu comme le chat blanc de l'ehpad qui tente sans cesse de s'échapper, quelque chose qui a sans doute à voir avec les bienfaits de l'intrusion.
De celle de Mari dans la vie de Marie-Lou et vice-versa, dans celle, agitée, de Tomoki s'invitant sur scène sans crier gare auprès de son grand-père comédien, de Mari dans les séances d'éveil de l'ehpad, des convictions progressistes de Marie-Lou dans les habitudes des infirmières, des mots poignants de Sophie, la chef-infirmière malaimable qui transforme tout à coup ce que l'on pouvait penser d'elle.
Soudain, tout le monde s'écoute, se roule dans l'herbe, se parle poliment, essaie de se comprendre, essaie de faire les choses de manière plus douce.
Mon dieu, une utopie...
SOUDAIN marque quand même, à mon sens, un pas en arrière au regard de ses deux précédentes merveilles, LE MAL N'EXISTE PAS et ses CONTES DU HASARD. Il n'y perd quand même pas tout le crédit que je lui porte: un des cinéastes majeurs de notre époque.
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