lundi 8 juin 2026

L'ETRE AIME & AUTOFICTION, Rodrigo Sorogoyen & Pedro Almodovar en leurs miroirs.


 On a beaucoup dit que le dernier film de Rodrigo Sorogoyen reprenait un peu la thématique du film de Joachim Trier, VALEURS SENTIMENTALES, présenté à Cannes l'an dernier. D'accord, mais outre que je préfère de loin le film de l'Espagnol à celui du Norvégien qui m'avait passablement emmerdé, il ne faut pas s'émouvoir non plus de voir un cinéaste se pencher sur son propre métier et de réaliser un film dans le film. D'autres en ont fait autant: Wenders, Godard, Truffaut, Eastwood, Fellini, Erice, j'en passe et des bien pires, comme des meilleurs.

Le sujet n'est peut-être pas celui-ci dans L'ETRE AIME. Le film nous parlerait plutôt de masculinité toxique et de cette génération de patriarches boomers qui ont du mal à changer leurs manières d'être et de faire, pour finir de se prendre en pleine poire les jugements dépréciateurs des nouvelles générations. Esteban Martinez est une cinéaste reconnu, bardé de récompenses qui se décide à employer sa fille dans son nouveau film. Emilia ne sait pas trop comment prendre cette invitation, elle qui galère dans sa carrière de jeune actrice et n'a pas vu son père depuis qu'elle était gamine.

Dans ses souvenirs, Esteban était ce père colérique, parfois sous substance, qui a beaucoup fait souffrir sa mère. On apprendra plus tard lors du tournage qu'Esteban a une réputation de réalisateur parfois violent, à qui il est arrivé de casser des gueules sur les plateaux.


L'ETRE AIME démarre fort, sur une scène de face à face au restaurant entre père et fille qui se retrouvent. Là, on peut voir combien l'expérience LOS ANOS NUEVOS, sa mini-série sur une relation amoureuse au long cours, a infusé dans le style du cinéaste qui sait "rester à table" à attendre que quelque chose se déclenche entre les personnages. Très vite le dialogue s'envenime, Esteban se dévoile tel qu'en lui-même, irascible et de mauvaise foi, tandis qu'Emilia redevient la petite fille tremblante qu'elle était.

Le dernier film de Sorogoyen atteint son but par deux fois, de manière spectaculaire, dans cette première superbe séquence et dans celle, instantanément devenue culte, du tournage du repas dans la cour de la caserne, où Esteban s'acharne sur ses comédiens avant de proférer des menaces physiques et de s'en prendre à sa fille.


Inutile de dire que dans cette partition-là comme dans d'autres (la douceur, le remords, le doute), Javier Bardem est impressionnant, faisant de sa grande carcasse de taureau silencieux une menace permanente avec laquelle il ne faut pas trop faire joujou.


Sorogoyen est un cinéaste de la violence (sauf dans LOS ANOS NUEVOS qui offre dans sa filmographie un appel d'air salutaire), qui sait la filmer et parvient surtout à en montrer les prémices dans les hésitations et les murmures de ceux qui pourraient en pâtir. Ainsi, jamais personne ne vient contrarier le grand artiste dans ses moments de calme apparent pour lui demander des comptes (la scène du début a d'ailleurs dévoilé que cela ne servait à rien: le bonhomme alors se ferme et se crispe), et jamais Esteban ne s'excusera vraiment de ses accès de rage. 

Et ce n'est pas la maigre larme qui lui coulera le long de la joue quand il visionnera les rushes où apparait sa fille qui nous fera changer d'avis sur le sujet.

Comme tous ses films, celui-ci se regarde avec plaisir mais quelques afféteries formelles, comme ces passages subits au noir-et-blanc, trahissent un peu ses prétentions. Il n'avait pas besoin de ça, vraiment pas.




A Cannes toujours cette année, avec Victoria Luengo encore, cette fois dans le rôle de la meilleure amie bousculée de la personnage (gigogne) principale incarnée par Barbara Lennie, le dernier opus de Pedro Almodovar se pose autrement là.

Le film a été reçu d'une manière un peu boudeuse, voire gênée par le public et la critique sur le thème "le vieux radote ", mais ce serait vraiment faire fi de la sophistication très singulière d'AUTOFICTION.

Certes, le Almodovar qu'on connait bien est entièrement là: les pianottis évanescents d'Alberto Iglesias, son style art-déco intérieure à la Mondrian, couleurs vives et étagères bardées de livres et des personnages qui se démènent entre vie amoureuse, affres de la création, pépins physiques, mort qui rôde et sa fameuse fibre mélo à la Douglas Sirk qui fait toujours verser son cinéma vers l'irréel.


Elsa est une réalisatrice en panne d'inspiration qui file le parfait amour avec son stripteaseur de pompier (dans les films d'Almodovar, les fantasmes sont aussi là pour qu'on s'en serve !). Prise de crises d'angoisses et de migraines terribles, elle décide de se lancer dans l'écriture d'un troisième film, file aux Canaries avec sa meilleure amie avec qui elle se fâche, puis avec une autre qui ne va pas bien du tout après la mort de son jeune fils.

Raul est un cinéaste reconnu qui écrit une nouvelle histoire sans trop savoir où cela va le mener: celle d'Elsa, cinéaste en panne d'inspiration qui file le parfait amour avec son stripteaseur etc... Raul vit avec un beau gosse plus jeune que lui, la meilleure amie de son impresario a tenté de mettre fin à ses jours après la mort de son fils unique...


Pedro raconte comment Raul écrit son nouveau scénario sur une cinéaste qui lui ressemble, et il faut admirer tout d'abord la fluidité des procédés employés ici pour faire glisser le film d'un niveau à l'autre. C'est Raul qui tape sur son clavier, des lettres qui s'inscrivent sur la pellicule et donnent les premières respirations de ce qu'Elsa va vivre, dans son univers de fiction.

Almodovar a déjà réalisé son autoportrait avec DOULEUR ET GLOIRE, ici c'est autre chose, il nous parle des affres de la création, et de comment sa vie et celles des autres infusent dans ses idées. Le film d'ailleurs ne s'achève pas, selon le principe sous-jacent que son travail de créateur continuera tant qu'il vivra. Work in progress... Le cinéaste effleure surtout des contrées peu explorées dans les oeuvres sur la création: celles de l'écrivain comme vampire de la vie des autres, piquant ça et là ce qui l'arrange pour irriguer son oeuvre.


C'est l'insistance de Santi, le compagnon de Raul, a vouloir lire toutes les ébauches de ce nouveau film, redoutant (espérant ?) s'y reconnaitre quelque part, ou la rage de Monica qui a vu le drame vécu par son amie repris tel quel, selon elle.

L'espèce de volte-face final, quand Raul comprend ce que cela révèle de ses proches, encore plus que ce que cela révèle sur lui, est à porter au rang des plus beaux vertiges provoqués par le cinéaste.

Cela m'a fait penser à un de mes livres-culte, le génial ADIOS SHEREHAZADE de Donald Westlake, dans lequel un écrivain de romans pornos décidait soudain d'écrire un livre qui lui tient à coeur, déclenchant l'hystérie et la colère dans sa famille et chez ses amis, qui pensent reconnaitre ici et là des détails obscènes de leurs propres vies.

Evidemment que cet Almodovar-là tape moins immédiatement dans l'oeil, mais sa sophistication cachée est la marque d'un cinéaste en pleine possession de son art, et qui n'a pas fini de s'amuser avec.



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