samedi 16 mai 2026

LE VIOL (Le cas Anders)


 Etrange concordance des temps: à l'heure où ressortent 6 films de cette cinéaste norvégienne inconnue de beaucoup en France, on apprenait aussi sa mort à l'âge de 85 ans. Réalisatrice renommée chez elle, elle avait été "adoubée" par le grand Bergman en personne qui fut le premier à se rendre compte que sa prestance écrasante à l'internationale masquait une immense forêt cachée derrière lui: celle d'une cinématographie scandinave quasi invisible.

Sur les 6  films reprogrammés, la trilogie WIVES, L'HERITAGE et LA PERSECUTION, j'ai pu attraper celui-ci, tourné en 1971, et qui m'a bien donné envie d'y retourner: LE VIOL, LE CAS ANDERS.

Un film étonnant, qui a su complètement me planter dans mes attentes au regard du sujet traité et de la réputation d'Anja Breien qui a pratiqué très tôt un cinéma féministe de combat.


Nous sommes dans la banlieue d'Oslo en hiver, et une femme au foyer se fait violer à l'écart d'un chemin de campagne. Quelques jours plus tard, une autre femme échappe de peu au même sort et l'enquête, qui nous sera proposée ensuite comme morcelée et décomposée dans le désordre selon ses étapes judiciaires, découle sur l'arrestation d'un jeune homme, un certain Anders, simple ouvrier un brin taiseux et plutôt timide.

Même si nombre d'éléments accablent Anders, dont des séances durant lesquelles il est formellement reconnu par les deux victimes, une concordance de groupe sanguin, des incohérences dans son emploi du temps, la cinéaste semble "bloquer" sur d'autres éléments: son casier judiciaire qui comporte quelques éléments à charge, ou peut-être pas (une amende pour avoir reluqué dans le vestiaire des filles lorsqu'il avait 16 ans, une bagarre avec un collègue qui le harcelait), le film ne tranche jamais et LE VIOL a beau être construit sur le modèle du film à procès, la cinéaste se refuse toujours, par exemple, à faire de son personnage quelqu'un d'antipathique, et une victime non plus.


Tourné dans un noir et blanc plutôt abrupt qui ne cherche jamais à rendre les paysages enneigés très glamour, le film donne des pistes qu'il se refuse pourtant de surexploiter pour en faire un film à charge, ou l'inverse. Par deux fois nous voyons ce pauvre Anders péter les plombs, lorsqu'il agresse un maton on ne sait trop pourquoi, ou lorsqu'il pousse un horrible cri de rage face caméra après avoir fait les cent pas dans sa cellule (vraiment terrible, ce cri !)

Comment interpréter tout cela ? C'est sans doute ce que nous demande Anja Breien qui filme pourtant avec un soin appliqué le déroulement de l'enquête et du procès.


Là où le film colle réellement le tournis, c'est lorsqu'il nous emmène dans les tergiversations d'Anders qui cherche à rassembler dans sa mémoire les détails peut-être oubliés de ses deux nuits fatidiques. Cherche-t-il alors l'élément qui pourrait le disculper ou l'angle mort où il pourrait se fabriquer un alibi ? Est-il victime de dissociation, de trouble de la personnalité, d'autre chose ?

Là où n'importe quel tâcheron s'engouffrerait là-dedans pour produire du spectacle psy à dix balles, Anja Breien répond par un trouble qui respecte autant le mystère de ce drôle de type, qui nous sera jusqu'à la fin plus sympathique que dangereux et surtout par du cinéma: il faut revenir à une des premières images du film, avec un gars qui monte une butte enneigée suivi de près par un autre, qui vient de commettre le premier viol, et qui bifurque hors cadre.

Il nous semble bien que le premier était Anders, et le suivant un inconnu qu'on ne reverra jamais. Et là encore, est-on vraiment sûr de ce qu'on a vu ?



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