Il est un des secrets les mieux gardés du cinéma français et pour cause, voilà un cinéaste qui, sans forcément vouloir composer un cinéma "à la marge", pétris des histoires qui le sont un peu. Travaillant depuis longtemps les corps Africains, qu'ils soient du Maghreb ou d'Afrique subsaharienne, Alain Gomis questionne la présence de ces corps-là au coeur d'une industrie qui a du mal, même depuis le temps, à les intégrer de manière juste.
C'était aussi le sujet de son avant-dernier film, REWIND & PLAY, qui racontait la réception du grand Thelonious Monk sur un plateau de télévision française en 1969 à partir d'images d'archives et montrait la preuve démoralisante (et crispante, car le film l'était aussi) que les vieux réflexes coloniaux avaient la peau dure, même sous couvert de meilleures intentions, même à l'égard d'un des plus grands musiciens du monde.
DAO est d'abord un projet étonnant où se superposent entretiens de casting de comédiennes et comédiens amateurs, la relation d'une cérémonie funéraire en Guinée-Bissau où se retrouvent villageois et descendants de celles et ceux qui étaient parti vivre en France ou au Portugal et le mariage en région parisienne de Nour, fille de Gloria, qui avaient fait le voyage en Afrique avec d'autres membres exilés de leur famille pour la cérémonie en mémoire du père de Gloria.
C'est la première fois sans doute, et Gomis le reconnait volontiers dans les entretiens qu'il donne à propos de son film, que ce cinéaste exigeant doté d'un regard profondément moral sur ce qu'il filme, consent à lâcher la bride aux explosions du moment, aux maladresses comme aux heureuses improvisations de ses comédiens, professionnels et amateurs mélangés.
Ainsi, la puissance des séquences festives dans les segments guinéens et français, dans la liesse, la nouba et les larmes qui capte avec bonheur le caractère débridé d'une partie de football improvisée dans un champ, l'étrange ballet d'un rituel animiste avec porteurs d'un faux cercueil, d'une assemblée un peu saoule reprenant en coeur le KILLING ME SOFTLY des Fugees, d'un début de bagarre entre jeunes fêtards fatigués, de l'arrivée impromptue d'un "cousin" un peu honni et de sa nouvelle jeune femme enceinte jusqu'aux yeux qui sème le trouble dans la fête de mariage ou encore ce règlement de compte courtois mais salé entre ces femmes aujourd'hui émancipées qui veulent faire admettre à leurs cousins que lorsqu'ils étaient jeunes, ceux-ci se comportaient comme des cons vis à vis d' elles.
Oui mais, "c'était comme ça..."
Ce qui force le respect, c'est cette application avec laquelle Gomis parvient à tisser des correspondances entre ici et là-bas, entre cette jeune femme questionnées en séance de casting par exemple, qui avoue avoir souffert du racisme ordinaire à l'école "à chaque fois qu'il passait un Tarzan à la télé la veille", la même qui dit vouloir bien "tout jouer, sauf une femme soumise".
Une autre raconte en riant, face caméra, comment elle avait l'habitude, elle, de régler ce genre de problème avec des coups de boule. A d'autres moments du film, c'est par exemple une Gloria peu surprise mais démoralisée qui écoute ses tantes du village natal de son père qu'ici leur condition n'a pas, et ne doit pas changer.
C'est comme ça, et puis voilà.
L'intelligence de Gomis est de ne pas juste tailler un costard aux vieilles valeurs qui pour certaines sont condamnées (le sujet de la polygamie y est ébauché, et cela fait encore des étincelles), et pour d'autres ont la peau dure (lorsque le personnage rigolo incarné par Thomas NGijol tarabuste le tonton un peu tête de con de la famille en lui faisant croire qu'il est sans doute homo). A noter que dans ses moments-là, Gomis retrouve un style "pris sur le vif" qui n'est pas sans faire penser aux énergiques MEKTOUB de Kechiche.
DAO est surtout un film libre qui questionne la place de la femme Noire dans la société française mais aussi dans son propre milieu. Une sorte de double peine pour ces femmes qui ne s'en laissent plus compter.
Gomis n'épargne guère le corps patriarcal lourd comme une enclume de cette diaspora africaine mais il réussit ce que le sujet pouvait sans doute exclure: un film d'une vitalité et d'un optimisme décoiffant, qui donne la part belle à cette génération de femmes, - aidée par quelques hommes quand même -, et à la toute nouvelle qui arrive, et n'a pas l'intention de regarder en arrière.
Pourtant, l'émotion est réelle lorsque Gloria caresse la statuette à l'effigie de son père dans la cour du village. Final d'un rituel animiste sans âge et aux apprêts ridicules vu de loin, mais qui a pourtant achevé de faire, - et de bien faire -, son oeuvre: réconcilier morts, vivants, anciens, jeunes gens, cette terre et une autre.
DAO et le second film récent avec LE RIRE ET LE COUTEAU de Pedro Pinho à nous parler de manière si cohérente, et sur un ton complètement différent, des mentalités et des corps africains dans l'Afrique post-coloniale aujourd'hui.
Il était temps.
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