dimanche 19 avril 2026

SILENT FRIEND, madame rêve, bébé plane.


 Il y a toujours un moment dans un grand film où tout à coup, on tend l'oreille et on écarquille les yeux. C'est ici lorsque le professeur Tony Wong, en séminaire dans une université en Allemagne, explique une de ses découvertes en neurobiologie, à des étudiants plongés dans le noir qui se passent entre eux un ballon luminescent: lorsque nous nous concentrons sur un problème qui réclame toute notre attention, un bébé de 6 mois, lui, parvient à une même intensité de concentration mais sur plusieurs problèmes en même temps.

Autrement dit, conclut le scientifique, cet état de clairvoyance qui peut être celui d'un chercheur ou d'un artiste au sommet de sa réflexion, il est celui, permanent, d'un nourrisson en découverte de tout ce qu'il croise. Dit autrement: "un bébé, ça plane tout le temps".

Il est tellement rare de voir un film qui nous parle de science qu'on ne saurait bouder notre plaisir car, mieux qu'un bête biopic d'un grand savant, d'un documentaire scientifique de vulgarisation particulièrement clair et revigorant, la dernier film d' Iniko Enyedi nous envoie planer dans le champ rêveur des recherches scientifiques les plus sérieuses mais qui ne craignent pas de s'évader ailleurs.


Aussi le professeur de Hong-Kong, abandonné au coeur du campus déserté en pleine période covid, se retrouve à errer sans but précis dans le magnifique jardin botanique et sur le web, à discuter spermatie de baobab avec une chercheuse française. Après avoir travaillé en compagnie de bébés grands yeux ouverts à qui il avait orné le crâne d'un casque à électrodes, le voilà qui élabore un système identique pour mesurer les vibrations du magnifique gingko biloba du parc.

Le docteur Wong n'a pas froid aux yeux, c'est sans doute pour cela qu'il est un grand savant, mais Iniko Enyedi non plus, qui construit son film sur trois segments distincts: l'un au XIX° siècle sur les pas de Grete, jeune étudiante en botanique qui sera la première femme a être admise dans cette même université (délicieuse séquence d'examen d'entrée face à quatre barbons phallocrates qu'elle mouche avec panache) et qui va faire "s'évader" sa discipline avec la découverte fortuite de la photographie, la seconde avec Hannes, étudiant en lettres complètement lunaire à qui sa voisine va confier le géranium sur lequel elle travaille et mesure "les sensations", et l'épisode Wong, contemporain.


Un campus, un gingko et des connections qui passent par la lune, les étoiles, l'électricité, des systèmes de câblage rudimentaires ou sophistiqués, quelques vers de Goethe, une prise d'ayahuasca ici, une insémination manuelle par là, ces trois personnages ont pour eux de ne craindre rien de la vie elle-même.

Comme une lettre à la poste, la cinéaste nous fait passer sur un même champ l'annonce d'une aventure amoureuse qui s'achève (sans avoir vraiment commencé d'ailleurs, c'est Gundulla, éprise d'un Hannes un peu 'ailleurs" qui lui demande par lettre si sa liaison avec un autre l'embête, alors qu'elle avait  pris soin de lui expliquer avant de partir de faire en sorte que sa fleur en pot ne s'attache pas trop à lui...), comme la découverte pour Grete de son corps après s'être "amusée" à photographier ses plantes dans de superbes noirs et blancs.


Il faut être sacrément gonflée pour monter un film pareil, et la réalisatrice de MON XX° SIECLE et de L'HISTOIRE MA FEMME se retrouve autant à l'aise dans le grand romanesque classique (le segment Grete) que dans le cosmico-shamanique ou le burlesque scientifique: les tribulations d'Hannes et de son géranium sont vraiment de grands moments, où l'on a envie de pleurer et de rire simultanément/.


Autant dire que SILENT FRIEND fait plaisir à voir à un moment où une sorte d'uniformisation gagne. Plus que cela, à l'heure où l'on voudrait couper beaucoup de têtes dans les champs de l'art comme de la recherche scientifique, le film nous souffle quelques spores de rêve là où on voudrait nous fourguer de force de l'efficient et du rentable.

SILENT FRIEND ne sombre pas non plus dans la béatitude bêta d'un genre de Malick en panne de jus et même s'il ne semble pas trop savoir conclure son affaire, - un peu aussi parce qu'il s'agit là d'une histoire sans fin -, un certain sentiment de plénitude enjoint même le spectateur le plus terre à terre qui soit (moi, quoi...) à penser que la science, le rêve, la nature et l'art ne sont qu'un.

A noter que le titre original, STILLE FREUNDIN (amie au féminin, donc), en dit plus sur la nature du film que sa traduction neutre en anglais: gingko biloba femelle ? Grete ? Gundulla ? Géranium ? 

Et le personnage de Hannes est devenu mon nouveau super-héros.

Grand film !





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