dimanche 30 avril 2023

JEANNE DIELMAN, 23 quai du Commerce, 1080 Bruxelles

 


Heureux d'avoir enfin pu voir le film mythique de Chantal Ackerman, JEANNE DIELMAN, 23 QUAI DU COMMERCE, 1080 BRUXELLES au gré de sa consécration surprise par la revue Sight & Sound, qui dresse sa liste tous les 10 ans (plus de 1500 critiques anglo-saxons, dit-on, se pliant à l'exercice) en "meilleur film de tous les temps", rien que ça. Moi-même grand adepte des classements et des listes de toutes sortes qui n'en finissent plus (le meilleur zoom avant de tous les temps, la meilleure apparition de chat dans un second rôle, le plus beau final en queue de poisson dans un film de genre, etc...), je ne saurais que louer cet exercice rigolo, surtout quand il accouche d'un résultat aussi inattendu.

Exit donc Orson Welles, Hitchcock, Fritz Lang, Godard, Renoir, Chaplin, Kurosawa, Mizoguchi, Satyajit Ray, John Ford, Ozu ou Jacques Tati, welcome Chantal ! A celles et ceux, fort nombreux, qui se félicitent d'un côté qu'une femme soit enfin consacrée pour ce grand "film féministe" et aux autres, qui pestent contre ce nouvel avènement de la culture woke et de ce nouveau tribut lâché à l'entreprise de harcèlement, voire de chantage, des féministes les plus radicaux je dirai ceci: vous me faites chier.


Fort d'une réputation inquiétante avec ces gestes du quotidien répétés mille fois en de longs plans fixes et d'une durée (3h20) qui dégonflera les pneus aux plus courageux, JEANNE DIELMAN est effectivement un film qui se mérite. N'allons pas proposer ce film à ceusses qui bouffent de la série en binge watching tous les soirs, avec des acteurs qui braillent et sautent partout avec du rebondissement toutes les 40 minutes, n'allons pas découper le film d'Ackerman en 6 épisodes non plus. L'appréciation du film s'apprécie sur la longueur et le malaise qui peu à peu s'installe n'infuse que dans la continuité.

Car effectivement, Jeanne moud le café, verse de l'eau dans le filtre, épluche les patates, malaxe de la viande, cire les chaussures de son fils, met sa blouse, enlève sa blouse, se coiffe, se recoiffe, met la table, débarrasse la table, sort son matériel de tricot, plie et déplie le clic-clac du salon, se fait une tartine, mange de la soupe, ferme et ouvre la fenêtre, se baigne, se lave, allume la radio, questionne son fils, cache des billets dans la soupière dans la salle à manger, s'inquiète de sa santé, de ses études, sort faire un tour, sort faire des courses, remet une serviette propre sur le plaid de son lit, va ouvrir la porte quand on sonne, se lève, se couche. Et tout ça plusieurs fois.

L'effet d'hypnose est garanti autant par la manière absolument impeccable que possède Ackerman de filmer et de quadriller l'espace que par le jeu "blanc", qui passe par tout le nuancier de la banalité ordinaire, de Delphine Seyrig dont l'absence visible de ressenti ne trahit pas l'ennui de ce quotidien réglé au cordeau mais plutôt une très inquiétante impassibilité. C'est le noeud gordien du film, son angle mort par lequel tout se craquèle: une monotonie si mûrement consentie ne peut naître, et se dépêtrer que dans la folie.


La fascination apparait lorsque Jeanne, raccompagnant un homme de sa chambre vers la porte apparait imperceptiblement changée. On ne saura jamais ce qui s'est passé avec ce client (Jeanne "reçoit des hommes" à domicile), peut-être rien de spécial, sans doute est-ce juste la passe de trop, on n'en saura rien, et comme le fera remarquer son fils le soir-même: elle est un peu décoiffée. De ce moment tout se dérègle: le patates sont (trop) cuites, les allées et venues d'une pièce à l'autre ne riment plus à rien, le café n'a plus le même goût, jusqu'au temps lui-même qui se dérègle, privé du réglage habituel auquel Jeanne le soumettait. Le temps passe alors trop vite, ou se traîne sans fin. La routine qu'infligeait Jeanne Dielman à elle-même était bel et bien là pour recouvrir quelque chose qu'elle ne voulait pas voir sortir.


Si Delphine Seyrig dans la première moitié du film, celle qui nous impose le spectacle de ces journées bercées par le mécanisme de toujours les mêmes gestes, joue comme avec un masque, il faut voir ce qu'elle propose quand celui-ci se fend dans la seconde partie. Un corps qu'elle a condamné pour toujours aux mêmes parcours (ah! le bruit de ses talons sur le parquet) et qui continue à aller et venir sans savoir ni où ni pourquoi. Quelle comédienne!...

JEANNE DIELMAN a peut-être un suiveur en la personne de Michael Haneke qui, lui aussi, à su soumettre la monotonie des gestes à la menace du dérapage fatal. Mais Haneke ne possède pas la pudeur de Chantal Ackerman qui offre à son personnage la préservation de son mystère (qui culmine en la seule scène "de lit" où Jeanne est surprise par un orgasme dont elle semble ne pas vouloir) en ne nous offrant que quelques pistes, plus passionnantes les unes que les autres dont je garderais pour ma part celle-ci: voilà une femme qui en se refusant à toute émotion pour se protéger (de sa situation précaire, du regard de son fils, des autres, de son hypersensibilité, de ses besoins charnels) n'avait vu son salut comme sa propre survie qu'en jouant au robot domestique.


Bruno Dumont a du penser bien fort à JEANNE DIELMAN pour son final paroxystique de TWENTY-NINE PALMS, mais il n'y a pas beaucoup d'autres films, ni de cinéastes, auxquels raccrocher ce chef-d'oeuvre qui, un demi-siècle plus tard tout de même, vous procure le même sentiment de sidération.

Film féministe si vous voulez, film woke avant l'heure si ça vous chante, film immense en tout cas et, en ce qui me concerne, un véritable film d'horreur.


jeudi 6 avril 2023

LE CAPITAINE VOLKONOGOV S'EST ECHAPPE, vive le sport !



 Tiens, encore un. La censure - qui en a là-dedans - a encore frappé. La Poutinerie n'a pas apprécié cette histoire d'officier fuyant le peloton d'exécution lors de la grande purge ordonnée par Staline en 1938 dans ses propres rangs. Y aurait-il comme un parallèle évident à faire avec ce qui passe là, maintenant, aujourd'hui, sous nos yeux ?

Ce qu'il y a de chouette avec les censures de toutes les époques et de tous les pays, c'est qu'elle nous invite illico à jeter un oeil à l'objet de son courroux et de son rejet. Grand bien nous en a pris car Le capitaine Volkonogov s'est échappé est tout simplement... le meilleur film d'action que j'ai pu voir au cinéma depuis longtemps.


Volkonogov officie donc dans les rangs du NKVD à Leningrad en tant qu'officier zélé au service de l'Union Soviétique. A charge pour lui d'arrêter sur commande quelques bons citoyens, de les interroger selon des "méthodes appropriées", de leur arracher leur signature d'aveux (de trahison, d'espionnage, d'association de factieux en vue d'un coup d'état, peu importe...) et d'envoyer ce tas sanguinolent au fin fond de la Sibérie ou plus simplement vers la cour d'en bas, où "Oncle Misha" exerce son art du tir dans la nuque avec un savoir-faire admiré par tous.

750000 personnes ont été tuées lors de cette période, plus du double condamnés à l'exil, et on sait que cette très belle opération prophylactique s'est achevée par l'exécution de nombre de militaires et de hauts fonctionnaires. Dotés d'un sixième sens qui lui sauvera la vie, notre capitaine s'échappe des bureaux du NKVD, n'attendant pas qu'on appelle son nom à lui aussi, et la course-poursuite commence.


Plus que le côté exaltant d'une véritable chasse à l'homme, filmée dans les règles de l'art, c'est la modernité du décorum qui est ici assez sidérante. Le tandem Merkoulova-Tchoupov emprunte aux jeux vidéo une montée en intensité et en "niveau de difficulté" qui, au sortir de chaque grande scène, nous ferait presque trépigner dans l'attente de ce qui va suivre. Du semblant de refuge trouvé dans les bras de sa fiancée, le bon capitaine se retrouvera à retourner dans l'immeuble du NKVD pour récupérer des documents, puis dans la rue en compagnie de clochards, et s'enferrer au final dans une course folle qui va consister à rendre visite, un par un, à tous les proches d' innocents, fichés, torturés et "purgés" par ses soins.

Chacune de ses rencontres, stressées ou parfois empêchées par l'approche de ses poursuivants, est l'occasion de nous mettre en face de plusieurs variations, toutes plus tragiques et déchirantes les unes que les autres, sur les modes de survie dans une dictature dont on est la victime. Le vieux professeur resté fidèle aux idéaux de la Révolution, la veuve qui n'attend plus rien de personne, le vieil ami à qui l'on apprend qu'on a "interrogé" sa femme, ce gosse qui brûle les affaires de son père sont autant de grandes séquences qui vous mettent de jolies baffes, bien comme il faut.


Meilleur encore, les réalisateurs ont pensé se libérer d'une certaine véracité historique en faisant de ses officiers des golgoths aux crânes rasés qui vouent au système et à leurs propres corps un culte incessant. La petite ambiance homoérotique qui flotte dans les salles d'entraînement où ces malabars transpirent en jouant au volley, se roulent par terre avant de se tartiner la figure de jus de raisin nous fera infléchir un dicton fort célèbre en un "esprit obéissant dans un corps sain" aux arrêts de rigueur. 


Le préposé aux costumes s'est amusé à imaginer cet uniforme du parfait tortionnaire d'état: tenues de survêtement rouge moulantes, gabardines noires en cuir trempé très Hugo "Gestapo" Boss, marcel et cravate rouges bref, un look comme en aurait rêvé un Enki Bilal à la grande époque Partie de chasse: la rencontre tant rêvée, enfin réalisée, du fascisme d'état et des bienfaits du sport.

On torture dans une grande pièce ornée d'un lustre recouverte au sol de paille, comme dans une étable. Un coup de fourche, et le sang comme la merde épongées sont évacuées et au suivant. Le petit instrument de torture préféré du major Golovnya est un masque un gaz dont il suffit de boucher l'embout pour que cela cause. La capitaine Volkonogov... se paie le luxe d'une esthétique steampunk qui a du chauffer les oreilles des zélotes du petit Poutin. Ils ont eu raison, cette fable de survie dans un monde de mort appartient à toutes les époques confondues, et n'a pas à beugler tout haut de quoi elle pourrait être la métaphore pour bien se faire comprendre.


Faute de mieux, le film fait de la fuite en avant de son valeureux capitaine une course vers la rédemption. Petit travers christique qui ne m'est même pas resté en travers de la gorge, tant le besoin de pardon semble naturel, voire vital. A l'inverse, son adjudant traqueur avec lequel il discute au téléphone de temps en temps (un petit côté Tommy Lee Jones/Harrison Ford dans
Le fugitif, autre bon film de genre) se refuse à pareil atermoiements et, même s'il semble lui aussi avancer avec des oeillères qui lui sont tombées des yeux depuis longtemps, attend sa fin sur un pied différent.

Vraiment un très très bon film donc, très mouvementé, très violent, à la morale sulpicienne penseront certains mais qui tient son truc du premier plan jusqu'à la fin. A noter l'excellente prestation de Yuriy Borisov (le petit Russe un peu rustaud de Compartiment n°6), à l'abattage physique impressionnant, celle d'Aleksander Yatsenko en officier clairvoyant et cynique (dans l'excellent Arythmie, c'est lui qui incarnait ce médecin urgentiste alcoolique, hyper compétent et gentil comme tout) et surtout, surtout, la composition extraordinaire de Timofey Tribuntsev en major Golovnya, exécuteur transpirant des basses oeuvres et bourreau sur ordonnance. 

On connait le truc: "plus le méchant est réussi, meilleur sera le film". Celui-là est grandiose.






mardi 4 avril 2023

TOUTE LA BEAUTE ET LE SANG VERSE, what a wonderful world...

 


Laura Poitras sait ce qu'il en est de se coltiner la vindicte et la colère des puissants de ce monde, elle qui a senti le vent menaçant de représailles à peine murmurées suite à la sortie de son documentaire sur Edward Snowden réalisé en 2014, Citizenfour. Son cinéma est un cinéma éminemment politique, qui s'attaque à l'ordre financier qui, lui, s'attaque à l'ordre moral et politique de son pays, à l'ordre du monde.

Toute la beauté et le sang versé est son dernier film, et cela a presque été occulté par ce fait troublant qu'il s'agit, aussi, d'un film sur (et presque "de") la grande photographe Nan Goldin. Ces deux-là se sont retrouvées au gré d'un intérêt commun, et d'une lutte contre la dynastie Sackler, famille de milliardaires comme l'Amérique en rêve et en produit depuis toujours, et qui s'est retrouvée au firmament des plus grandes fortunes mondiales dès la seconde moitié du XX° siècle en produisant et en commercialisant (surtout) cet indispensable Valium qui fit voir la vie en mieux à toute cette population nouvellement stressée. 

Là où cela coince, c'est que les Sackler et leurs filiales pharmaceutiques sont aussi les responsables de la production de l'OxyContin, un anti-douleur à base d'opioïde qui a rendu l'Amérique toute entière accro et envoyé dans la tombe, au bas mot, un demi-million d'Américains. Et cela continue.


Laura Poitras a donc accompagné l'artiste Nan Goldin dans ses happenings de protestation dans les plus prestigieux musées du monde où les Sackler blanchissent leur argent de la mort en dons mirobolants, et en s'offrant des salles et des ailes à leur nom. Méchante ironie de l'histoire, Nan Goldin a failli mourir elle-même de son addiction à l'OxyContin et, star mondiale de la photographie depuis quelques décennies, ces mêmes musées exposent ses oeuvres souvent de manière permanente.

Dans son film Dark waters, Todd Haynes racontait la lutte sans fin d'un avocat buté mais courageux contre la famille Du Pont, dynastie du même genre qui empoisonne les sols là où ses usines refoulent leurs eaux. Cela aboutissait à quelque chose de chiffré, puisqu'il n'y a que par là qu'on peut leur en arracher une en n'épargnant l'autre, Toute la beauté... s'achève sur une superbe victoire à la Pyrrhus: l'opprobre jetée sur une belle famille d'ordures certes, mais une justice et un Etat américain immobiles, et sans un sou versé. C'est déjà ça, comme chantait l'autre, mais comme c'est triste à pleurer.


Laura Poitras n'aurait peut-être pas fait un documentaire sur ce seul film-dossier. Son intérêt est qu'il s'attache au parcours de Nan Goldin de son enfance jusqu'à la disparition du nom de Sackler au Met, au Louvres ou au Guggenheim. Entre deux, il y a les années sida que Goldin vécut de plein fouet, elle qui vivait de manière si folle et tellement libre dans les squats les plus allumés et arty de New York, et accompagna la majeure partie de ses amis et de ses amours à la morgue. La concordance des archives et ce que Poitras filme en live de la lutte contre les Sackler est poignante. L'inaction des autorités est la même: là-bas des pédés, des junkies et des prostituées canaient les uns après les autres, maintenant ce sont des pauvres et les victimes d'une médecine expéditive de dispensaire qui se font prescrire à la va-vite un truc qui vous rend accro en une prise (et c'est Nan Goldin qui le certifie, elle qui en a pris d'autres). Il faut bien que Wall Street mange.

Entre deux, il y a surtout ce qui a fait de la petite Nan Goldin ce qu'elle est, une artiste. Il y a cette grande soeur, plaie ouverte au coeur de la famille Goldin dans les pas de laquelle Nan a marché sans le savoir en tâchant, elle, de ne pas en mourir. Sa haine de l'hypocrisie sociale, sexuelle et morale vient d'elle, elle est le moteur permanent,  longtemps inconscient, de cette bataille perdue d'avance contre l'Amérique des années 70 jusqu'à aujourd'hui.


Le geste de Laura Poitras est tout sauf anodin. Se croyant un moment embarqué dans un autre documentaire sur l'art de la révolution dans un système néo-libéral ultra cloisonné, elle fait se rejoindre le geste d'ActUp, d'Occupy Wall Street ou de Black Lives Matter à celui de l'art le plus en prise avec son vécu, ce qu'elle n'a jamais cessé de produire quitte à se faire pincer le nez aux plus réactionnaires de ses contempteurs. 

L'art ne peut décidément rien contre les saloperies du monde mais c'est quand il les accompagne au plus prés et se colle à leurs plaies et à leur puanteur qu'il frappe. C'est celui que beaucoup ne veulent pas voir, c'est celui de Bacon, de Pasolini, de Beuys, de Nan Goldin, de bien d'autres. Poitras nous donne à voir,- et à bien voir - les photographies de Nan Goldin. En les regardant bien, on comprend parfaitement contre quoi elles se battent.

Toute la beauté et le sang versé raconte la longue agonie du peuple américain contre le monde de la médecine, de la psychiatrie et de la finance tout au long d'un parcours semé de cadavres qui part du suicide de Barbara Goldin ("...sa mère a plus sa place dans cet établissement que cette jeune fille" écrit en substance un psychiatre dans un rapport totalement ignoré) aux cris d'agonie d'un adolescent accro à l'OxyContin depuis une banale opération du genou.

En même temps qu'il nous aura fait redécouvrir l'oeuvre d'une photographe d'importance, Laura Poitras nous aura bien démonté le moral.

Moralité: bouffer un ultra-riche par jour est excellent pour la santé.



samedi 25 mars 2023

Un passager, Aldo Moro, des Métavers et la campagne chinoise.


Cormac McCarthy aura 90 ans cette année et après quelques années de sommeil littéraire (on oubliera sa contribution au scénario du pénible CARTEL de Ridley Scott), il nous revient avec deux romans, rien que ça. STELLA MARIS sortira en avril.

Bobby Western travaille comme plongeur pour une société basée à La Nouvelle Orléans, et lorsqu'il ne part pas en mission aux quatre coins du pays pour récupérer des épaves ou rafistoler des conduits dans les profondeurs, il sillonne les bars de la ville en discutant avec ses drôles de potes, tous plus hauts en couleur les uns que les autres.

Bobby est lui aussi un cas. Ancien étudiant brillant en physique et en mathématiques, il a aussi été pilote de F2 avant un grave accident. Son père était ingénieur nucléaire et travaillait pour Oppenheimer, sa petite soeur était une génie des mathématiques, elle est morte et il en était fou amoureux.

Cormac McCarthy est un écrivain époustouflant et il faut pourtant pouvoir le suivre. Beaucoup de critiques ont été désarçonnés par la structure flottante du roman, qui semble déployer ses tentacules pour attraper une sorte de chimère romanesque qui n'est peut-être rien d'autre qu'un délire de schizophrène, un rêve éveillé, un conglomérat de bosons de Higgs transformé en phrases, certains pointant même la possibilité que le grand écrivain lui-même commence un peu à sucrer les fraises.


Ce serait mal lire ce roman qui vous met très vite sous hypnose (toutes ces longues discussions philosophiques qui semblent sans lien avec le reste, les moments surréalistes comme tirés de Lewis Caroll dans lesquels la soeur de Bobby se dispute avec des créatures étranges) et qui, comble de tout, s'offre le luxe d'un fin ouverte qu'il faut peut-être comprendre comme l'explication de son énigmatique entrée en matière.

McCarthy vient-il de tenter un roman quantique ?

Un avion est retrouvé au large de New Orleans sous dix mètres d'eau de mer. Les cloisons sont intactes, la porte fermée de l'intérieur, 10 personnes à bord mais juste 9 cadavres. Manque aussi la boîte noire. Qui était et où se trouve ce passager ? Vous avez 530 pages.




EVERYTHING EVERYWHERE ALL AT ONCE... Alors le voilà donc, ce truc signé Bidule & Machin qui a décroché le pompon aux Noscars. Des réactions que j'ai pu lire un peu partout, à l'annonce des résultats comme à la sortie des projections, les avis sont partagés, comme on dit à Télérama. Evidemment qu'un truc pareil ne pouvait emporter une adhésion TOTALE.

Disons que je me suis bien marré, d'abord, face à ce manga aux stéroïdes qui compose sa toile hystérique en proposant un mix entre un bon vieux Jackie Chan des familles et une histoire allègrement pompée sur MATRIX. Nous voilà donc chez Evelyne et Waymond Wang, qui gèrent leur boutique de lavomatics en même temps que leurs ennuis familiaux dans un bordel permanent. Le monde de la famille Wang n'étant qu'une milliardième variante d'une infinité d'univers parallèles (le multivers on appelle ça) dans lesquels d'autres moi qu'eux évoluent sous d'autres identités auxquels ils peuvent emprunter quelques particularités lorsque ça se gâte dans leur monde à eux. Vous suivez ?

On suit à peu près ce qui se passe, MATRIX m'avait semblé un brin plus compliqué, et tout ceci se déroule en une joyeuse orgie de fights en lévitation, de gags parfois excellents (le raton laveur) et d'un humour parfois au ras du slip. Pour le reste, les images sont vraiment très moches (comme dans ces mangas saturés de coups de crayon dessinant les mouvements hystériques des personnages).


Comme dans READY PLAYER ONE, la petite bande de geeks sensés sauver le monde (car Super Méchante Ultra Puissante il y a) dirigent leurs manoeuvres d'une estafette pourrie dans on ne sait quel monde parallèle. Comme dans les plus mauvais Spielberg justement, les derniers quarts d'heure achèvent le film et son spectateur dans une compotée de bons sentiments gnangnans, ralentis, violons, larmes à l'oeil, l'important est ce que nous portons dans nos coeurs, je t'aime malgré ta différence, aeurghhh, au secours, et voilà pourquoi les professionnels de la profession à Hollywood ont jugé ce film digne d'eux.

Si Michelle Yeoh a décroché sa statuette par contre, c'est parce qu'elle donne de sa personne, et plus que ça encore. Cate Blanchett et Michelle Williams n'avaient qu'à mieux travailler leur kung-fu.

 


Le grand Marco Bellocchio revient sur l'affaire Moro 20 ans après BUONGIORNO NOTTE avec ce film de 5h30 découpé en 6 épisodes pour la télévision (je préfère dire que c'est un film car je ne regarde jamais de séries), grand trauma de la vie politique italienne dont ni la gauche, ni la démocratie, ni Bellocchio lui-même ne semblent s'être remis.

Le film de 2003 était la relation heure par heure de la détention du leader de la Démocratie Chrétienne dans sa prison en placo, emmuré vivant dans les faux murs d'un appartement romain. ESTERNO NOTTE nous invite comme l'indique le titre à voir l'obscurité du dehors alors que Moro disparait vite du cadre. Paul VI, les ministres Cossiga et Zaccagnini, le Président du Conseil Andreotti, Mabuse éternel de la classe politique italienne qui une fois encore en prend ici pour son grade (Sorrentino lui avait déjà réglé son compte dans IL DIVO), les vieilles buses de la sécurité intérieure, vieilles ganaches héritées des années mussoliniennes, un système policier perdu, des terroristes déconnectés de leurs bases et de leur vie, tout cela est radiographié des pieds à la tête avec une précision froide.

ESTERNO NOTTE s'autorise quelques embardées, presque invisibles, vers la fiction, voire le rêve. Le film débute d'ailleurs sur un Aldo Moro sur un lit d'hôpital, revenu de détention, avec devant lui ses "amis" politiques. L'échange de regards auquel on assiste donne la note au reste du film: "Je sais à quoi m'en tenir sur votre compte".

Le film raconte quelques épisodes véridiques hallucinants comme d'autres sans doute inventés pour combler les vides: cette somme de 20 milliards de lires sortie des caisses noires du Vatican ("les excréments de l'Eglise" comme le dit le Pape devant le tas de billets) dont on ne reverra jamais la couleur, l'explosion de rage de Moro à sa confesseur avant son exécution contre Andreotti qu'il déclare coupable de cette machination. La profonde amitié de Paul VI et de Moro, la dépression de Cossiga à cause de sa vie conjugale catastrophique.




La grande Margherita Buy incarne dans le dernier épisode une Eleonora Moro droite, inflexible et affable qui fait vite comprendre à tous ces hypocrites de débarrasser vite fait son salon et qu'elle foutra les bouquets de fleurs fissa à la poubelle. Comme le plan qui ouvre le film dans le premier épisode, son attitude toute entière leur dit aussi ça: "Je sais à quoi m'en tenir sur votre compte".

Grand film !


 Xi Jinping et ses camarades clowns du comité de censure auront donc attiré notre attention là-dessus: cette grande et nouvelle Chine moderne qu'il tente de nous vendre à longueur de discours rencontre encore quelques couacs au fin fond de leurs campagnes. De tous les pays et de toutes les époques, les censeurs ne se sont jamais signalées à nous par leur intelligence. Cela se vérifie encore.

LE RETOUR DES HIRONDELLES ne nous montre pourtant pas comment on s'échange des valises de billets entre membres du Parti, ni les conditions de survie dans un camp de travail Ouighour, non: il nous montre juste comment la Chine néolibérale de maintenant a fait se retourner les campagnes vers un régime néo-féodal horrible. Les propriétaires terriens y sont occupés à changer de BMW chaque année et à rouler les paysans sur le poids des semences lorsqu'ils ne les exproprient pas sans préavis.

Le film raconte surtout comment Ma et Cao se marient, comment ils vont vivre ensemble et finir par s'aimer. Lui, paysan analphabète méprisé par ses frères et qui ne sait faire rien d'autre que travailler de ses mains, elle toute tordue et boiteuse, incontinente d'avoir trop été frappée quand elle était gosse, condamnée à ne pas avoir d'enfants.


Sur une note aussi misérabiliste, Ruijun Li parvient pourtant à nous raconter un parcours qui décoiffe. Ces deux grands amochés, ces deux "parmi les plus fragiles" comme dirait l'autre pitre ont beau se faire rouler par le petit baronnet local (le genre de petite frappe qu'on croise souvent dans les films de Jia Zhangke), essuyer les crachats et les moqueries d'un entourage qui les méprise, ils feront fructifier leurs terres et construiront leur maison avec quelques outils rudimentaires et leur âne.

Voilà donc ce qu'il ne fallait pas montrer: une "Chine d'en bas" qui travaille et s'échine sans l'aide de personne, et une nouvelle Chine d'en haut qui les surveille du coin de l'oeil et leur saute dessus quand tout est bon à leur prendre. On se croirait comme partout ailleurs, libéralisme global oblige, avec un zeste d'archaïsme moyen-âgeux en sus.

LE RETOUR DES HIRONDELLES est certainement le plus beau film vu depuis le début de l'année. D'un classicisme somptueux, qui prend son temps pour filmer les saisons comme l'éclosion d'une affection commune mille fois plus émouvante que n'importe quelle autre histoire d'amour. Dans le rôle de Cao, pauvre brindille brisée au regard affolé, la comédienne Hai-Qing est absolument scotchante.






jeudi 16 mars 2023

EMPIRE OF LIGHT, lithium sunset

 



Sam Mendes... Comment vous dire... S'il y a quelque chose qui me plait assez chez ce cinéaste, c'est qu'il ne prend pas pour un autre. Quand il tient à noter que son travail relève plus du management qu'autre chose, qu'il a du mal à se sentir vraiment "artiste", il a cet honnêteté de se montrer plus comme un chef d'entreprise qu'en mini-Coppola du jour. Une modestie, fausse sans doute, qu'on aimerait que d'autres adoptent (Denis Villeneuve ou Christopher Nolan pour ne pas les citer, qui se prennent vraiment pour les Kubrick du moment alors que non, les gars, sûrement pas...) et qui ne l'empêche de fournir du bon boulot.

Passons sur ses James Bond sans intérêts, sur son 1917 où il fait son Nolan justement, tour de force technique sans âme qui m'a laissé de marbre et regardons ce qu'il a fait d'autre, et de pas mauvais d'ailleurs: Les noces rebelles, Jarhead, American beauty ou Les sentiers de la perdition. Mmouai, de mon point de vue pas de quoi affoler le palpitant du télespectateur lambda du dimanche soir.

Cinéaste plan-plan qui sait faire parler la poudre quand on lui en donne les moyens, Mendes n'a pas peur non plus des grands sentiments. Empire of light, qui nous emmène dans l'Angleterre de sa jeunesse ( le début des années 80) et plus précisément dans un cinéma somptueux installé dans une petite ville balnéaire du Sud. Un petit charme rétro qui fonctionne en plein: salles rococo, doubles projecteurs à charbons, grand hall avec guichet de friandises au milieu, et même des vrais gens pour vous souhaiter la bienvenue et vous enlever le petit coupon de votre ticket d'entrée. A l'affiche, Les chariots de feu, Raging bull, tout ça.


Le cinéaste s'est sans doute fait plaisir de réanimer ce petit monde, à nous aussi il fait bien plaisir, mais le sujet n'est pas là. Au centre du film il y a Hillary, quadra célibataire un peu tristoune qui va vivre le grand frisson amoureux avec le jeune Stephen, nouvelle recrue du cinéma Empire, avant que nous soit révélé le mal profond dont elle souffre, une dépression carabinée.

Mieux, Hillary est interprétée par une des plus grandes comédiennes d'aujourd'hui, la magnifique Olivia Colman. Sans elle, qui passe d'une humeur à l'autre et se transforme de furie blafarde en amante à croquer en un clin d'oeil, disons que le film aurait moins d'allure.

C'est fou, mais l'histoire d'Hillary aurait très bien pu se passer à une autre époque et dans un autre environnement. Il y a eu comme un excès de communication autour de l'aspect autobiographique du film, sans doute pour fasse son sillon derrière ceux de Spielberg, Gray ou Anderson qui, eux, parlaient précisément de leurs propres histoires.


Pas grave tout ça, et si le film nous rappelle à ce qu'était l'Angleterre de cette période, sur fond de thatcherisme odoriférant et de montée du National Front, on s'en fout un peu. Soignant ses images comme sa mise-en-scène, bien souvent élégante et dépourvue de chichis, Empire of light n'est rien d'autre qu'une belle histoire d'amour un peu impossible (les épisodes dépressifs, l'écart d'âge entre les deux amants) avec de très jolis passages et un final émouvant comme il faut. Avec poème de Tennyson et tout.


Derrière, les solides Toby Jones et Colin Firth apportent leur savoir-faire coutumier, le premier en projectionniste discret et tatillon, qui se fend d'un petit exposé sur l'"effet Phi" en projection cinématographique (principe psychologique qui fait que notre cerveau ne perçoit que l'enchaînement des 24 images par seconde en occultant les noirs entre elles), filant la parfaite métaphore du mal d'Hillary qui, elle, ne parvient pas toujours à oublier le noir sans sa dose de lithium, le second absolument parfait en mufle fan de la branlette et du petit coup rapide sur son burlingue, un comédien trop glamour qu'on rêvait de voir enfin débraguetté en Harvey Weinstein des bacs à sable. Bravo, Colin.

Un très beau film, tout à fait oubliable mais porté par la crème de l'english play, la meilleure au monde, indeed.



mercredi 15 mars 2023

GOUTTE D'OR, sans familles


 Pour une fois qu'on nous filme autre chose de Paris que ce qu'il y a de joli à voir, nous n'allons pas nous plaindre. Longtemps que je n'avais pas vu filmer la ville comme ça, comme au ras du bitume, plus proche du caniveau que des dorures du palais Garnier. Si Goutte d'or m'a rappelé quelque chose, ce serait Neige de Juliet Berto & Jean-Henri Roger, peut-être aussi un peu S'en fout la mort de Claire Denis, deux films qui s'attachaient à nous montrer quelque chose de la nuit et des ombres qui y travaillent, un Paris canaille qui compte ses biftons avec des mains sales, un Paris voyou.

Ramsès en est un, de voyou, lui dont la petite entreprise de voyance fonctionne plein gaz au coeur de Barbès. Un complice dans la salle d'attente et lui qui raconte à ses clients ce qu'ils ont envie d'entendre sur l'être cher disparu. Sur le système micro-économique que le business de Ramsés engendre, le film se fait clair et lapidaire. C'est "du travail" comme il le dit lui-même, et même si tout se passe en sous-main, argent au black de la main à la main, échoppes perdues en banlieue où on refourgue tout et n'importe quoi à prix discount mais payé cash, Goutte d'or nous montre comment survivre dans ce milieu, comme David Simon nous montrait les rouages du business du deal à Baltimore dans The wire. Une économie, du travail, là aussi.


Une économie qui se ressent aussi dans les manières de Clément Cogitore, dont c'est le deuxième long-métrage de fiction seulement, et qui nous montrait déjà dans Ni le ciel ni la terre, une guerre filmée autrement. En instillant ici encore une dose de fantastique, il immisce dans le train-train de Ramsès un mystère qui ne s'explique pas. Ou comment cet escroc patenté est justement traversé d'une vision (où se trouve le corps de ce gosse disparu qui lui a braqué son médaillon) qui va le bousculer, et l'amener à fréquenter une bande de gamins sans attaches qui vivent de rapine et dorment dans les squares.


Dans ses meilleurs moments, Goutte d'or nous invite à voir une réalité violente et brutale qui est le quotidien de beaucoup. On y arnaque, on y vole, on y tabasse. Tout est traversant dans le quotidien de Ramsés, il lui suffit de franchir le palier pour passer de son appartement à son "cabinet", les voyous entrent chez lui comme dans un moulin en escaladant les échafaudages de chantier collés à sa façade, et le vigile de parking qu'il a chargé de surveiller son logement se retrouve dans sa cuisine au beau milieu de la nuit. C'est seulement à la porte de son père, dont on comprend qu'il a hérité d'une sorte de don, qu'il se retrouve à montrer patte blanche, échangeant avec lui de drôles de formules magiques comme pour passer d'un monde à l'autre. Lui dont le boulot consiste à rassembler les familles entre les morts et ici semble fuir un quelconque rapprochement avec son père, comme ces enfants des rues ont fui la leur.


Les limites du film de Cogitore tiennent à ce qu'il ne veuille pas s'embarquer pour de bon ni dans le social, ni dans le polar, ni vers le merveilleux. Goutte d'or se réserve des issues de secours dans tous les coins du scénario, jusque dans cette scène révélatrice où la mère d'un des enfants des rues revient pour le récupérer, et que celui-ci s'échappe à travers une bâche de chantier. Glissant comme une anguille, son cinéma mériterait sans doute plus d'attaches, devrait peut-être faire plus de sentiments pour rendre ses personnages plus attachants. 

C'est le défaut comme la qualité d'un film qui possède cet avantage sur la production courante de vouloir filmer autre chose que du tout-venant, en n'appliquant aucune grille morale, et surtout pas moralisatrice, sur un scénario qui s'y prêtait pourtant facilement. Ce refus permanent de son cinéma d'entrer dans le moule, visible déjà dans ses court-métrages ou dans son étonnant documentaire Braguino, et de ne surtout pas ménager son spectateur en ne le suivant pas dans ses habitudes et en refoulant les bons sentiments, forcent le respect.

dimanche 12 mars 2023

BABYLON, Hollywood zombies

 


Au départ, moi je voulais aller voir ce drame chinois parait-il magnifique sur les ravages des politiques productivistes dans la Chine agricole moderne, et puis un ami plus fan de Tom Cruise que de Hou Hsiao-Hsien m'a emmené voir Babylon

C'est bruyant, Babylon. C'est très mouvementé, franchement vulgaire et totalement hystérique, mais j'ai adoré. Adoré quoi ? Un peu tout en vérité. J'ai aimé qu'un film à gros budget démarre sur une chiasse d'éléphant sur la tête de son dresseur, enchaine sur une starlette compissant un gros pourceau les narines farcies de coke, en se pintant au champagne, que Margot Robbie vomisse sur le tapis persan de la meilleure société après s'être gavée de feuilles d'endives au guacamole, ses couples qui forniquent dans la salle de bal, Brad Pitt besognant la jolie serveuse au balcon, Brad Pitt se cassant la gueule du toit pour atterrir en plaqué dans sa piscine, la starlette en overdose, Brad Pitt bourré gravissant la colline pour filmer l'ultime plan de la journée, et se dégrisant recta au premier "moteur!". J'ai même adoré, figurez-vous, le passage complètement trash avec Tobey Maguire.


Mais après, est-ce la peine de chouiner si personne n'a été voir le film en salles aux Etats-Unis ? D'accord, il y a les plateformes, tout ça. Le prix des billets, et puis il faut prendre la voiture. mais le film ne s'est-il pas planté tout simplement parce qu'il y allait trop fort ?

Mais revenons à nos éléphants. Dans ce qui reste un des plus bel hommage à l'âge d'or du muet, Good morning Babylone ! des frères Taviani, des éléphants harnachés avec majesté étaient dressés et conduits pour jouer les figurants sur le plateau d'Intolérance de Griffith. L' éléphant du film de Chazelle est amené à la party pour faire s'élever un peu plus le niveau sonore et d'hallucination d'une assemblée déjà complètement faite, et majoritairement à poil, évanouie, ou les deux en même temps. Autrement dit, Damien Chazelle et les Taviani ne nous racontent pas la même chose.


Mais quoi alors ?

Vendu comme une superproduction sur les premiers temps de la décadence de Hollywood, on n'a pourtant pas l'impression de voir un film sur les temps du muet, mais sur le cinéma de plus tard. Cet éléphant rappelle surtout celui peint en rose et qui finit tout pailleté dans la piscine de The party de Blake Edwards. De la même manière, la première apparition de Brad Pitt nous le montre baratinant son épouse du moment en un italien ridicule (Inglorious basterds), Margot Robbie se précipiter dans une salle de cinéma pour se voir dans son premier film (elle qui jouait Sharon Tate dans Once upon a time... et qui faisait la même chose). Jusqu'à ce passage étonnant où l'acteur incarné par Pitt, très emmerdé, se glisse sur le plateau d'une comédie musicale sur l'air de Singin' in the rain aux premiers temps, fatals pour lui, du passage au parlant.

L'impression troublante d'assister à un défilé de cadavres ambulants (tous ces gonzes finiront suicidés, overdosés, oubliés, effacés) culmine en cette drôle d'apparition du grand nabab Don Wallach incarné par un comédien qui est le sosie parfait d'un certain Harvey Weinstein. Autrement dit, pour en savoir plus sur cette période mirifique et décisive de Hollywood, précipitez-vous plutôt sur le bouquin sensationnel de Kevin Brownlow, La parade est passée, qui raconte tout ça de manière plus mesurée.


Dans le livre de Brownlow, il est effectivement question de tournages dangereux (des courses-poursuites filmées dans la circulation, des techniciens et des figurants souvent conduits à l'hôpital aux frais de la production, des tournages mortels comme celui du Ben-Hur de Fred Niblo en Italie) mais ce que montre Chazelle sur le tournage de ce film de chevalerie avec mille figurants est très exagéré (un mort, des dizaines de blessés graves). On appréciera mieux cette description des "plateaux" de tournage en plein désert, dans un bordel hallucinant, les galères pour se procurer une caméra qui fonctionne avant que le soleil ne se couche, ou la méticuleuse recension du premier film parlant tourné par Nellie LaRoy (Robbie) avec les toutes nouvelles et très pénibles astreintes de la prise de son.

Autrement dit, Chazelle a voulu réactiver la mythologie, - si on peut appeler ce petit bout d'histoire de l'art comme ça - du cinéma muet en le gavant de speed, de Tarantino, de techno (jamais des orchestres de jazz n'auront produit autant de boucles hypnotiques, à rendre jaloux n'importe quel DJ de rave party), et en lui insufflant de cet excellent esprit insufflé par Kenneth Anger dans son infernale Hollywood Babylone, bouquin qui refait l'histoire de Hollywood en la scrutant par le trou de serrure des chiottes: quelle star avait la plus grosse, lesquelles consommaient des drogues et en quelles quantités, quelle vedette s'est faite surprendre au plumard avec des mineur(e)s/des pédés/des gouines/des Noir(e)s/des Nain(e)s/des animaux, dans quels lieux emmener votre moitié pour les meilleures partouzes de L.A., tout ça.


Kenneth Anger qui fut un des inspirateurs du grand James Ellroy lorsqu'il commença à travailler sur son Quatuor de Los Angeles, et dont les relents d'hyper-violence, voire de putréfaction se font ressentir dans le passage hallucinant où le personnage incarné par Maguire (il est mort et bien mort, le mignon Peter Parker...) emmène le gentil Manny (l'excellent Diego Calva, subtil mélange d'Antonio Banderas et de Javier Bardem jeunot) visiter son Pleasuredome des enfers. Ce qu'on y découvre est tellement dégueulasse, tellement outrancier qu'on en vient effectivement à penser aux passages les plus démesurés de l'auteur du Dahlia noir lorsqu'il décrit les pires endroits de luxure en lâchant la bride à son écriture... colorée.

Là encore, drôle d'effet de projection vers le futur: Singin' in the rain et le Dahlia appartiennent aux 40's, et la seule véritable émotion provoquée par Babylon proviendra de ce très beau pré-générique de fin qui se projette en un avenir du cinéma, convoquant des bouts de John Ford, de Godard, Bergman, Hawks, de tout le monde. Chazelle nous faisait le même coup dans le final tire-larmes de La-la-land (un passé imaginé mais jamais vécu montré en accéléré sous le regard mouillé des deux ex-amants). Si c'était pour nous dire que le pire comme le meilleur se perpétuaient à travers les décennies, les grandeurs comme les abus, merci on le savait déjà.


Mais croiser Harvey Weinstein dans les 20's, Brad Pitt déjà empêtré dans ses problèmes d'alcool et de divorce (il en a fait exprès c'est sûr, mais l'actrice anonyme qu'il embrasse en haut de la colline sur fond de coucher de soleil ressemble vraiment beaucoup à Angelina...), Margot Robbie faisant sa Harley Quinn et sa Sharon Tate dans des films muets alors qu'ils n'étaient pas encore nés, nous révèle sans doute les véritables aspirations de Babylon, film d'une sauvagerie inouïe, et bénie en ces temps de morne moralisme chiant. Chazelle filme ses pantins hauts en couleur comme des zombies qui sans cesse reviendront sur vos écrans, vous feront bouffer du pop-corn, vous feront acheter la presse people.

Ils reviendront, vous y reviendrez.

Autant dire qu'au beau milieu de ce barnum, les figures "morales" (Reggie le trompettiste, qui a le bon sens de se barrer de cette usine d'aliénés) voire moralisatrices malgré leur cynisme (la critique Elinor St John, qui a déjà vu passer des cargaisons de tristes destinées) s'en tirent, oubliées à jamais sans doute mais saines et sauves .

Brad Pitt et Margot Robbie sont assez gigantesques tous les deux, et on saura gré à des stars pareilles de ne pas y être allé, comme leur réalisateur, avec des moufles.