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jeudi 5 février 2026

LA RECONQUISTA, le souvenir d'une joie ancienne.

 


Autant le dire tout de suite: Jonas Trueba et moi depuis son merveilleux Eva en aout, c'est pour la vie.  Quand je me penche sérieusement sur mes goûts en matière de cinéma, je parviens assez bien à m'analyser tout seul comme un grand et oui, il y a quand même de drôles de similitudes entre son style à celui de mon autre chouchou actuel, Hong Sang Soo: ils filment en amoureux de l'amour, en amoureux de leurs amours (Itaso Arana pour l'un, Kim Min-Hee pour l'autre), en amis fidèles de leur troupe, de leurs acteurs, en amoureux fous du cinéma tout court.

On doit sans doute la sortie tardive chez nous de La reconquista (réalisé en 2016) par la grâce du carton de la mini-série de Rodrigo Sorogoyen Los anos nuevos diffusée sur Arte, et qui nous a fait découvrir le talent de ce beau gosse au regard si ombrageux, Francesco Carril.

Entre parenthèse, il s'agit de la seule série que j'ai pu regarder dans son intégralité l'an dernier, et en faisant chauffer la touche "épisode suivant" à fond les ballons. Pour moi qui n'aime pas (n'aime plus du tout) les séries, c'est un signe.

Cela fait même bizarre de voir fricoter Francesco avec quelqu'un d'autre que l'irrésistible Iria Del Rio. Ce n'est plus Ana et Oscar mais Manuela et Olmo qui se retrouvent dans La reconquista, 15 ans après avoir vécu un premier amour dans leurs années lycée.

(Ana est incarnée par Itaso Arana, une comédienne que vous pouvez me filmer trois heures durant en train de peindre un meuble en bleu ou en vert ou en train de préparer des crêpes: j'achèterai le dvd.

Kim Minh-Hee, pareil.)


Ils ont la trentaine maintenant, ils sont toujours jeunes et beaux, ils s'étaient faite la promesse de se retrouver 15 ans plus tard, et les voilà. Madrid n'a pas trop changé, eux non plus, elle est partie vivre à Buenos Aires, il travaille dans l'édition. Elle vit d'aventures d'un soir, il est casé et pense à devenir papa. Mais à quoi ça tient, un film qui vous prend ? C'est une scène en plan fixe où les deux anciens ados se retiennent de se regarder et de se sauter au cou en écoutant une chanson qui leur parle, c'est un moment de chahut lors d'une fête où tout le monde danse, même Olmo qui ne sait pas danser avec son grand corps encombrant.

Jonas Trueba n'est pas un cascadeur des narrations alambiquées à la Hong Sang Soo mais il ose des choses: Olmo s'endort et le film bascule dans une seconde partie qui n'est rien d'autre qu'un flash-back: comment ces deux-là se sont rencontrés, pourquoi ils se sont éloignés l'un de l'autre, pourquoi leur histoire a eu cette importance, pourquoi tous les deux.


Une deuxième partie qui semble un peu longue, mais peut-être est-ce du au regret de nous être séparés si brutalement de nos deux personnages adultes. Demandons à des ados de juger de ce déséquilibre, et sans doute auront-ils un avis inverse.


Manuela et Olmo jeunes sont incarnés par Candela Recio et Pablo Hoyos, qui apparaissent dans le film au "long cours" de Trueba sorti en 2021, Qui à part nous ? (3h40), où le cinéaste s'était attaché aux basques d'une bande d'adolescents 5 années durant. Comme chez Guillaume Brac ou Sébastien Lifchitz, comme chez Richard Linklater, Jonas Trueba aime le temps qui passe en se posant la seule question qui tienne: pourquoi ces années-là ont-elles été les plus décisives pour moi, et pour toi ?

(Réponse d'une grande cinéaste à d'autres (Kelly Reichardt dans son sublime Old joy): "La nostalgie, ce n'est rien d'autre que le souvenir d'une joie ancienne".)

Je n'en ai pas fini avec ce grand cinéaste de l'intime qui, si j'en crois sa fiche imdb, couve encore trois long-métrages inédits en France. Sa petite musique, - banale diront certains - distille des notes propres à nous toucher toutes et tous. Je me la repasse souvent, elle me parle, elle est à moi.


lundi 9 janvier 2023

Venez-voir, il n'y a pas grand chose...


 Désarroi complet du critique en herbe:  comment parler d'un film dont on n'a rien à dire ? J'en écoute et j'en lis parfois, notamment au Masque et la Plume, qui ne se privent pas de commenter des films qu'ils n'ont pas vu, alors allons-y: Venez voir de Jonas Trueba, qu'est-ce-que c'est ?

Il s'agit d'abord du nouveau film de fiction d'un cinéaste qui m'avait émerveillé avec son Eva en aout (sacré par moi-même et en personne meilleur film de l'année 2020). J'avais raté faute d'opportunité de programmation qui colle bien Qui à part nous, son documentaire au long cours sur la jeunesse madrilène d'aujourd'hui qui faisait... 3h40. Difficile en effet de dénicher un créneau pour le voir en salle. Je me devais donc de ne pas manquer Venez voir...

Le film fait 1h05 et aurait souffert lors de sa réalisation d'astreintes covid qui aurait écourté son tournage. Le film aurait été construit selon les mêmes principes d'écriture qu'Eva en aout, à savoir sur un fil sans cesse modifié et changeant en cours de tournage. Ce cinéma un peu folâtre, bâti sur des indécisions et des opportunités, qui prend son temps de la rencontre entre les personnages pour accoucher de séquences anodines ou émouvantes, a toujours ce petit quelque chose d'aérien. C'est ce qui faisait le charme fou d'Eva en aout, et nous rendait cette jeune femme errant dans les jours et les nuits d'été de Madrid aussi proche que notre voisine de palier, ou d'une possible amoureuse...


Que retenir du dernier film de Trueba si ce n'est que ces jeunes gens vivent un peu comme nous, avec des préoccupations et des vies de trentenaire (pas n'importe lesquels d'ailleurs, ils sont éditeurs, artistes, écrivains, lisent et discutent de Peter Sloterdjik à table, se rendent à des concerts de jazz cosy dans des bars à vin...), tout juste partagés entre désir d'enfant, ou pas, partir vivre à la campagne, ou pas. Et Jonas Trueba, alors... a-t-il fini son Venez voir, ou pas ?...


On aime beaucoup l'image de la toujours adorable Itsaso Arana se prenant d'un fou-rire accroupie au milieu des herbes sauvages (sans doute frappée par l'idée, en faisant pipi en pleine nature, de la soudaine déconnection de la pensée de Sloterdjik avec cet instant). Impression immédiatement démolie par ce final impromptu (toute l'équipe de tournage pliant les gaules filmée au portable, dans un joyeux bazar) qui signe comme l'arrêt cardiaque d'un film quasi mort-né. 

Venez voir... quoi alors ? On est venu, et on a vu ce qui s'apparente à une moitié de film. Ni essai, ni brouillon, un film simplement coupé en deux dont la seconde partie n'existerait pas. Drôle d'idée, drôle de film...

vendredi 14 août 2020

Une belle personne.

 Le plus beau film de ce drôle d'été masqué se cache dans les séances de fin de journée et risque de disparaître un peu rapidement des écrans: c'est dommage, on aimerait que tout le monde, en plein cagnard de ce mois d'aout un peu trop chaud, aille flâner avec Eva dans les rues de sa ville. Madrid au mois d'aout, déserté de ses habitants partis prendre le frais ailleurs, et juste investi par des touristes mollassons, est le terrain de jeu que Eva a décidé de s'approprier, pour une fois, histoire de ne pas faire la même chose que les autres et de découvrir "la vraie personne" qui sommeille en elle. Musées presque vides, cars touristiques qui font le tour des grands sites et verres partagés en terrasse avec des connaissances rencontrées par hasard, Eva a décidé de se laisser porter par le courant, les sens en éveil.

Belle idée que de s'abandonner dans le giron de sa ville natale sans arrière-pensée bien précise: aussi on devine qu' Eva se trouve à une sorte de carrefour dans sa vie, au gré des grandes et petites choses que le film va nous dévoiler sur elle: elle a été comédienne mais voudrait passer à autre chose (une de ces amies la trouve vraiment trop pudique pour être actrice, "moi je trouve que c'est un atout", lui répond-elle), il y a aussi cette rupture amoureuse un peu trop vive, encore, que le film nous dévoile sans crier gare: Eva croise son ex qui va voir le même film qu'elle, une probabilité très faible dans une ville pareille, mais à laquelle elle aurait du s'attendre (belle manière de nous dire en peu de mots que ces deux-là avaient de belles choses en commun).

Ces quelques jours flâneurs, ponctués de quelques belles rencontres, le soir, dans les bodegas et les fêtes au grand air (Madrid est une ville où on célèbre bon nombre de fêtes votives au mois d'aout) nous raconte rien d'autres que les moments de bamboche traditionnels, moments d'abandon et grasses matinées qui s'ensuivent, mais surtout des rencontres que la douce et timide Eva n'esquive jamais: on devine là que, corollaire à sa décision de devenir "la vraie personne qui est en elle", c'est sans doute forcer sa nature mais, chose rare dans un film d'aujourd'hui qui nous montre l'agitation des nuits blanches dans une grande ville, tout se passe sans méfiance, ni accroc: ce moment où deux britanniques les aborde, elle et sa nouvelle copine (une voisine d'immeuble avec laquelle elle aura sympathisé tout de suite), on hésite tout comme les deux femmes à se laisser aller, à accepter de faire la bise, de se faire offrir un verre, de les suivre dans un autre endroit et pourtant non: le plan drague plutôt gentil va filer vers une belle histoire d'amitié.

Le réalisateur Jonas Trueba n'a pas 40 ans et on sent chez lui une appréhension juste des petites choses qu'il cherche à percevoir, et nous montrer. Il faut l'entendre parler de son travail avec la comédienne Itsaso Arana, qui incarne Eva et se retrouve créditée co-scénariste du film: chacun a apporté au déroulement du tournage son propre vécu, ses propres improvisations. Il faut dire aussi que le charme de la comédienne, avec son teint diaphane et ce grand sourire qui adoucit tout, est pour beaucoup dans la belle réussite du film.


EVA EN AOUT, dont le titre original est LA VIRGEN DE AGOSTO (ce qui correspond bien à la nouvelle nature du personnage, comme un livre ouvert proposé aux autres, comme une page blanche sur laquelle il n'y a plus qu'à écrire une nouvelle histoire) appartient à cette classe rarissime de films dont le pouvoir de séduction repose sur un tas de petits riens, et des intuitions de mise-en-scène anodines, en apparence: comment la timide Eva décide d'aller aborder ce type mystérieux qui, tous les soirs, fume sa cigarette derrière les barrières de sécurité, au bord du vide, est un de ces moments, nombreux dans le film, qui vous reste en mémoire sans qu'on comprenne au juste pourquoi.

Faites-vous du bien, allez voir EVA EN AOUT. On essaiera ensuite de faire comme elle, d'aller trouver sa "vraie personne". Si c'est possible.