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vendredi 12 juin 2020

Retour au XIX° siècle.


Eh non, il ne s'agit pas d'une nouvelle adaptation du fameux roman de Stephen King, il ne sera pas question de Cadillac (était-ce une Pontiac ?... sais plus) maléfique dans ce CHRISTINE réalisé par Antonio Campos en 2016. Qui était cette Christine Chubbuck qui se tira une balle dans la tête en plein direct, alors qu'elle travaillait comme reporter pour une petite chaîne locale, à Sarasota, Floride ? Une jeune femme promise à un bel avenir sans doute, une grande et belle fille intelligente et qui adorait (trop ?) son métier. Son geste, on le comprend, marqua bien des esprits.

Cette jeune trentenaire, qui vivait encore avec sa mère et à qui personne n'a jamais connu de vie amoureuse, avait déjà vécu un épisode dépressif grave, et la rechute fut donc fatale. Le film plante assez bien le décor de ces petites chaînes de télévision qu'on ne se figure pas trop bien chez nous, qui tentent de survivre avec les rares faits divers locaux et la fête annuelle de la récolte des fraises dans le bled de Machinchose. Dans ce NETWORK du pauvre, on croise son présentateur bellâtre, son directeur d'antenne stressé, accro aux taux d'audience. Pantalons pattes d'èph, rouflaquettes et cols pelle à tarte, nous sommes dans les années 70, l'âge d'or des chaînes d'info en quelque sorte (Watergate, Viêtnam, montée de la criminalité).

La reconstitution est économe, soignée, et le film se repose très vite sur les épaules de Rebecca Hall, qui tient ici un rôle en or pour montrer de quoi elle est capable. Déployant très vite les symptômes d'une paranoïa galopante, avec sans cesse l'impression d'être mise sur la touche alors qu'elle ne cesse de proposer des choses nouvelles, accolé à ce qui pourrait ressembler à un syndrome de persécution, Christine Chubbuck avait fini par prendre au mot une petite phrase de son boss, qui l'encourageait à donner au public ce qu'il voulait: du sensationnel, du sanglant, du jamais vu.

La séquence assez touchante, mais terrible au fond, où le beau gosse de sa boîte (Michael C. Hall, Dexter forever) l'invite à dîner avant de l'inviter à une séance d'analyse transactionnelle, la fait rapidement passer du rêve au sentiment d'être encerclée par de mauvaises intentions. Là, de pin-up souriante, Rebecca Hall transforme son personnage en monstre d'anxiété, regard en dessous,voix grave et dos voûté. Le film n'aurait pas été grand chose sans une performance d'actrice de taille: il l'a eue.

Après SALE, SUCRE, suis retourné voir du côté de Ang Lee, pour m'apercevoir que je l'avais déjà vu, mais pas grave: belle régalade avec cette comédie du démariage, GARCON D'HONNEUR (1993) feel-good movie gay et joyeux comme tout où un brave garçon made in Taïwan, qui file le parfait amour avec son Simon d'amour à New York, décide de se marier pour de faux, histoire d'arranger les affaires d'une copine qui n'a pas sa green card. Tout cela ne ferait pas un film, et on a donc mis a un os dans le rouleau de printemps: ses vieux parents, trop heureux de voir enfin leur petit gars se faire mettre la corde au cou, débarquent et veulent organiser les choses en grand, à la mode Taipei.

Histoire pour Ang Lee de régler son affaire à cette vieille Chine qui marronne dans son lit de traditions ancestrales, histoire de mettre tout ce beau monde dans une sacrée panade, GARCON D'HONNEUR nous régale avec ces confusions entre les genres, ce choc des civilisations qui, à la fin des années 90, pouvait encore sonner juste (cela a-t-il changé, pas sûr), ces quiproquos entre les langues où il est bon, parfois, de penser que certains autour de la table ne vous comprennent pas, et de brailler en toute liberté.

Je ne me souvenais plus de l'excellente scène du banquet (où les convives chinois se signalent aux Américains par leur grivoiserie joyeuse et... débridée), de sa nuit de noce involontairement sexy, de l'élégance de tout ça: voilà un film qui n'a vraiment pas vieilli.


Gros morceau avec DETROIT de Kathryn Bigelow, que je suis aller voir un peu à reculons, car trop en rapport avec ce dont on nous gave depuis la mort de George Floyd. Ce film de 2017 relate des faits datant d'un demi-siècle plus tôt, exactement, et les actualités nous fournissent depuis cette époque, à un rythme qui n'a jamais ralenti la cadence, ces témoignages de violences policières, de tirs injustifiés, de blacks abattus dans le dos, de quartiers déshérités, voire de ville toute entière qui explosent. 

De ce fait divers incroyable (comment durant les troubles d'une émeute déclenchée par une descente dans un speakeasy du quartier noir où personne ne faisait rien de bien grave, trois flics de Detroit isolèrent une dizaine de jeunes dans un hôtel, leur faisant subir coups et séances de torture, en abattant même trois), Bigelow a tiré ce film de presque 2h30 qui comporte les tics du film-dossier de rigueur, avec sa séance de procès et ses textes au générique de fin indiquant ce qu'il est advenu, dans les années qui suivirent, de tous les survivants de l'histoire.

On ne sera pas surpris d'apprendre, malgré la gravité de ce qu'il advint cette nuit-là, et du nombre de témoins présents sur les lieux, que nos trois tarés s'en sont très bien tirés (un véritable psychopathe comme meneur, et deux crétins à sa botte). On comprend pourquoi, du coup, certains avaient hurlé devant le "happy-end" du MISSISSIPI BURNING d'Alan Parker: car non, dans les années 50 et 60, on ne pouvait pas faire confiance aux flics et à la justice quand on était noir, encore moins au FBI.

Ce qui emporte le morceau, comme toujours chez Kathryn Bigelow, c'est la mise-en-scène. Bon sang de bonsoir, cette femme sait filmer et il n'y a plus qu'elle, depuis l'extinction progressive de certains vieux lions (dont Friedkin, le maître) et de la mise au placard de certains autres (John McTiernan, mais reviens bon sang, reviens !), il n'y a plus que Kathryn Bigelow pour nous faire ressentir la peau moite de la trouille, la douleur des coups comme l'impression d'étouffement. A ce titre, la séquence-choc de l'hôtel, qui semble ne jamais vouloir finir et nous ferait presque crier grâce, est ce que j'ai vu de mieux en terme de cinéma d'action depuis... la traque de Ben Laden aux lunettes infra-rouges dans ZERO DARK THIRTY. Alors que tous les apprentis veulent filmer comme dans FAST AND FURIOUS, Bigelow sait que tout n'est pas question de montage, mais d'appréhension de l'espace. Là-dessus, c'est la meilleure.

Le film, qui date d'il y a trois ans, n'a pas modifié la donne aux Etats-Unis qui, on le rappelle, a emmené à la Maison Blanche un raciste blanc de la pire espèce. Si entre 1967 et aujourd'hui, pas mal de choses ont bougé, cela semble encore loin d'être suffisant. Là-bas comme chez nous, un retour au XIX° siècle n'est toujours pas à exclure.

lundi 8 juin 2020

Pas demain la veille.


Pourquoi regarder un film comme ce BUTTERFLY ROOM alors qu'il y a tellement d'autres choses à voir? C'est ce qu'on se demande à chaque fois lorsque le générique de fin défile. Mais ce qu'on oublie c'est que, parfois, on a eu raison de s'aventurer dans les terrains incongrus de la série B; on en revient parfois avec la jouissance secrète de l'aventurier qui vient de découvrir un excellent filon. Pas cette fois, mais il faut dire qu'on a été lâchement appâté par la présence de cette diablesse de Barbara Steele, reine du giallo  à petit budget et fantasme pubère des années 60 et 70, qui a enchanté les nuits blanches cinéphiliques des amateurs de genres bis avec son visage si particulier et sa plastique de pin-up.

Qui a dit d'elle, un jour, qu'elle était "le plus beau des squelettes" ? Ce BUTTERFLY ROOM a été tourné en 2012, Barbara n'a plus l'âge d'incarner les allumeuses gothiques, mais elle inspire toujours certains cinéastes, comme ce Zarantonello, qui lui fait jouer ici les grands-mères démoniaques. Si la reine Barbara Steele remplit allègrement son contrat, tout comme le "guest-star" Ray Wise (le papa de Laura Palmer; un festival de sacrées gueules coupantes, donc...), on n'en dira pas autant des scénaristes de cette chose assez infamante, non pas parce que les exactions commises par la veille dame soient effectivement immondes (madame collectionne les papillons comme les petites filles, pour faire court), mais parce que le film parle d'une drôle de manière de prostitution enfantine comme de perversions diverses, et qu'il serait vain de trouver un personnage, même de second plan, complètement "sain" dans cette histoire. Ah si, la petite fille blonde qui hurle tout le temps, peut-être (mais sa maman l'abandonne souvent chez la veille sorcière pour aller se faire sauter par son patron tous les week-ends).

Problème d'une (soit-disante) sophistication scénaristique toujours de plus en plus tirée par les cheveux, à force de vouloir trop en mettre, on ne saurait plus quoi enlever. Tout ça pour se retrouver avec une maniaque qui finit par "épingler" sa protégée dans son laboratoire, jeune fille qui elle-même se "louait" à des vieilles dames en manque d'affection, et dont la mère était une prostituée spécialisée dans les clients avides de rapports avec les handicapés (elle est unijambiste). Il y a un terme pour ça, parait-il,  alors on le laissera aux spécialistes. Quand je vous disais que quand c'est trop, c'est trop.

 A ce stade, on ne s'étonnera plus qu'on soit bien content une fois que ça s'arrête.

Sur RongeMailleBlog, on apprécie tellement les grands écarts que, parfois, on en déchire son futal. Après ce truc épouvantable, changement radical de ton, d'univers, de tout, avec l'extraordinaire FUNERAILLES D'ETAT de l'Ukrainien Sergei Loznitsa, documentaire réalisé en 2019 à partir de centaines d'heures de bobines retrouvées dans les archives d'état, autour du deuil national qui fut orchestré en 1953 à la mort de Joseph Staline.

On connait évidemment plus Loznitsa pour ces oeuvres de fiction (DANS LA BRUME, UNE FEMME DOUCE, MY JOY), mais il est surtout un grand documentariste. Pour avoir déjà vu LE PROCES, qui toujours selon le même procédé, avait repêché des tonnes d'archives sur le fameux "procès des blouses blanches", on peut se rendre compte que Loznitsa travaille selon un principe imparable, aux effets glaçants: enchaîner les scènes dans une chronologie parfaite, avec pour support technique, un travail de réfection de la pellicule qui en font des objets quasi-contemporains, sans que le temps y ait posé de marque apparente.

LE PROCES montrait une machine à broyer les innocents en respectant les heures du procès dans son impitoyable déroulement (actes d'accusation, auto-critiques des accusés préalablement "préparés", envoi des accusés à la potence ou au goulag avec des champs-contrechamps sur l'impassibilité de façade des parties). FUNERAILLES D'ETAT "repasse" le déroulé des heures officielles autour de discours enregistrés et diffusés en haut des estrades, sur toutes les places des grandes villes d'URSS, en Altaï, Biélorussie, Donbass, Lituanie, Sibérie, en même temps. Dans chaque capitale, son cinéaste officiel. Visages contrits ou simplement fermés, un simple sourire en coin, un mauvais coup d'oeil pouvaient alors vous valoir de sérieux ennuis.

Autour de la dépouille du Petit Père des Peuples, les officiels défilent (oh tiens, Ceaucescu ! oh mais, ce ne serait pas Chostakovicth, là ?...). On se pose des questions sur ce haut-gradé au menton tremblant, qui dépasse tout le monde d'une tête et menace de s'effondrer (qui était-il ? avait-il peur pour sa vie, pour un de ses proches à l'issue de la cérémonie ou... était-il vraiment bouleversé; non, pas possible...). Au fur et à mesure les officiels défilent, puis les haut gradés, puis les fonctionnaires, jusqu'au petit peuple, les larmes se font plus de plus en plus voyantes, les manifestations de souffrance plus ostentatoires. Mais que faisaient donc ces gens ? Leur avait-on ordonné, à tous: Défilez et pleurez, sinon ?... ou bien étaient-ils si bien dressés que ça? Ou le prestige de Staline, ce héros de la seconde guerre selon sa propre mythologie, était-il encore si vivace ?

Des images comme on verra peut-être encore en Corée du Nord, qui en racontent beaucoup sur l'avilissement d'un peuple (dans des proportions qui, sans doute, ne se retrouveront nulle part après cela) mais qui nous font dire, et penser, autre chose qu'un rassurant "c'était une autre époque". Ce qui est sûr, c'est que ce régime d'"images officielles" sans opposition possible était, déjà, l'arme suprême sur lequel un tel pouvoir pouvait s'appuyer sans crainte de faillir.

La preuve qu'à l'inverse, une profusion d'images "libérées" en serait l'antidote, ce constat si rassurant est-il un leurre, ou une réalité ? Cette preuve-là est elle encore à faire ? Le débat est ouvert depuis tellement longtemps, qu'on ne le voit pas se refermer dès demain (et ce n'est pas moi qui le ferai, non mais ça va pas ?)


De Ang Lee, c'est une chose bien établie maintenant, on peut s'attendre à tout (au meilleur comme au pire), à HULK comme à BROKEBACK MOUNTAIN. La versatilité du cinéaste taïwanais est aujourd'hui si bien établie qu'on ne la revisite pas si souvent qu'il faudrait. Chacun à son Ang Lee favori, son Ang Lee surfait (TIGRE ET DRAGON). Pour ma part, je mettrais volontiers ICE STORM, LUST, CAUTION ou son mal-aimé BILLY LYNN tout en haut d'une filmographie que son auteur a voulu mouvante et insaisissable.

Jusqu'à ces allers-retour Chine-Etats Unis, Ang Lee a fait de son parcours un territoire instable. A revoir un de ces premiers films, SUCRE, SALE (qui date de 1994)  , sa carte de visite pour Hollywood avec GARCON D'HONNEUR, on comprend même qu'à l'intérieur d'un même film, Ang Lee ait l'air de ne pas savoir quoi privilégier au juste: la chronique d'un savoir culinaire condamné à se perdre ? Le destin de trois frangines que tout rassemble et un rien oppose (la business-woman, la prof collet serré, la jeune fille) ? L'émancipation féminine, l'évolution sociale d'un pays tout entier ?

Le cinéma de Ang Lee a l'air, ici, d'afficher un dilettantisme sans cesse voulu afin de couper court à toute tentative de dramatisation; SUCRE, SALE se regarde avec la curieuse sensation qu'au prochain à-coup le film va changer de direction. Mais jamais de ton: cette suite de petits drames anodins, qui vont du plus ridicule au plus dramatique, se regarde d'un air mi-endormi (c'est son point faible), mais avec un réel attachement pour ces personnages qui possèdent tous leurs côtés touchants comme dérisoires.

Ainsi, lorsque Jia, la "vieille fille" des trois soeurs se met à débloquer un bref instant, et déboule dans son lycée toute maquillée et en robe rouge sexy pour mettre la main sur le petit plaisantin qui lui laisse des mots doux sur son bureau chaque matin, c'est pour trouver enfin chaussure à son pied, et rétrograder direct, avec l'homme qu'elle a fini par trouver, dans son ancienne vie de femme pieuse.

Du pareil au même, il y a parfois quelques changements, voire quelques bouleversements qui semblent plus radicaux que d'autres. C'est pourquoi l'ultime scène, le rapprochement incongru entre deux personnages de l'histoire censés se trouver aux antipodes l'un de l'autre mais qui, c'était pourtant évident, étaient condamnés à rester l'un près de l'autre, en même temps qu'il dispense, enfin, une émotion vraiment forte, est cet instant vers lequel le film tendait, en secret. Un pur moment parfait.

Le reste, c'était du cinéma.