samedi 31 juillet 2021

La loi de Téhéran, Crack City


 "L'un des meilleurs thrillers que j'ai jamais vus" aurait dit William Friedkin, et l'affirmation figure en bonne place sur l'affiche française de LA LOI DE TEHERAN de Saeed Roustayi. Cela aurait été une citation de Luc Besson que je serais allé m'acheter une crêpe. Voyez comme on peut être bête parfois.

Mais rien à dire, Billy le dingue a le goût sûr, et  a du reconnaitre quelque chose de son savoir-faire dans les nombreuses scènes de foule et de course-poursuites qui émaillent ce pur film noir, qui plonge les bras jusqu'aux épaules dans la misère noire de l'Iran d'aujourd'hui. 

LA LOI DE TEHERAN est avant tout un film-phénomène là-bas puisqu'il a pulvérisé les records d'entrée. Selon les affirmations du réalisateur lui-même, il ne faut pas croire: le public iranien possède une forte appétence pour les films de genre, et les films sombres qui dénoncent la violence de la société iranienne sont nombreux, et trouvent leur public. Message subliminal envoyé aux cinéphiles européens qui en sont encore à s'émouvoir du port du voile ou des saillies moyen-âgeuses des imams: non, le cinéma de là-bas ne se limite pas aux arabesques de Kiarostami, aux films de taxi où ça blabalate beaucoup, ou aux psychodrames de la classe moyenne de Téhéran vus par Farhadi et ses suiveurs.

Or, après avoir été soufflé par la tenue des scènes d'actions et des mouvements de foule claustrophobiques dans les cellules bondées de Téhéran, et d'accorder haut-la-main le William Friedkin d'Or au chef-opérateur et au monteur de cette boule de nerfs atypique, on se retrouve, à la fois circonspect et très surpris, devant un film qui nous raconte sans ambage  que le nombre d'accros à l'opium et au crack dans le pays se compte en millions, et que les lois impitoyables qui conduisent chaque année des centaines de trafiquant à la potence arrivent à peine à freiner cette situation infernale.


LA LOI DE TEHERAN, c'est d'abord des scènes d'une vitesse, d'une précision et d'un spectaculaire si bien orchestré qu'on peine à se rappeler depuis quand on en avait vu de pareilles. Le plus fort étant qu'elles s'inscrivent dans un souci de réalisme qui fait mal: la course éperdue d'un dealer s'achève dans un trou de chantier, des centaines de camés bondissent hors de conduits en bêton laissés à l'abandon et sont parqués ensuite dans de grandes salles, à poil, attendant d'être triés. Roustayi raconte qu'il a tenu à tourner avec de vrais toxicos et cela se voit, cela se sent, même (le juge ouvre la fenêtre et vaporise son bureau après avoir entendu une bande de prévenus). Décidément plus Friedkin que Michael Mann, Roustayi préfère la force du réel au recours aux grandes orgues: les comédiens professionnels qui incarnent les policiers gardent ainsi une attitude hostile, méfiante, pleine de pitié et de dégoût, - se tiennent à distance - ce qui sert à la véracité des grandes scènes qui se déroulent dans cet immense commissariat, avec ses cellules collectives aussi charmantes que des pissotières sans cloison.

Vraiment, on est surpris que la censure iranienne en ai laissé voir autant. Mais dans une société dans laquelle on a le droit d'en faire si peu, il est logique après tout que le couvercle explose quelque part dans des proportions aussi démentes.


LA LOI DE TEHERAN est aussi un film noir incroyablement bavard. C'est son penchant Farhadi: les personnages passent beaucoup de temps à tenter de convaincre leurs adversaires du bien-fondé de leurs actes: le commissaire face au dealer qu'il a enfin attrapé, le caïd face au petit revendeur qui l'a balancé, le flic face à son juge, ce même flic face à son collègue suspecté de corruption, le trafiquant condamné à mort face aux siens, avant son exécution. Autant on est stupéfait face à certaines réactions (la petite frappe déboussolée qui s'aperçoit trop tard que tout ce qu'il a gagné et donné à sa famille grâce au trafic leur sera confisqué après sa mort), autant d'autres psychodrames, comme ceux touchant ce flic dont le gamin a été abattu par les trafiquants, et lui-même soupçonné de corruption, n'en finissent plus d'en finir.

Le film se fait quand même rattraper par sa morale, son moralisme pourrait-on dire. Il aurait pu s'économiser d'une vingtaine de minutes, et continuer à nous montrer le plus simplement du monde, comme dans ces bons trois quarts, le travail ingrat des stups, la misère morale des trafiquants et le malheur innommable de ces cadavres ambulants qui s'amoncellent dans les suburbs de Téhéran. 

Six millions de camés, comme le dit ce policier, sur une population de 84 millions, c'est quand même beaucoup. 


On ne s'y attendait pas vraiment mais cette année, le polar de l'été n'est pas une histoire de règlement de comptes entre mafieux du New Jersey, ni une embrouille de famille dégénérée au fin fond de la Louisiane, mais un polar iranien "de procédure" à la mauvaise odeur d'aisselle de camé.

mercredi 28 juillet 2021

Titane, métal hurlant.


Je ne sais pas si TITANE passera à la postérité pour autre chose que ce coup de force festivalier mais une chose est sûre et certaine, c'est que ça fait du bien. Cela ne nous vengera guère, mais un peu tout de même, de tous ces Bille August qui eurent la Palme, et de tous ces Cronenberg qui passèrent à côté.

 Un jour donc, il arriva ce qui ne devait jamais arriver, une bande d'olibrius conduits par un Président du Jury NOIR décerna la plus haute distinction cinématographique mondiale à une FEMME, auteur d'un film de genre TRASH et GORE, et même TRANSGENRE si ça se trouve: ce fut la fin d'un monde, ou d'une époque, ou des festivaliers nourris au sein du bling-bling Chopard et des robes de créateur tu-es-superbe-là-dedans-ma-chérie, ceux-là même qui avaient prétendu avoir eu des nausées devant le film de Julia Ducournau, vagues descendants de celles et ceusses qui jugèrent Lars von Trier incorrect par moments, petits-enfants guère améliorés des culs-serrés qui s'offensèrent et s'évanouirent, presque, devant Piccoli crevant sur la rambarde dans un grand raffut de pets... 

Non, c'est pas possible d'offrir un spectacle pareil à la postérité.

Un film de genre, ça c'est sûr, marqué au fer d'un cinéma bis virulent, très mal élevé, qui cherche l'image qui fait mal, l'organe qui se déchire et la mort violente qu'on peine à regarder jusqu'au bout. On aura beau chercher dans les annales du festival de Cannes, le seul film sans doute à avoir décroché la timbale en faisant montre de si peu de courtoisie avec les convenances - si on excepte PARASITE de Bong, plus sournois mais pas piqué des vers non plus, c'est peut-être le SAILOR ET LULA de Lynch (déjà homologué "grand auteur" à ce moment-là, contrairement à Ducournau), qui fit passer un vent de décadence singulier sur la Croisette, ce refuge du Grand Art et du Bon Goût.

Mais finissons ici avec le Cannes Circus, et jetons un oeil sur l'animal, - car c'en est un -: TITANE et son monstre de cinéma. 


Ducournau a bien insisté là-dessus: il faut chérir les monstres, il faut savoir les montrer et, surtout, il faut savoir les voir. Le film s'amuse à jouer sur tous les tableaux sexo-sociétaux en vigueur, et ne se prive pas d'envoyer du lourd sur le front des identités sexuelles de plus en plus floutées, qui savent s'affranchir des barrières sociales et naturelles en vigueur. Amours physiques et mécaniques (coucou, Cronenberg !) , humeurs corporelles comme du camboui, grossesse spontanée, agressivité sexuelle de rigueur derrière les apparats de la femme-objet, tentation incestueuse père-fils alors qu'il y a confusion sur le genre sans oublier, - c'était le plus facile mais merci de ne pas l'avoir fait passer à l'as, l'ambiance gay-friendly à peine sous-jacente qui peut régner, comme chacun le sait, dans toute caserne de pompier surpeuplée en jeunes gars bien musclés.

Ce qu'on est en droit d'aimer par-dessus tout dans le cinéma de Ducournau, c'est sa franchise vis à vis d'un genre qu'elle respecte profondément. Pour réussir un bon film gore, il ne faut pas avoir peur ni des limites, ni du ridicule. Borderline, TITANE l'est tout le temps. Lorsqu' Alexia copule avec (dans ?) son bolide, la voiture tressaute puis sautille littéralement sur ses roues. C'est comme si les ados peloteurs d'AMERICAN GRAFFITI, trahis par la suspension de la voiture de papa, se retrouvaient dans un véhicule d'un dessin-animé Pixar. C'est drôle avant d'être ridicule. C'est gore et cela vous laisse libre de tout prendre au sérieux.


Dans la magnifique séquence du massacre dans la villa, où notre serial-killeuse pense avoir tué sa victime, peinarde, alors que n'arrêtent pas de sortir des chambres du haut d'autres personnages pas prévus au programme, comme dans un jeu-vidéo violent et très idiot, c'est FUNNY GAMES revu par Tex Avery, c'est grandiose. Ducournau sait être horrible et drôle en même temps. Ce n'est pas donné à tout le monde. Dans GRAVE, déjà, souvenez-vous de cette séquence des doigts coupés, avec le chien qui en gobe au passage, et la si adorable Garance Marillier qui commence à goûter, entre fascination et gourmandise. 

A vrai dire, on n'attendait pas Julia Ducournau aussi haut, après ce véritable premier tour de force qu'était GRAVE. Plus compliqué, plus tordu, TITANE possède peut-être son seul grand défaut dans un scénario qui suit une évolution peu logique dans l'accomplissement de son personnage: de la gamine condamnée à vivre avec une plaque de métal dans la boite crânienne à son avènement de tueuse, à sa fuite sous une fausse identité dans le giron d'un militaire meurtri par la perte de son fils, la trajectoire est bel et bien de traviole, mais colle finalement bien à l'atmosphère profondément malade du film. Et d'ailleurs: quelle logique ?

Comme dans les films de la première période de son cinéaste de référence, Cronenberg toujours, abondamment cité dans de nombreuses scènes, il faut plus s'attacher aux détails fugaces qu'aux grands moments gore, dont certains sont vraiment proches de l'insupportable (en ce qui me concerne: ah non, merde, pas les tétons !!!).


C'est par exemple, une tâche noire à l'entre-jambe aperçue sous la petite culotte, la bave blanche d'un jeune homme éconduit qui dégouline dans le cou d'Alexia pendant que celle-ci lui plante sa baguette dans l'oreille, le cul bardé d'hématomes de Lindon qui cherche un coin de peau encore vierge à piquer, un piercing qui s'accroche dans les cheveux. Plus masos que sados, les personnages de TITANE cherchent leur bonheur là où eux seuls iront le trouver. Il faut être furieusement curieux des autres pour s'intéresser à ce genre de parcours, et ce n'est pas un hasard si une frange du public le rejettera d'un bloc, comme avant lui ceux de von Trier, Ferreri ou Pasolini. Savoir regarder les monstres c'est savoir reconnaitre qu'au moins, ils existent.


Vincent Lindon est magnifique. Avec son souffle lourd de carcasse usée qui n'arrive pas à se convaincre d'être déjà vieux, inconsolable de chagrin, on ne dira jamais assez quel grand comédien "physique" il est. Un truc qui manque pas mal dans le cinéma français, d'ordinaire.


Quant à Agathe Rousselle, on est tombé des nues. Etonnant comme les commentaires d'après-palmarès l'ont un peu écartée des louanges car la vraie trouvaille du film, c'est elle. De la bombe sexuelle de la foire au tuning qu'elle compose au début, au petit mec au regard de Max Shreck, nez pété et crâne rasé qui provoque trouble et raillerie dans la caserne, elle achève le film en matrice lacérée, femme ultime et inhumaine, mater dolorosa et métal hurlant.

Qu'on aime TITANE ou pas, qu'on le supporte ou pas, une seule réalité s'impose: pour concevoir un film pareil, il fallait en avoir.

jeudi 8 avril 2021

Hollywood chewing-gum


 Bonjour. Je m'appelle Jim Carrey, et ceci est mon histoire. 

Ne rêvez pas, MEMOIRES FLOUS n'est absolument pas la biographie du comédien, on est allé vérifier. Non, Jim ne prépare pas une version cinoche d'un jeu vintage où il est question d' Hippogloutons, comme il le raconte, et il est peu probable que Charlie Kaufmann l'ait branché un jour pour interpréter le Président Mao dans un biopic de son crû, financé par un milliardaire taïwanais en délicatesse avec Pékin. Alors, que penser de la présence de sir Anthony Hopkins  à ses côtés en coach de luxe et véritable ami pour l'aider à entrer dans le personnage ? Après tout, il a bien incarné Nixon, un jour. Et il a été parmi les premiers, aussi, à remarquer le génie de Carrey.

Il semble que Carrey se soit fait remarquer aux Etats-Unis avec le Grinch, The Mask et Ace Ventura, détective chiens et chats, rien de bien mirobolant sur l'indice CAC-40 du cinéphile ronchon. Mais avec ces idioties, Jim est devenu millionnaire. Dumb & Dumber, Disjoncté ou Fou d'Irène, aussi. C'était gravos et régressif en même temps. Un régal. Vous savez, Carrey c'est l'acteur azimuté qui sait si bien incarner les schizos ou les benêts de concours avec un visage qu'on croirait fait en pâte Play-doh. Un sacré numéro.

Putain de phénomène.

Jim parle de lui à la troisième personne, comme Delon. Pas sûr, donc, qu'il raconte ce qu'il est vraiment mais plutôt: ce qu'il pourrait être. Ce qu'il voudrait être ? Ce qu'il a peur d'être ? Ce qu'il est dans sa tête ? Car disons-le tout net: MEMOIRES FLOUS est un incommensurable bordel. S'il se raconte comme il regarderait quelqu'un d'autre vivre dans un bocal, ça n'est pas du tout un trip Alain Delon. Jim est sûr d'être un acteur génial, - il a tout fait pour ça - mais pour le reste, il s'estime autant qu'une branche de céleri trempant dans un verre ébréché rempli d'eau plate. Jim ne va pas bien du tout.


Sur l'acteur, qu'apprend-on ? Que ETERNAL SUNSHINE ON THE SPOTLESS MIND est son film préféré, qu'il en cauchermarde encore de n'avoir jamais décroché l'Oscar, au moins pour MAN ON THE MOON. Merde enfin. D'ailleurs, il se surprend une fois à rêver que Daniel Day Lewis en personne, ce winner multi-oscarisé, lui décerne enfin la statuette avec une moue qui ne dit rien d'autre que ça: Ah mais oui, enfin,  que c'est mérité !

Vérification faite, il n'a jamais épousé non plus une certaine Georgie, ex-héroïne de téléréalité et d'une série intitulée OKSANA (des tueuses soviétiques conçues en éprouvette à partir de l'ADN de Staline) qui va même taper dans l'oeil de Tarantino qui veut en faire la star de son prochain opus.

Au chapitre people, on apprendra que Tommy Lee Jones est un énorme connard (à moins que ce ne soit une blague entre eux, allez savoir), que Tom Cruise vous collerait un procès si vous le citez sans permission (mais on l'a reconnu, même sous pseudo, c'est la star la plus bankable de la wedding-party avec Jim, et il arrive au bras de Katy Holmes).


Gwyneth Paltrow est complètement cintrée, Sean Penn fume des Camel sans filtre les unes après les autres et le meilleur ami de Jim, - et là, on est franchement ravi de les voir ensemble, ces deux ennemis jurés du jeu intérieur et de la retenue pincée du slip -, c'est Nicholas Cage ! Cage collectionne des crânes de dinosaures collectés aux quatre coins du monde ainsi que les armes  blanches millénaires, et il s'est fait bâtir un dojo sur un terrain de sable noir où il se bat, pour la détente, avec son meilleur ami.

Pourquoi donc MEMOIRES FLOUS se transforme en mauvaise pulp de science-fiction, avec invasion d'aliens dans des exosquelettes de six mètres de haut, ravageant au rayon de la mort un centre commercial où s'est réfugié le gratin de Mullholand Drive (après un brunch en compagnie de Tom Hanks et des Spielberg)? Sean Penn, Paltrow et Cage meurent comme à la fin d'une série Netflix toute pourrie. Le final désastreux de ce "bouquin" ni fait ni à faire débute par un incendie qui ravage les collines de Hollywood. Peut-être que ce fait avéré (des incendies à répétition en Californie ces dernières années) qui ont peut-être abîmé sa chouette villa, conjugué au manque de perspective dans sa carrière laissée à l'abandon depuis, selon lui, une scène de sodomie dans I LOVE YOU, PHILLIP MORRIS... bref tout s'est mélangé dans sa tête et le résultat, pour amusant qu'il soit, fait peur.


Un acteur bien de chez nous, Vincent Cassel qui a un pied ici, et de temps en temps un pied à Hollywood l'a bien dit: les grandes vedettes là-bas sont soit camées, soit alcoolos, soit complètement tarées. Pas leur faute, non, mais la pression est si énorme qu'il leur faut bien un échappatoire...

Diagnostic sans fioriture: Jim frôle la camisole à chaque page, pour ce qui m'a tout l'air d'être une dépression au long cours qui s'aggrave au fil du temps. Hollywood a fait sa gloire mais ce sont ces grands navets qui l'ont rendu riche et célèbre. Il a dynamité l'art de la clownerie en mille grimaces mais c'est chez les grands cinéastes qu'il aurait du faire son nid. Gondry, Weir, Forman... Comment survivre à ce qu'on est lorsqu'on sait qu'on est quelqu'un d'autre ?...


DANS LA TETE DE JIM CARREY aurait été un titre qui nous aurait préparé à ce que contient ce truc. A vrai dire, on ne comprend pas bien pourquoi il a fait ça. Ce n'est ni une autobiographie, ni un roman... on ne sait même pas ce qu'il raconte. Se prend-il toujours pour Andy Kaufman ? Ou pour Tony Clifton, son double abruti ?

On pense au MAPS OF THE STARS de Cronenberg, qui nous montrait Hollywood comme un attroupement de psychotiques autour d'un saladier rempli de viagra. Plus bizarrement, au démesurément cinglé SOUTHLAND TALES de Richard Kelly, ou au paranoïaque UNDER THE SILVER LAKE, avec son L.A. souterrain qui manipulait celui d'en haut. On est dans le baroque techno comme dans la confusion la plus totale.

On ne sait pas où on est dans ces MEMOIRES FLOUS. Carrey écrit comme il joue et là, pour le coup, c'est assez insupportable. Et pas si drôle que ça. 

Flippant, même.


mercredi 10 mars 2021

Cancel-culture: et si on effaçait aussi Sacha Guitry ?


 Pourquoi n'effacerait-on pas Sacha Guitry de nos tablettes une bonne fois pour toutes malgré qu'il fut, tout de même, le réalisateur de merveilles comme LA POISON, SI VERSAILLES M'ETAIT CONTE ou LE ROMAN D'UN TRICHEUR ? Car si on y regarde bien, son oeuvre est truffée de drôles de sentences définitives sur les femmes, par exemple, qui ont fait les riches heures de nos Grosses Têtes nationales, période Bouvard et Pécuchet.

Qui a dit:

 "Le pire que l'on puisse faire à un homme qui vous a piqué votre femme, c'est de la lui laisser ?" (uh uh uh)

Bonne réponse collégiale... (uh uh uh)

Mais non, ce serait trop simple, car l'homme était autant contre les femmes (tout contre) qu'il ne l'était des hommes, et il les aimait intelligentes et perfides. Il est par ailleurs prouvé que les traits misogynes sont souvent le fait d'hommes qui aiment trop ou mal, voire ont une trouille bleue de la gente féminine et s'en défendent en mordant les premiers.

Nous ne cancellerons pas Sacha pour des motifs #metoo, ce serait trop simple, et anachronique.

Sacha antisémite alors ? On sait que durant l'Occupation, il continua a faire salon sans se défaire de sa piquante bonhommie, mais là-dessus les historiens comme les témoins ne s'entendent pas vraiment sur la veulerie, voire la saloperie du personnage. Si d'aucuns l'accusent de n'avoir jamais bougé un cil pour sauver quiconque, personne ne l'aurait vu non plus à se taper sur les cuisses en compagnie de la Gestapo. Comme Cocteau, qui était pourtant poète et pédé, il passa entre les gouttes sans trop se mouiller et fit semblant de regarder ailleurs. A tout prendre, on préfère ça à certains résistants de la dernière heure qui étaient on ne sait où les quatre premières années de la sale période.

Nous ne cancellerons pas Sacha pour ça non plus.

Et d'abord, c'est quoi, canceller ? C'est effacer du paysage un artiste, un écrivain, un acteur, dont les actes ou les propos ont été considérés coupables à l'égard des femmes/des homosexuel(le)s, des bi-, des Noirs, des juifs, des musulmans, de tout ce que vous voudrez, sans passer forcément par la case Justice.

De mémoire, je dirais que le premier à avoir été traité de la sorte avant l'affaire Weinstein, ce fut Brett Ratner, aimable cinéaste multi-tâche (Rush hour, le 3° X-men, ce genre de choses) qui se fit éteindre la chandelle après des propos homophobes malvenus alors qu'il devait "mettre en scène" une cérémonie des Oscars. Depuis, il n'est pas tout à fait perdu à Hollywood, mais son nom ne figure plus en tête d'affiche.

Beaucoup ont essayé de canceller Polanski pour les histoires que l'on sait, mais les moeurs des années 70 et 80 l'ont soigneusement épargné, la justice a amplement merdé et il serait difficile, tout de même, d'effacer de l'histoire du cinéma CHINATOWN, ROSEMARY'S BABY, LE PIANISTE ou LE LOCATAIRE.

Pour un autre gros cochon amateur de nymphettes, David Hamilton (qui s'est puni lui-même en se suicidant), ce sera plus simple: ses films à l'heure où je vous parle ont déjà "passé", comme du moche papier peint jauni au soleil.

Toujours dans la catégorie violeurs de Lolita, le déjà assez peu regretté Gabriel Matzneff pourra toujours continuer à se scruter le kiki dans l'auto-édition le temps qu'il cane. Le temps se chargera de l'effacer très vite, même si on peut croire que beaucoup traqueront ces livres épuisés comme d'autres des numéros manquants de la Brigade Mondaine. Son pendant fachoïde Renaud Camus, pareil.

On notera que chez les écrivains collaborationnistes, la cancel-culture marche mal: les romans de Drieu de la Rochelle ont résisté à l'infâmie de son auteur, sans compter l'innommable Céline sans qui le XX° siècle littéraire n'aurait pas été le même. Ce qui ne sera pas le cas de nos deux pingouins contemporains cités plus haut.


Dans les pays anglo-saxons, ces fiers faux-culs qui ne voudront jamais canceller Donald Trump ni Donald Rumsfeld (tiens... deux Donald...), on déboulonne quelques statues, on tente de faire disparaître tel politicien esclavagiste du XIX° siècle des plaques des noms de rue, cela va jusqu'à vouloir expurger les passages les plus "confédérés" d'AUTANT EN EMPORTE LE VENT, voire de rayer de la carte de manière définitive le nom de D.W. Griffith, cinéaste raciste reconnu.

Quand on en vient à "refaire" NAISSANCE D'UNE NATION version Black Lives Matters, cela donne non seulement un très mauvais film, mais aussi très envie de revoir l'original. Or, qui a envie de se taper les 3 heures et quelques de NAISSANCE... ou d'INTOLERANCE que seuls les cinéphiles timbrés dans mon genre ou les étudiants en cinéma se doivent d'avoir vu au moins une fois ? Problème: ce sont des films qui appartiennent à l'histoire, comme ceux de Méliès ou de Chaplin, car ils ont posé les bases de la grammaire du 7° art pour toujours. Griffith, c'est un sacré paquet de pages dans le Bescherelle du cinéma, c'est comme ça.

Et alors, et alors... pourquoi ne pas canceller, aussi, Henry Ford ? Vous savez, cet industriel précurseur dont le "travail à la chaîne" a été un bien pour l'humanité, comme chacun le sait, et qui a donné beaucoup d'idées à ces autres fanas du rendement qu'étaient les nazis avec leur zyklon et leurs grandes cheminées. Anti-communiste et antisémite notoire, pourquoi ne pas virer Henry Ford de notre mémoire collective ?... Ce qu'il a fait est peut-être moins grave que votre petite blague salace et déplacée à la machine à café, l'autre jour... sur l'échelle des valeurs, on a tendance à s'y perdre.


Ainsi, quelques cancellés n'en sont toujours pas revenu. Contrairement à Polanski ou Woody Allen dont les disparitions auront peut-être été causées, aussi, par leur grand âge. Auf wieder sehen Kevin Spacey, abuseur de jeunes garçons, James Franco et son "artschool" perso où il profitait de la situation. Weinstein, of course, le seul à ma connaissance à être passé par la case justice-prison.

Mais pourquoi il nous parlait de Sacha Guitry au début, l'autre con ?


Parce qu'il faut voir LE BLANC ET LE NOIR de Robert Florey pour y croire. C'est un film sorti en 1931, l'adaptation d'une pièce à succès de l'époque signée... Sacha Guitry.

Je vous la fait vite:

Marcel Desnoyers (Raimu) commence à en avoir ras la casquette de son épouse Marguerite (Suzanne Dantès), qui l'"emmerde". Ruminant un possible divorce, il l'abandonne dans un hôtel, histoire de prendre l'air. Elle pense qu'il va courir la gueuse, - ce qui est peut-être vrai - et sur un coup de tête, le trompe le soir-même. Avec un chanteur de bel canto qui se produit ce soir-là, on ne voit pas son visage, il a une belle voix et neuf mois plus tard...

- Mais c'est un nègre !!!, s'exclame Raimu au bord de l'apoplexie.

S'ensuit un cortège de bons mots et de dialogues très café du commerce enrobés de vaudeville bien d'époque sur le thème du Nègre. Bwana Guitry y va de son bel entrain habituel et ça peut être drôle, une fois qu'on s'est ressaisi un peu.

La farce culmine lorsque l'époux apeuré par le scandale convoque sur le champ le responsable de l'Assistance Publique pour qu'il embarque son bébé nègre sur le champ, et le lui échange avec un gosse du même âge, de même taille, et un garçon si possible, mais plutôt blanc virant sur le rose. Opération rendue possible par l'accouchement difficile d'une parturiente dans le coltar qui n'a pas encore aperçu le fruit des entrailles. Et paf ! en moins de deux heures, c'est plié, l'honneur est sauf, et Raimu l'heureux papa ému d'un chiard qui n'est ni le sien, ni celui de sa femme, mais la lignée restera blanche, vive la France !

Effaré, on aura quand même entendu cette ligne de dialogue qui prouve bien que Guitry n'avait vraiment peur de rien, prononcée par le benoît responsable de l'Assistance:

-Oh vous savez, on a déjà eu quelques 320 abandons de bébés nègres cette année, c'est de plus en plus couru (je cite de mémoire, mais c'est un truc comme ça). Cela prouve que ce que diagnostique Zemmour à longueur de diarrhée verbale avait bien commencé dans les années 30...


(Depuis quelques temps, c'est curieux, voir au cinéma quelqu'un gueuler sur un autre en postillonnant sans porter de masque, faire une remarque sur le joli cul de la secrétaire ou traiter un personnage de bougnoule, ça fait exactement le même effet.)

Et voilà où je voulais en venir: on en fait quoi, de Sacha Guitry, maintenant ? Parce que Guitry n'est pas Griffith, il n'a rien apporté d'autre au cinéma que la sophistication du texte et du beau langage en lieu et place de la dramaturgie pataude du cinéma français. Ce qui n'est déjà pas si mal.

Moi, je suis pour qu'on le laisse comme ça. Pour qu'on le restaure, ce film, qui n'est même pas très bon d'ailleurs (seul Guitry peut adapter du Guitry, question de rythme...), et qu'on puisse le voir quand ça nous chante. Histoire que ce racisme à la papa nous renvoie aussi, mine de rien, à certains progrès en la matière. Presque un siècle plus tard, alors que Michel Leeb est sans doute le dernier mauvais souvenir de cet humour-là, il semble qu'on soit passé à autre chose. 

Mais d'ici à ce qu'on voit un Noir président du Medef, ou une Présidente de la République homosexuelle, eh oh ! 

N'effaçons rien du passé. Essayons de ne pas oublier que Kevin Spacey est génial dans USUAL USPECTS et ailleurs, que Richard Berry a toujours été un piètre comédien, Griffith un génie ET un fasciste élevé au sein du Sud ségrégationniste, Céline un écrivain génial ET un taré, et Henry Ford un fils de pute qui a posé les bases de l'exploitation humaine dans le monde moderne.

La cancel-culture est un piège: n'oublions rien.



samedi 6 mars 2021

Contre les séries.

 


THE LEFTOVERS figure à peu près sur toutes les listes des meilleurs séries produites depuis une dizaine d'années. Conçue d'après un roman de Tom Perrotta, devenu pour l'occasion co-producteur et show-runner de l'engin,  THE LEFTOVERS est en effet ce que l'on peut trouver de plus rutilant et de mieux élaboré, dans le genre. La série répond en cela aux trois principes fondamentaux pour une recette des plus réussies: une virtuosité scénaristique de tous les instants, des comédiens aux taquets, et une réalisation fonctionnelle, entièrement vouée à une efficacité immédiate.

Chronophages, les séries peuvent vite devenir l'ennemi du dévoreur d'images qui se veut avant tout cinéphile. Essentiellement anglo-saxonnes, si l'on omet quelques belles réussites hexagonales ou scandinaves, les séries ont aussi cet inconvénient, de taille, de nous proposer uniquement des normalités très américaines ce qui, en guise de "diversité", terme adoré par les progressistes de tout poil, finit par poser problème.

Les séries se nourrissent beaucoup de littérature car elles ont un besoin impérieux d'histoires à raconter, de fils narratifs tendus, de fausses pistes, de savoir-faire. Les séries ont besoin du cinéma parce qu'il était là avant, et qu'il n'y a plus qu'à emprunter, qu'"à se baisser" pour trouver des bases de décor ou de mise-en-scène selon qu'on réalise une série western, d'horreur, policière ou intimiste. DEADWOOD peut ainsi être considéré comme un des petit-fils teigneux de Eastwood et Anthony Mann, AMERICAN HORROR STORY ne serait rien sans le cinéma de Wes Craven ou de Carpenter, LES SOPRANOS sont nés de la cuisse de Coppola et des AFFRANCHIS, etc, etc... Seule exception, de taille, à ce théorème de base, exception sur laquelle je ne reviendrai d'ailleurs plus: TWIN PEAKS.

Les producteurs de série ont avant tout besoin d'histoires. Celle racontée dans THE LEFTOVERS, - qu'on pourrait traduire à la godille: "ceux qui sont restés en bas", vaut quand même le détour.


Un 14 octobre, en l'espace d'une minute, 2 % de la population mondiale disparait. Plus de 120 millions de personnes, sans distinction de sexe, d'âge, d'ethnie, de classe sociale ou de quoi que ce soit, s'évanouissent dans l'atmosphère. THE LEFTOVERS nous cueille trois ans après ce trauma fondateur dans une petite bourgade de l'état de New York où chacun continue à vivre, certains moins bien que d'autres, comme on peut s'en douter. Au coeur de l'histoire, le chef de la police locale Kevin Garvey, sa fille, son fils qui s'est barré pour se retrouver au service d'un genre de gourou qui "apaise" celles et ceux dont un proche a disparu, et son épouse, que l'on croit d'abord "envolée", avant de se rendre compte qu'elle est une de ces femmes qui ont intégré une "communauté" bizarre, mais on va y revenir.

Ajoutez à cela un gourou pourchassé par le FBI, qui a laissé une de ses "petites amies" enceinte de ses oeuvres au jeune Tom Garvey. Ajoutez madame Garvey, Laurie, qui appartient maintenant à cette congrégation (pas celle régie par le gourou, une autre...) toute de blanc vêtue qui passe son temps à fumer des clopes et manifester en silence à la face du monde qu'il est temps "de tout abandonner".

Ajoutez à cela Nora Durst, qui a vu son époux et ses deux gosses disparaitre dans sa cuisine, un genre de record: 3 membres de la famille sur 4. Ajoutez à cela son frère, le révérend Jamison, qui tente de rassembler ses ouailles et s'occupe de son épouse handicapée depuis... ce fameux 14 octobre où elle a été percutée par une voiture qui soudain roulait sans conducteur.

Ajoutez à cela... plein de choses. On l'aura compris, avec pareil idée de base, il n'y a plus qu'à lâcher ces petits gremlins de script-doctors émérites et petits malins du rebondissement à gogo, et de veiller à bien leur donner à manger après minuit. Les petites histoires vont se mettre à proliférer dans le grand bain de la grande histoire, et on ne sait pas où cela va s'arrêter.


Voilà où le bât blesse, sûrement: THE LEFTOVERS nous raconte tout un tas de petites histoires qui sortent de partout, y compris des rêves, et qui ne vont pas forcément quelque part. Sur un versant positif, - c'est à dire là où le scénario est vraiment surprenant -, il y a cette histoire de cerf qui entre dans les maisons et saccage tout, personnage récurrent et quasi-absurde qui donne, de manière assez paradoxale, un sens à ce brouillard ambiant. Sur son versant le plus attendu, sur la prolifération subite des organisations sectaires par exemple, la série déploie une vision assez juste du marasme psychologique dans lequel pareil événement pourrait jeter des populations entières. Attendu également, cette radiographie de l'american way of life, de la structure familiale mise à mal par le séisme, et dont les failles sont ainsi révélées sans qu'il en sorte, pourtant, quelque révélation primordiale: que Kevin Garvey culpabilise parce qu'il fume en cachette, et rêve de découcher de temps à autre... quelle histoire...

On se rend compte à la fin de cette saison 1 que les producteurs-scénaristes ne savaient pas s'ils allaient remettre les couverts sur une autre saison. Un devoir d'explication s'est fait donc sentir, dans les deux derniers épisodes, l'épisode 9 revenant en flash-back sur les 24 heures précédant le fameux 14 octobre, l'épisode 10 raccommodant comme il pouvait la toile de l'histoire.

On n'assassinera pas derechef la série à cause ce final pontifiant où la famille Ingalls,- pardon - Garvey se retrouve (presque) réunie sous le porche avec, cerise sur le gâteau, une Nora Durst qui vient de trouver un bambin abandonné alors qu'elle venait déposer une lettre d'adieu à son amant Kevin "hot cop" Garvey. On lui en voudra plus pour avoir expédié au lance-pierre la secte des "silent smokers" par un monologue abominable de sa leader qui explique qu'ils font tout ça pour attiser la haine, et que les braves gens les exécutent.

Ailleurs, on se souviendra de passage, sans suite, d'une embrouille entre le jeune Tom Garvey et un type avec qui il s'est battu, "à cause de ses parents". On ne saura jamais le fin mot de l'histoire (dans la saison 2 ?...), mais c'est à cet endroit que le manichéisme des créateurs de THE LEFTOVERS se met à jour, et tombe en panne: basse opération de planting, comme disent les américains, ces segments narratifs ou ses petits détails sans intérêt, mais que les scénaristes pourront aller rechercher s'ils ont besoin de boucher un trou. Ce tâcheron de Van Hamme, défunt scénariste des séries XIII et Largo Winch s'en servait à tour de bras.

Après avoir tué tous ses mystères et ses suspenses à foison, sauf ceux liés aux origines de ces disparitions évidemment, et celui des cauchemars très "réels" du chief Garvey qui semble vivre parfois en somnambule hyper-violent, il en reste un, de taille, le seul qui compte: qu'ont donc vécu les personnages de THE LEFTOVERS ce fameux 14 octobre d'il y a trois ans, maintenant qu'on a appris à les connaître, et à s'y attacher ?


Pour Nora Durst, la scène où sa famille toute entière disparait correspond à ce qu'on imaginait. Les enfants Garvey, Jill et Tom, se trouvaient alors, eux,  à une fête du lycée et certains des gamins à qui ils tenaient la main se sont volatilisés. Rien de notable: des pleurs, des cris. C'est dans le vécu de Laurie et Kevin, maman et papa que la lâcheté des producteurs se fait voir, voilà pourquoi le cinéma sera toujours supérieur aux séries télé, et je vais vous en parler ici:

Laurie Garvey se rend chez sa gynéco qui lui confirme une grossesse tardive, et inattendue. Pas trop désirée non plus car entre Kevin et elle, c'est plutôt tendu en ce moment. L'image de l'embryon apparait sur l'écran et la minute M survient: un cri au dehors, un plan fixe sur Laurie, hébétée, un plan large qui nous montre la chaise vide du docteur, disparue. Et c'est tout. Aucun plan sur ce qui est le noeud de la scène, et la cause jusqu'alors inconnue de la conduite ultérieure de Laurie (se mettre à l'écart du monde et des siens), pas un seul coup d'oeil sur l'écran d' échographie où, c'est évident, le foetus vient de disparaitre lui aussi. Il s'agissait, ici, de ne vraiment fâcher personne à l'heure où les lois pro ou anti-IVG font plus débat aux Etats-Unis que celles sur la régulation du port d'armes.


Quant à Kevin, en pleine crise de la quarantaine, il escorte une jeune femme jusqu'à son motel après que sa voiture se soit fait emboutie par un cerf, toujours selon un jeu de correspondance et de signes qui finit par devenir épuisant. Chauds les marrons, chauds !, le chief ne se fait pas prier pour la séance de galipette et ce sera son trauma à lui: non seulement il a trompé sa femme mais il a vu (senti ?) sa partenaire de jeu disparaitre dans l'étreinte. Filmage de la scène pudique avec drap qui vole au ralenti alors qu'il s'agissait de LA scène qu'il ne fallait vraiment pas manquer: filmer le coïtus interruptus au corps à corps, qui se confondrait tout à coup avec une séance d'onanisme dans le vide, sexe tendu, préservatif encore humide, corps qui s'affaisse entre effroi et ridicule: cela aurait donné, pour le coup, une scène de sexe incroyable et inédite. Et qui aurait nécessité l'apport d'un vrai cinéaste.

On ne dira jamais assez combien le politiquement correct est l'ennemi de l'art, et qu'il a trouvé son berceau le plus confortable sur les plateformes de streaming qui produisent, et diffusent, ce genre de série à foison. Le problème étant que le cinéma, cherchant un endroit où être "hébergé", commence lui aussi à se plier à ce diktat.

Plus tard dans la soirée, après avoir bouclé la saison 1 de THE LEFTOVERS, tout perclus d'émotions et de sentiments contradictoires - parce que soyons honnête: c'est très prenant -, j'ai regardé un vieux Werner Herzog, FATA MORGANA, qui date de 1971. Un documentaire-rêverie-pensum sur ces phénomènes physiques et météorologiques qu'on nomme communément mirages, et qui sont le produit d'illusions d'optique et de fortes chaleurs. Le film est un peu fumeux, souvent chiant, le texte lu en voix-off un poil pontifiant, mais de ce marasme endolori par des températures au-dessus de la normale, une image me reste, - et me restera je pense -, celle d'un gamin tenant par le cou un petit fennec qu'il a adopté, les deux posant pour le cinéaste. 

On aura beau chercher ailleurs que dans les 3 saisons de TWIN PEAKS (car Lynch, lui, continue à faire du cinéma, même à la télévision, sans personne sur son dos), nulle part dans nulle autre série moderne vous ne trouverez d'instant comme celui-là. Gratuit, émouvant, inédit, venu de nulle part, l'instant est simplement unique: jamais vu.



Vous aurez beau convoquer les plus grands moments des plus grandes séries, - puisqu'il y en a -, comme le final de la saison 1 de TREME, la grande scène d'investigation "Fuck,fuck, fuck" de Bunk et McNulty dans THE WIRE, la mort d'Omar Little, l'ultime plan de l'ultime épisode de la dernière saison des SOPRANOS (qui a fait hurler les trois quarts des fans de la série, soit dit en passant, peu habitués à se voir projetés dans pareil gouffre d'incertitude), le gunfight ébouriffant, en une seule prise et  à la steadycam entre narcos et stups dans la première saison de TRUE DETECTIVE, ou encore les dialogues à couteaux tirés entre Bullock et Swearingen dans DEADWOOD, choisissez la plus grande scène dans ce que vous considérez être la plus grande série de tous les temps et dites-moi, franchement: trouvez-vous que cela soit comparable à:

 l'ouverture "News on the march !" de CITIZEN KANE ?, 

à la scène de l'escalier de PSYCHO ? 

au vrombissement de l'arrivée de la planète MELANCHOLIA dans notre atmosphère ? 

à Buster Keaton qui se relève d'un gadin pendant qu'une grange s'abat sur lui, pile dans la fenêtre ?

à la lenteur des batailles au sabre, sous la pluie et dans la boue, des 7 SAMOURAIS ? 

au jeu du chat et de la souris dans LE LIMIER de Manckiewicz ?

Les premières grandes séries HBO nous ont donné l'illusion qu'une relève allait survenir sur le petit écran. Or, c'était oublier que la télévision (les tablettes maintenant, les ordis, les smartphones) ne récupère que ce qui existe déjà. Ce n'est qu'un média qui se prévaut aujourd'hui d'être LE créateur de films, sentiment renforcé par la fermeture accélérée des salles par temps de covid. Au risque d'une production de plus en plus homogène, javellisée, raisonnée et raisonnable, et pire que tout, modérée.

"Homme modéré, écrivait en gros Hermann Melville, tu seras utile à ceux qui voudront propager le mal, tu seras leur outil. Pour faire le bien, tu ne sers à rien."

Il n'y a pas longtemps, j'entendais l'écrivain Régis Jauffret parler des "modérateurs" en littérature. Un poste de plus en plus important dans les maison d'édition américaines où il s'agit de gommer à la fois les notions trop compliquées exprimées en des termes trop savants, mais aussi d'aplanir le texte de tout ce qui pourrait heurter les différentes "communautés". Vulgarisation de la pensée + politiquement correct à l'infini = Netflix. "Là, c'est la fin" siffla  alors Jauffret, horrifié. Ces modérateurs-là ont bien oeuvré, je trouve, à la production de THE LEFTOVERS.

Plus de CITIZEN KANE, plus de VERTIGO. Plus de DERRIERE LA PORTE VERTE et de MASSACRE A LA TRONCONNEUSE non plus. Mais des séries à foison, comme ces LEFTOVERS avec flic sexy, desperate housewives craquantes, ses mystères irrésolus, ses renvois symboliques légèrement bidons qui feront bander ceux qui recherchent du "sens" à tout prix (Ce 14 octobre ne serait-il pas une mise en abyme du 11 septembre et la série elle-même blablabla ?)

Virtuosité scénaristique, acteurs aux taquets, réalisation aux ordres: s'il faut en attendre plus des séries, ne serait-il pas temps pour elles de replonger dans l'irrévérence et la recherche de quelque chose de vraiment nouveau, comme THE WIRE, LES SOPRANOS et quelques autres nous l'avaient laissé croire une brève décennie durant ? 

En attendant, je continuerai à voir des films. 

Na.





mardi 2 mars 2021

Cotcotcot -hips!-cadec.

 


COTTONPICKIN' CHICKENPICKERS appartient à cette lignée infamante de films destinés aux drive-ins que l'on peut dénicher, ailleurs que chez les revendeurs de VHS ou de cd zone 1 introuvables, sur la chaîne de steaming NWR en l'occurence, dont je vous ai déjà causé ici à plusieurs reprises. Réalisé en 1967 par un certain Larry Jackson, classifié "musical" parce que l'action, - si on peut appeler ça comme ça - se trouve entrecoupée par des pauses chansonnettes inappropriées, C'C (je ne vais pas retaper le titre à chaque fois) est un film délirant tourné avec pas grand chose, avec tout un tas de potes beurrés dénichés dans le speakeasy le plus proche.

C'est l'histoire, -si on peut appeler ça comme ça -, de deux hobos affamés qui tentent de rejoindre le soleil de Floride en sautant dans les trains de marchandise, et qui se font choper alors qu'ils tentent de voler des poules à un brave fermier du coin. Deux cloches bien rasés, attifés de looks improbables, et qui s'entendent pour être aussi cons l'un que l'autre.

Il y aura un sheriff trouillard, un juge j'en-foutre, des campeuses avenantes au look de suédoises libérées, deux adjoints mélomane qui grattent des chansons tristes de plouc esseulées au moindre prétexte (du style: J'ai trouvé une nana en ville/qui est gentille et sexy/avec tout le monde sauf avec moi), des pilotes d'hélicoptère chelous, une danoise en panne sur le bord de la route qui n'hésite pas à se mettre en bikini pour arrêter les conducteurs, et qui croit que Hollywood se trouve en Floride. Egalement au programme, un ivrogne qui raconte toujours la même blague qui ne fait rire que lui: c'est le leitmotiv du film. 


Pourquoi s'arrêter sur ce truc, si ce n'est pour signaler une fois encore qu'on est assez friand de ce cinéma sans frein ni complexe, qui conjugue avec bonheur un manque de moyens criant avec une bonne humeur non dénuée de sarcasme. Il est ici beaucoup question de moonshine (ce tord-boyau fait maison qui est au bourbon ce que la térébenthine est au single malt) et de bouilleurs du cru vivant au fin fond des marécages. Il semble que le bouilleur en question soit un Indien d'ailleurs,- si on peut appeler ça comme ça-, qui en cas d'intrusion policière sur son territoire déclenche des explosifs comme au Viêtnam, non sans s'être au préalable peinturluré la figure, de manière sommaire, direction le sentier de la guerre. 

S'il y en a que ça chatouille de prétendre que C'C est aussi une charge contre la politique américaine d'alors en Asie du Sud-est, ça les regarde. 


Il y a tout de même ce moment où le film touche au sublime lorsque nos deux paumés accostent un employé des postes en voiturette, doté d'une bonne tête de vieille patate fripée, et dont les neurones ont du avoir quelques démêlés avec le moonshine en question. Incapable de se concentrer sur ce qu'on lui dit, ni de se rappeler de la phrase précédente, la scène offre une rafale de dialogues éblouissants qu'on se prendrait à guetter, lors du générique de fin, si un certain Groucho Marx n'aurait pas participé à la fête, par hasard.

Du non-sense à la Ionesco chez les cinglés de Faulkner oui, mais aussi une poursuite dans les everglades remontée en accéléré, où se coursent aéroglisseurs, décapotable de sport, vélo d'enfant à guidon surélevé, bagnoles de patrouille sur route comme dans l'eau. Et un hélico donc, dégommé au feu de bengale.

 Du slapstick plouc à l'haleine bien chargée, du Tex Avery tremblotant frappé de gueule de bois. Mon bonheur de la semaine les gars ! Allez, à la votre.




mercredi 24 février 2021

Il manquerait plus un tsunami...

 


De Katell Quillévéré, on gardait le souvenir d'un mélodrame étrange, - et très chargé -, une sombre histoire de famille désarticulée autour de deux frangines dont une tournait mal. Le film s'appelle SUZANNE, et même si on en gardait quelques impressions mitigées, il en restait quand même quelques émotions violentes.

Aussi n'est-on que moyennement surpris que ce soit elle qui se soit attelé à l'adaptation de l'édifiant bouquin de Maylis de Kerangal, avec son sujet en bêton, son riche aspect documentaire qui correspond à toutes les étapes, rappelons-le, d'une greffe d'organe. De la mort tragique d'un jeune homme déclaré en état de mort cérébral jusqu'au réveil de la femme qui aura hérité de son coeur, en passant par l'acceptation, par ses proches, de la perte et du don, des arcanes des hôpitaux à l'intimité du personnel, il ne nous sera rien épargné de cette débauche émotionnelle programmée.

Sorti en 2016, dans la foulée du triomphe remporté en librairie par le livre, votre serviteur n'avait pas tenté de se convaincre d'aller voir son adaptation en salle, et il avait bien fait. Passons sur le fait que tout triomphe littéraire faisant l'unanimité m'agace, et me semble toujours suspect d'une certaine paresse de goût, le livre de Kerangal (richement et honnêtement documenté, très bien écrit et construit), était à mes yeux également coupable d'une certaine jouissance à jouer la carte de l'empathie permanente. Comme me le disait d'ailleurs un client que j'aimais bien, et qui partageait avec moi bon nombre de (bons et mauvais) goûts: il manquerait plus un tsunami, et ce sera complet.

Le tsunami, justement, la cinéaste l'ose lors de la scène de l'accident. Scène impressionnante d'ailleurs où une route nationale sur laquelle roulent les trois jeunes surfeurs de retour de leur spot, se métamorphose en énorme vague qui viendra les prendre de plein fouet. Quillévéré est habile pour susciter l'émotion et elle n'a, ici, qu'à se baisser. 


Si bien que le couple de parents endeuillés, incarné par l'improbable tandem Emmanuelle Seigner - Kool Shen, n'a pas à en faire beaucoup pour qu'on sanglote avec eux. Que Bouli Lanners soit chirurgien urgentiste n'est pas grave non plus, et que la femme malade du coeur jouée par Anne Dorval ait deux fils très dissemblables et renoue, juste avant son opération, avec un ancien amour, a autant d'importance que si cela avait été quelqu'un, ou quelque chose d'autre.

A pareil film au déroulement si bien programmé, jusque dans son souci de jouer en permanence la retenue (ce dont on lui sait gré), on n'en retire pas grand chose d'autre que des "la vie est cruelle, parfois" et autres "quelle organisation il faut quand même, pour arriver à pareil miracle". Les hommes sont capables de grandes choses parfois, c'est sûr.

Côté cinéma, on retiendra juste ce moment où Tahar Rahim, décidément le comédien le plus intense de sa génération, interrompt de manière autoritaire le cours des opérations, mouchant au passage le grand chirurgien qui se la pète, pour effectuer ce geste promis aux proches de Simon, 17 ans, dont le coeur va être enlevé; lui mettre des écouteurs sur les oreilles, pour qu'il entende une dernière fois le bruit des vagues..

Il y a bien, aussi, Dominique Blanc, toujours aussi juste. Un échange de regards troublants entre un des deux fils et l'ancienne maitresse de leur mère, une échauffourée entre un toubib et une infirmière qui parle de sous-effectifs (ah bon ?...) il y a des moments justes. quelques organes et, peut-être, trop de corps,- et de gens - parfaits. Un suçon égaré dans le cou d'une infirmière un peu rêveuse, aussi. C'est déjà pas si mal.