mercredi 10 mars 2021

Cancel-culture: et si on effaçait aussi Sacha Guitry ?


 Pourquoi n'effacerait-on pas Sacha Guitry de nos tablettes une bonne fois pour toutes malgré qu'il fut, tout de même, le réalisateur de merveilles comme LA POISON, SI VERSAILLES M'ETAIT CONTE ou LE ROMAN D'UN TRICHEUR ? Car si on y regarde bien, son oeuvre est truffée de drôles de sentences définitives sur les femmes, par exemple, qui ont fait les riches heures de nos Grosses Têtes nationales, période Bouvard et Pécuchet.

Qui a dit:

 "Le pire que l'on puisse faire à un homme qui vous a piqué votre femme, c'est de la lui laisser ?" (uh uh uh)

Bonne réponse collégiale... (uh uh uh)

Mais non, ce serait trop simple, car l'homme était autant contre les femmes (tout contre) qu'il ne l'était des hommes, et il les aimait intelligentes et perfides. Il est par ailleurs prouvé que les traits misogynes sont souvent le fait d'hommes qui aiment trop ou mal, voire ont une trouille bleue de la gente féminine et s'en défendent en mordant les premiers.

Nous ne cancellerons pas Sacha pour des motifs #metoo, ce serait trop simple, et anachronique.

Sacha antisémite alors ? On sait que durant l'Occupation, il continua a faire salon sans se défaire de sa piquante bonhommie, mais là-dessus les historiens comme les témoins ne s'entendent pas vraiment sur la veulerie, voire la saloperie du personnage. Si d'aucuns l'accusent de n'avoir jamais bougé un cil pour sauver quiconque, personne ne l'aurait vu non plus à se taper sur les cuisses en compagnie de la Gestapo. Comme Cocteau, qui était pourtant poète et pédé, il passa entre les gouttes sans trop se mouiller et fit semblant de regarder ailleurs. A tout prendre, on préfère ça à certains résistants de la dernière heure qui étaient on ne sait où les quatre premières années de la sale période.

Nous ne cancellerons pas Sacha pour ça non plus.

Et d'abord, c'est quoi, canceller ? C'est effacer du paysage un artiste, un écrivain, un acteur, dont les actes ou les propos ont été considérés coupables à l'égard des femmes/des homosexuel(le)s, des bi-, des Noirs, des juifs, des musulmans, de tout ce que vous voudrez, sans passer forcément par la case Justice.

De mémoire, je dirais que le premier à avoir été traité de la sorte avant l'affaire Weinstein, ce fut Brett Ratner, aimable cinéaste multi-tâche (Rush hour, le 3° X-men, ce genre de choses) qui se fit éteindre la chandelle après des propos homophobes malvenus alors qu'il devait "mettre en scène" une cérémonie des Oscars. Depuis, il n'est pas tout à fait perdu à Hollywood, mais son nom ne figure plus en tête d'affiche.

Beaucoup ont essayé de canceller Polanski pour les histoires que l'on sait, mais les moeurs des années 70 et 80 l'ont soigneusement épargné, la justice a amplement merdé et il serait difficile, tout de même, d'effacer de l'histoire du cinéma CHINATOWN, ROSEMARY'S BABY, LE PIANISTE ou LE LOCATAIRE.

Pour un autre gros cochon amateur de nymphettes, David Hamilton (qui s'est puni lui-même en se suicidant), ce sera plus simple: ses films à l'heure où je vous parle ont déjà "passé", comme du moche papier peint jauni au soleil.

Toujours dans la catégorie violeurs de Lolita, le déjà assez peu regretté Gabriel Matzneff pourra toujours continuer à se scruter le kiki dans l'auto-édition le temps qu'il cane. Le temps se chargera de l'effacer très vite, même si on peut croire que beaucoup traqueront ces livres épuisés comme d'autres des numéros manquants de la Brigade Mondaine. Son pendant fachoïde Renaud Camus, pareil.

On notera que chez les écrivains collaborationnistes, la cancel-culture marche mal: les romans de Drieu de la Rochelle ont résisté à l'infâmie de son auteur, sans compter l'innommable Céline sans qui le XX° siècle littéraire n'aurait pas été le même. Ce qui ne sera pas le cas de nos deux pingouins contemporains cités plus haut.


Dans les pays anglo-saxons, ces fiers faux-culs qui ne voudront jamais canceller Donald Trump ni Donald Rumsfeld (tiens... deux Donald...), on déboulonne quelques statues, on tente de faire disparaître tel politicien esclavagiste du XIX° siècle des plaques des noms de rue, cela va jusqu'à vouloir expurger les passages les plus "confédérés" d'AUTANT EN EMPORTE LE VENT, voire de rayer de la carte de manière définitive le nom de D.W. Griffith, cinéaste raciste reconnu.

Quand on en vient à "refaire" NAISSANCE D'UNE NATION version Black Lives Matters, cela donne non seulement un très mauvais film, mais aussi très envie de revoir l'original. Or, qui a envie de se taper les 3 heures et quelques de NAISSANCE... ou d'INTOLERANCE que seuls les cinéphiles timbrés dans mon genre ou les étudiants en cinéma se doivent d'avoir vu au moins une fois ? Problème: ce sont des films qui appartiennent à l'histoire, comme ceux de Méliès ou de Chaplin, car ils ont posé les bases de la grammaire du 7° art pour toujours. Griffith, c'est un sacré paquet de pages dans le Bescherelle du cinéma, c'est comme ça.

Et alors, et alors... pourquoi ne pas canceller, aussi, Henry Ford ? Vous savez, cet industriel précurseur dont le "travail à la chaîne" a été un bien pour l'humanité, comme chacun le sait, et qui a donné beaucoup d'idées à ces autres fanas du rendement qu'étaient les nazis avec leur zyklon et leurs grandes cheminées. Anti-communiste et antisémite notoire, pourquoi ne pas virer Henry Ford de notre mémoire collective ?... Ce qu'il a fait est peut-être moins grave que votre petite blague salace et déplacée à la machine à café, l'autre jour... sur l'échelle des valeurs, on a tendance à s'y perdre.


Ainsi, quelques cancellés n'en sont toujours pas revenu. Contrairement à Polanski ou Woody Allen dont les disparitions auront peut-être été causées, aussi, par leur grand âge. Auf wieder sehen Kevin Spacey, abuseur de jeunes garçons, James Franco et son "artschool" perso où il profitait de la situation. Weinstein, of course, le seul à ma connaissance à être passé par la case justice-prison.

Mais pourquoi il nous parlait de Sacha Guitry au début, l'autre con ?


Parce qu'il faut voir LE BLANC ET LE NOIR de Robert Florey pour y croire. C'est un film sorti en 1931, l'adaptation d'une pièce à succès de l'époque signée... Sacha Guitry.

Je vous la fait vite:

Marcel Desnoyers (Raimu) commence à en avoir ras la casquette de son épouse Marguerite (Suzanne Dantès), qui l'"emmerde". Ruminant un possible divorce, il l'abandonne dans un hôtel, histoire de prendre l'air. Elle pense qu'il va courir la gueuse, - ce qui est peut-être vrai - et sur un coup de tête, le trompe le soir-même. Avec un chanteur de bel canto qui se produit ce soir-là, on ne voit pas son visage, il a une belle voix et neuf mois plus tard...

- Mais c'est un nègre !!!, s'exclame Raimu au bord de l'apoplexie.

S'ensuit un cortège de bons mots et de dialogues très café du commerce enrobés de vaudeville bien d'époque sur le thème du Nègre. Bwana Guitry y va de son bel entrain habituel et ça peut être drôle, une fois qu'on s'est ressaisi un peu.

La farce culmine lorsque l'époux apeuré par le scandale convoque sur le champ le responsable de l'Assistance Publique pour qu'il embarque son bébé nègre sur le champ, et le lui échange avec un gosse du même âge, de même taille, et un garçon si possible, mais plutôt blanc virant sur le rose. Opération rendue possible par l'accouchement difficile d'une parturiente dans le coltar qui n'a pas encore aperçu le fruit des entrailles. Et paf ! en moins de deux heures, c'est plié, l'honneur est sauf, et Raimu l'heureux papa ému d'un chiard qui n'est ni le sien, ni celui de sa femme, mais la lignée restera blanche, vive la France !

Effaré, on aura quand même entendu cette ligne de dialogue qui prouve bien que Guitry n'avait vraiment peur de rien, prononcée par le benoît responsable de l'Assistance:

-Oh vous savez, on a déjà eu quelques 320 abandons de bébés nègres cette année, c'est de plus en plus couru (je cite de mémoire, mais c'est un truc comme ça). Cela prouve que ce que diagnostique Zemmour à longueur de diarrhée verbale avait bien commencé dans les années 30...


(Depuis quelques temps, c'est curieux, voir au cinéma quelqu'un gueuler sur un autre en postillonnant sans porter de masque, faire une remarque sur le joli cul de la secrétaire ou traiter un personnage de bougnoule, ça fait exactement le même effet.)

Et voilà où je voulais en venir: on en fait quoi, de Sacha Guitry, maintenant ? Parce que Guitry n'est pas Griffith, il n'a rien apporté d'autre au cinéma que la sophistication du texte et du beau langage en lieu et place de la dramaturgie pataude du cinéma français. Ce qui n'est déjà pas si mal.

Moi, je suis pour qu'on le laisse comme ça. Pour qu'on le restaure, ce film, qui n'est même pas très bon d'ailleurs (seul Guitry peut adapter du Guitry, question de rythme...), et qu'on puisse le voir quand ça nous chante. Histoire que ce racisme à la papa nous renvoie aussi, mine de rien, à certains progrès en la matière. Presque un siècle plus tard, alors que Michel Leeb est sans doute le dernier mauvais souvenir de cet humour-là, il semble qu'on soit passé à autre chose. 

Mais d'ici à ce qu'on voit un Noir président du Medef, ou une Présidente de la République homosexuelle, eh oh ! 

N'effaçons rien du passé. Essayons de ne pas oublier que Kevin Spacey est génial dans USUAL USPECTS et ailleurs, que Richard Berry a toujours été un piètre comédien, Griffith un génie ET un fasciste élevé au sein du Sud ségrégationniste, Céline un écrivain génial ET un taré, et Henry Ford un fils de pute qui a posé les bases de l'exploitation humaine dans le monde moderne.

La cancel-culture est un piège: n'oublions rien.



samedi 6 mars 2021

Contre les séries.

 


THE LEFTOVERS figure à peu près sur toutes les listes des meilleurs séries produites depuis une dizaine d'années. Conçue d'après un roman de Tom Perrotta, devenu pour l'occasion co-producteur et show-runner de l'engin,  THE LEFTOVERS est en effet ce que l'on peut trouver de plus rutilant et de mieux élaboré, dans le genre. La série répond en cela aux trois principes fondamentaux pour une recette des plus réussies: une virtuosité scénaristique de tous les instants, des comédiens aux taquets, et une réalisation fonctionnelle, entièrement vouée à une efficacité immédiate.

Chronophages, les séries peuvent vite devenir l'ennemi du dévoreur d'images qui se veut avant tout cinéphile. Essentiellement anglo-saxonnes, si l'on omet quelques belles réussites hexagonales ou scandinaves, les séries ont aussi cet inconvénient, de taille, de nous proposer uniquement des normalités très américaines ce qui, en guise de "diversité", terme adoré par les progressistes de tout poil, finit par poser problème.

Les séries se nourrissent beaucoup de littérature car elles ont un besoin impérieux d'histoires à raconter, de fils narratifs tendus, de fausses pistes, de savoir-faire. Les séries ont besoin du cinéma parce qu'il était là avant, et qu'il n'y a plus qu'à emprunter, qu'"à se baisser" pour trouver des bases de décor ou de mise-en-scène selon qu'on réalise une série western, d'horreur, policière ou intimiste. DEADWOOD peut ainsi être considéré comme un des petit-fils teigneux de Eastwood et Anthony Mann, AMERICAN HORROR STORY ne serait rien sans le cinéma de Wes Craven ou de Carpenter, LES SOPRANOS sont nés de la cuisse de Coppola et des AFFRANCHIS, etc, etc... Seule exception, de taille, à ce théorème de base, exception sur laquelle je ne reviendrai d'ailleurs plus: TWIN PEAKS.

Les producteurs de série ont avant tout besoin d'histoires. Celle racontée dans THE LEFTOVERS, - qu'on pourrait traduire à la godille: "ceux qui sont restés en bas", vaut quand même le détour.


Un 14 octobre, en l'espace d'une minute, 2 % de la population mondiale disparait. Plus de 120 millions de personnes, sans distinction de sexe, d'âge, d'ethnie, de classe sociale ou de quoi que ce soit, s'évanouissent dans l'atmosphère. THE LEFTOVERS nous cueille trois ans après ce trauma fondateur dans une petite bourgade de l'état de New York où chacun continue à vivre, certains moins bien que d'autres, comme on peut s'en douter. Au coeur de l'histoire, le chef de la police locale Kevin Garvey, sa fille, son fils qui s'est barré pour se retrouver au service d'un genre de gourou qui "apaise" celles et ceux dont un proche a disparu, et son épouse, que l'on croit d'abord "envolée", avant de se rendre compte qu'elle est une de ces femmes qui ont intégré une "communauté" bizarre, mais on va y revenir.

Ajoutez à cela un gourou pourchassé par le FBI, qui a laissé une de ses "petites amies" enceinte de ses oeuvres au jeune Tom Garvey. Ajoutez madame Garvey, Laurie, qui appartient maintenant à cette congrégation (pas celle régie par le gourou, une autre...) toute de blanc vêtue qui passe son temps à fumer des clopes et manifester en silence à la face du monde qu'il est temps "de tout abandonner".

Ajoutez à cela Nora Durst, qui a vu son époux et ses deux gosses disparaitre dans sa cuisine, un genre de record: 3 membres de la famille sur 4. Ajoutez à cela son frère, le révérend Jamison, qui tente de rassembler ses ouailles et s'occupe de son épouse handicapée depuis... ce fameux 14 octobre où elle a été percutée par une voiture qui soudain roulait sans conducteur.

Ajoutez à cela... plein de choses. On l'aura compris, avec pareil idée de base, il n'y a plus qu'à lâcher ces petits gremlins de script-doctors émérites et petits malins du rebondissement à gogo, et de veiller à bien leur donner à manger après minuit. Les petites histoires vont se mettre à proliférer dans le grand bain de la grande histoire, et on ne sait pas où cela va s'arrêter.


Voilà où le bât blesse, sûrement: THE LEFTOVERS nous raconte tout un tas de petites histoires qui sortent de partout, y compris des rêves, et qui ne vont pas forcément quelque part. Sur un versant positif, - c'est à dire là où le scénario est vraiment surprenant -, il y a cette histoire de cerf qui entre dans les maisons et saccage tout, personnage récurrent et quasi-absurde qui donne, de manière assez paradoxale, un sens à ce brouillard ambiant. Sur son versant le plus attendu, sur la prolifération subite des organisations sectaires par exemple, la série déploie une vision assez juste du marasme psychologique dans lequel pareil événement pourrait jeter des populations entières. Attendu également, cette radiographie de l'american way of life, de la structure familiale mise à mal par le séisme, et dont les failles sont ainsi révélées sans qu'il en sorte, pourtant, quelque révélation primordiale: que Kevin Garvey culpabilise parce qu'il fume en cachette, et rêve de découcher de temps à autre... quelle histoire...

On se rend compte à la fin de cette saison 1 que les producteurs-scénaristes ne savaient pas s'ils allaient remettre les couverts sur une autre saison. Un devoir d'explication s'est fait donc sentir, dans les deux derniers épisodes, l'épisode 9 revenant en flash-back sur les 24 heures précédant le fameux 14 octobre, l'épisode 10 raccommodant comme il pouvait la toile de l'histoire.

On n'assassinera pas derechef la série à cause ce final pontifiant où la famille Ingalls,- pardon - Garvey se retrouve (presque) réunie sous le porche avec, cerise sur le gâteau, une Nora Durst qui vient de trouver un bambin abandonné alors qu'elle venait déposer une lettre d'adieu à son amant Kevin "hot cop" Garvey. On lui en voudra plus pour avoir expédié au lance-pierre la secte des "silent smokers" par un monologue abominable de sa leader qui explique qu'ils font tout ça pour attiser la haine, et que les braves gens les exécutent.

Ailleurs, on se souviendra de passage, sans suite, d'une embrouille entre le jeune Tom Garvey et un type avec qui il s'est battu, "à cause de ses parents". On ne saura jamais le fin mot de l'histoire (dans la saison 2 ?...), mais c'est à cet endroit que le manichéisme des créateurs de THE LEFTOVERS se met à jour, et tombe en panne: basse opération de planting, comme disent les américains, ces segments narratifs ou ses petits détails sans intérêt, mais que les scénaristes pourront aller rechercher s'ils ont besoin de boucher un trou. Ce tâcheron de Van Hamme, défunt scénariste des séries XIII et Largo Winch s'en servait à tour de bras.

Après avoir tué tous ses mystères et ses suspenses à foison, sauf ceux liés aux origines de ces disparitions évidemment, et celui des cauchemars très "réels" du chief Garvey qui semble vivre parfois en somnambule hyper-violent, il en reste un, de taille, le seul qui compte: qu'ont donc vécu les personnages de THE LEFTOVERS ce fameux 14 octobre d'il y a trois ans, maintenant qu'on a appris à les connaître, et à s'y attacher ?


Pour Nora Durst, la scène où sa famille toute entière disparait correspond à ce qu'on imaginait. Les enfants Garvey, Jill et Tom, se trouvaient alors, eux,  à une fête du lycée et certains des gamins à qui ils tenaient la main se sont volatilisés. Rien de notable: des pleurs, des cris. C'est dans le vécu de Laurie et Kevin, maman et papa que la lâcheté des producteurs se fait voir, voilà pourquoi le cinéma sera toujours supérieur aux séries télé, et je vais vous en parler ici:

Laurie Garvey se rend chez sa gynéco qui lui confirme une grossesse tardive, et inattendue. Pas trop désirée non plus car entre Kevin et elle, c'est plutôt tendu en ce moment. L'image de l'embryon apparait sur l'écran et la minute M survient: un cri au dehors, un plan fixe sur Laurie, hébétée, un plan large qui nous montre la chaise vide du docteur, disparue. Et c'est tout. Aucun plan sur ce qui est le noeud de la scène, et la cause jusqu'alors inconnue de la conduite ultérieure de Laurie (se mettre à l'écart du monde et des siens), pas un seul coup d'oeil sur l'écran d' échographie où, c'est évident, le foetus vient de disparaitre lui aussi. Il s'agissait, ici, de ne vraiment fâcher personne à l'heure où les lois pro ou anti-IVG font plus débat aux Etats-Unis que celles sur la régulation du port d'armes.


Quant à Kevin, en pleine crise de la quarantaine, il escorte une jeune femme jusqu'à son motel après que sa voiture se soit fait emboutie par un cerf, toujours selon un jeu de correspondance et de signes qui finit par devenir épuisant. Chauds les marrons, chauds !, le chief ne se fait pas prier pour la séance de galipette et ce sera son trauma à lui: non seulement il a trompé sa femme mais il a vu (senti ?) sa partenaire de jeu disparaitre dans l'étreinte. Filmage de la scène pudique avec drap qui vole au ralenti alors qu'il s'agissait de LA scène qu'il ne fallait vraiment pas manquer: filmer le coïtus interruptus au corps à corps, qui se confondrait tout à coup avec une séance d'onanisme dans le vide, sexe tendu, préservatif encore humide, corps qui s'affaisse entre effroi et ridicule: cela aurait donné, pour le coup, une scène de sexe incroyable et inédite. Et qui aurait nécessité l'apport d'un vrai cinéaste.

On ne dira jamais assez combien le politiquement correct est l'ennemi de l'art, et qu'il a trouvé son berceau le plus confortable sur les plateformes de streaming qui produisent, et diffusent, ce genre de série à foison. Le problème étant que le cinéma, cherchant un endroit où être "hébergé", commence lui aussi à se plier à ce diktat.

Plus tard dans la soirée, après avoir bouclé la saison 1 de THE LEFTOVERS, tout perclus d'émotions et de sentiments contradictoires - parce que soyons honnête: c'est très prenant -, j'ai regardé un vieux Werner Herzog, FATA MORGANA, qui date de 1971. Un documentaire-rêverie-pensum sur ces phénomènes physiques et météorologiques qu'on nomme communément mirages, et qui sont le produit d'illusions d'optique et de fortes chaleurs. Le film est un peu fumeux, souvent chiant, le texte lu en voix-off un poil pontifiant, mais de ce marasme endolori par des températures au-dessus de la normale, une image me reste, - et me restera je pense -, celle d'un gamin tenant par le cou un petit fennec qu'il a adopté, les deux posant pour le cinéaste. 

On aura beau chercher ailleurs que dans les 3 saisons de TWIN PEAKS (car Lynch, lui, continue à faire du cinéma, même à la télévision, sans personne sur son dos), nulle part dans nulle autre série moderne vous ne trouverez d'instant comme celui-là. Gratuit, émouvant, inédit, venu de nulle part, l'instant est simplement unique: jamais vu.



Vous aurez beau convoquer les plus grands moments des plus grandes séries, - puisqu'il y en a -, comme le final de la saison 1 de TREME, la grande scène d'investigation "Fuck,fuck, fuck" de Bunk et McNulty dans THE WIRE, la mort d'Omar Little, l'ultime plan de l'ultime épisode de la dernière saison des SOPRANOS (qui a fait hurler les trois quarts des fans de la série, soit dit en passant, peu habitués à se voir projetés dans pareil gouffre d'incertitude), le gunfight ébouriffant, en une seule prise et  à la steadycam entre narcos et stups dans la première saison de TRUE DETECTIVE, ou encore les dialogues à couteaux tirés entre Bullock et Swearingen dans DEADWOOD, choisissez la plus grande scène dans ce que vous considérez être la plus grande série de tous les temps et dites-moi, franchement: trouvez-vous que cela soit comparable à:

 l'ouverture "News on the march !" de CITIZEN KANE ?, 

à la scène de l'escalier de PSYCHO ? 

au vrombissement de l'arrivée de la planète MELANCHOLIA dans notre atmosphère ? 

à Buster Keaton qui se relève d'un gadin pendant qu'une grange s'abat sur lui, pile dans la fenêtre ?

à la lenteur des batailles au sabre, sous la pluie et dans la boue, des 7 SAMOURAIS ? 

au jeu du chat et de la souris dans LE LIMIER de Manckiewicz ?

Les premières grandes séries HBO nous ont donné l'illusion qu'une relève allait survenir sur le petit écran. Or, c'était oublier que la télévision (les tablettes maintenant, les ordis, les smartphones) ne récupère que ce qui existe déjà. Ce n'est qu'un média qui se prévaut aujourd'hui d'être LE créateur de films, sentiment renforcé par la fermeture accélérée des salles par temps de covid. Au risque d'une production de plus en plus homogène, javellisée, raisonnée et raisonnable, et pire que tout, modérée.

"Homme modéré, écrivait en gros Hermann Melville, tu seras utile à ceux qui voudront propager le mal, tu seras leur outil. Pour faire le bien, tu ne sers à rien."

Il n'y a pas longtemps, j'entendais l'écrivain Régis Jauffret parler des "modérateurs" en littérature. Un poste de plus en plus important dans les maison d'édition américaines où il s'agit de gommer à la fois les notions trop compliquées exprimées en des termes trop savants, mais aussi d'aplanir le texte de tout ce qui pourrait heurter les différentes "communautés". Vulgarisation de la pensée + politiquement correct à l'infini = Netflix. "Là, c'est la fin" siffla  alors Jauffret, horrifié. Ces modérateurs-là ont bien oeuvré, je trouve, à la production de THE LEFTOVERS.

Plus de CITIZEN KANE, plus de VERTIGO. Plus de DERRIERE LA PORTE VERTE et de MASSACRE A LA TRONCONNEUSE non plus. Mais des séries à foison, comme ces LEFTOVERS avec flic sexy, desperate housewives craquantes, ses mystères irrésolus, ses renvois symboliques légèrement bidons qui feront bander ceux qui recherchent du "sens" à tout prix (Ce 14 octobre ne serait-il pas une mise en abyme du 11 septembre et la série elle-même blablabla ?)

Virtuosité scénaristique, acteurs aux taquets, réalisation aux ordres: s'il faut en attendre plus des séries, ne serait-il pas temps pour elles de replonger dans l'irrévérence et la recherche de quelque chose de vraiment nouveau, comme THE WIRE, LES SOPRANOS et quelques autres nous l'avaient laissé croire une brève décennie durant ? 

En attendant, je continuerai à voir des films. 

Na.





mardi 2 mars 2021

Cotcotcot -hips!-cadec.

 


COTTONPICKIN' CHICKENPICKERS appartient à cette lignée infamante de films destinés aux drive-ins que l'on peut dénicher, ailleurs que chez les revendeurs de VHS ou de cd zone 1 introuvables, sur la chaîne de steaming NWR en l'occurence, dont je vous ai déjà causé ici à plusieurs reprises. Réalisé en 1967 par un certain Larry Jackson, classifié "musical" parce que l'action, - si on peut appeler ça comme ça - se trouve entrecoupée par des pauses chansonnettes inappropriées, C'C (je ne vais pas retaper le titre à chaque fois) est un film délirant tourné avec pas grand chose, avec tout un tas de potes beurrés dénichés dans le speakeasy le plus proche.

C'est l'histoire, -si on peut appeler ça comme ça -, de deux hobos affamés qui tentent de rejoindre le soleil de Floride en sautant dans les trains de marchandise, et qui se font choper alors qu'ils tentent de voler des poules à un brave fermier du coin. Deux cloches bien rasés, attifés de looks improbables, et qui s'entendent pour être aussi cons l'un que l'autre.

Il y aura un sheriff trouillard, un juge j'en-foutre, des campeuses avenantes au look de suédoises libérées, deux adjoints mélomane qui grattent des chansons tristes de plouc esseulées au moindre prétexte (du style: J'ai trouvé une nana en ville/qui est gentille et sexy/avec tout le monde sauf avec moi), des pilotes d'hélicoptère chelous, une danoise en panne sur le bord de la route qui n'hésite pas à se mettre en bikini pour arrêter les conducteurs, et qui croit que Hollywood se trouve en Floride. Egalement au programme, un ivrogne qui raconte toujours la même blague qui ne fait rire que lui: c'est le leitmotiv du film. 


Pourquoi s'arrêter sur ce truc, si ce n'est pour signaler une fois encore qu'on est assez friand de ce cinéma sans frein ni complexe, qui conjugue avec bonheur un manque de moyens criant avec une bonne humeur non dénuée de sarcasme. Il est ici beaucoup question de moonshine (ce tord-boyau fait maison qui est au bourbon ce que la térébenthine est au single malt) et de bouilleurs du cru vivant au fin fond des marécages. Il semble que le bouilleur en question soit un Indien d'ailleurs,- si on peut appeler ça comme ça-, qui en cas d'intrusion policière sur son territoire déclenche des explosifs comme au Viêtnam, non sans s'être au préalable peinturluré la figure, de manière sommaire, direction le sentier de la guerre. 

S'il y en a que ça chatouille de prétendre que C'C est aussi une charge contre la politique américaine d'alors en Asie du Sud-est, ça les regarde. 


Il y a tout de même ce moment où le film touche au sublime lorsque nos deux paumés accostent un employé des postes en voiturette, doté d'une bonne tête de vieille patate fripée, et dont les neurones ont du avoir quelques démêlés avec le moonshine en question. Incapable de se concentrer sur ce qu'on lui dit, ni de se rappeler de la phrase précédente, la scène offre une rafale de dialogues éblouissants qu'on se prendrait à guetter, lors du générique de fin, si un certain Groucho Marx n'aurait pas participé à la fête, par hasard.

Du non-sense à la Ionesco chez les cinglés de Faulkner oui, mais aussi une poursuite dans les everglades remontée en accéléré, où se coursent aéroglisseurs, décapotable de sport, vélo d'enfant à guidon surélevé, bagnoles de patrouille sur route comme dans l'eau. Et un hélico donc, dégommé au feu de bengale.

 Du slapstick plouc à l'haleine bien chargée, du Tex Avery tremblotant frappé de gueule de bois. Mon bonheur de la semaine les gars ! Allez, à la votre.




mercredi 24 février 2021

Il manquerait plus un tsunami...

 


De Katell Quillévéré, on gardait le souvenir d'un mélodrame étrange, - et très chargé -, une sombre histoire de famille désarticulée autour de deux frangines dont une tournait mal. Le film s'appelle SUZANNE, et même si on en gardait quelques impressions mitigées, il en restait quand même quelques émotions violentes.

Aussi n'est-on que moyennement surpris que ce soit elle qui se soit attelé à l'adaptation de l'édifiant bouquin de Maylis de Kerangal, avec son sujet en bêton, son riche aspect documentaire qui correspond à toutes les étapes, rappelons-le, d'une greffe d'organe. De la mort tragique d'un jeune homme déclaré en état de mort cérébral jusqu'au réveil de la femme qui aura hérité de son coeur, en passant par l'acceptation, par ses proches, de la perte et du don, des arcanes des hôpitaux à l'intimité du personnel, il ne nous sera rien épargné de cette débauche émotionnelle programmée.

Sorti en 2016, dans la foulée du triomphe remporté en librairie par le livre, votre serviteur n'avait pas tenté de se convaincre d'aller voir son adaptation en salle, et il avait bien fait. Passons sur le fait que tout triomphe littéraire faisant l'unanimité m'agace, et me semble toujours suspect d'une certaine paresse de goût, le livre de Kerangal (richement et honnêtement documenté, très bien écrit et construit), était à mes yeux également coupable d'une certaine jouissance à jouer la carte de l'empathie permanente. Comme me le disait d'ailleurs un client que j'aimais bien, et qui partageait avec moi bon nombre de (bons et mauvais) goûts: il manquerait plus un tsunami, et ce sera complet.

Le tsunami, justement, la cinéaste l'ose lors de la scène de l'accident. Scène impressionnante d'ailleurs où une route nationale sur laquelle roulent les trois jeunes surfeurs de retour de leur spot, se métamorphose en énorme vague qui viendra les prendre de plein fouet. Quillévéré est habile pour susciter l'émotion et elle n'a, ici, qu'à se baisser. 


Si bien que le couple de parents endeuillés, incarné par l'improbable tandem Emmanuelle Seigner - Kool Shen, n'a pas à en faire beaucoup pour qu'on sanglote avec eux. Que Bouli Lanners soit chirurgien urgentiste n'est pas grave non plus, et que la femme malade du coeur jouée par Anne Dorval ait deux fils très dissemblables et renoue, juste avant son opération, avec un ancien amour, a autant d'importance que si cela avait été quelqu'un, ou quelque chose d'autre.

A pareil film au déroulement si bien programmé, jusque dans son souci de jouer en permanence la retenue (ce dont on lui sait gré), on n'en retire pas grand chose d'autre que des "la vie est cruelle, parfois" et autres "quelle organisation il faut quand même, pour arriver à pareil miracle". Les hommes sont capables de grandes choses parfois, c'est sûr.

Côté cinéma, on retiendra juste ce moment où Tahar Rahim, décidément le comédien le plus intense de sa génération, interrompt de manière autoritaire le cours des opérations, mouchant au passage le grand chirurgien qui se la pète, pour effectuer ce geste promis aux proches de Simon, 17 ans, dont le coeur va être enlevé; lui mettre des écouteurs sur les oreilles, pour qu'il entende une dernière fois le bruit des vagues..

Il y a bien, aussi, Dominique Blanc, toujours aussi juste. Un échange de regards troublants entre un des deux fils et l'ancienne maitresse de leur mère, une échauffourée entre un toubib et une infirmière qui parle de sous-effectifs (ah bon ?...) il y a des moments justes. quelques organes et, peut-être, trop de corps,- et de gens - parfaits. Un suçon égaré dans le cou d'une infirmière un peu rêveuse, aussi. C'est déjà pas si mal.



mardi 23 février 2021

James Bond, ringard !

 



Mais pourquoi regarder un film réalisé par cette vieille ganache de Ronald Neame ? Qui ça ? Neame, un nom qui dit vaguement quelque chose et puis ça nous revient, on ricane: ah oui, le réalisateur de L'AVENTURE DU POSEIDON et de METEOR, films-catastrophes emblématiques de ces pénibles années 70... Oui, mais pas que... Quand on regarde mieux, on s'aperçoit que cet éminent sujet de sa Majesté a été un producteur prolifique, un chef-opérateur très demandé, et qu'il réalisa quelques films dignes de ce nom: une adaptation de Somerset Maugham par ci (LA PASSE DANGEREUSE), un Dickens par là (SCROOGE). Pas de quoi grimper sur le guéridon de mamy non plus.

Et alors, pourquoi aller voir ce JEUX D'ESPION, sorti en 1980 dans une indifférence à peine polie, pourquoi ? Parce que Walter Matthau, bien entendu. Comédien unique à Hollywood, il fut le seul, bien mieux que Tony Curtis, à tenir la dragée haute au grand Jack Lemmon en personne, dans les comédies immorales de Billy Wilder. Grandes paluches de pianiste toujours à l'affût d'un verre à attraper, une patate écrasée en guise de nez et une démarche quasi-boiteuse du cossard qui a le nerf sciatique coincé d'après-sieste, Matthau a toujours l'air de n'en avoir rien à foutre.


Ce qui était vrai ! Acteur lymphatique au jeu toujours "à côté", jouant de sa gueule élastique et d'éclats de voix imprévus, l'homme était surtout passionné par les jolies femmes et les tables de jeu où il était, parait-il, une gâchette de niveau international.

Quoi qu'il en soit, quelle belle rencontre que celle du digne réalisateur britannique en fin de carrière et de ce grand nigaud qui, malgré un âge déjà certain, continuait à jouer le duduche dégingandé comme personne. Cela faisait longtemps que je n'avais autant ri à une comédie policière.

Comédie d'espionnage, plutôt. Soit Miles Kendig, as de la CIA qui vit les dernières heures de la guerre froide en toute coolitude. Il chope des micro-films en sifflotant du Mozart, vanne un peu son vis-a-vis russkof (Herbert Lom, le souffre-douleur de Peter Sellers dans les Panthère Rose), qu'il connait comme sa poche, se retrouve parfois en sa compagnie à trinquer à la vodka sur un banc public, et retrouve de temps en temps son Isobel von Schönenberg chérie, espiègle veuve anglaise d'un richissime autrichien pour des parties enflammées de gin-rami où ils jouent de l'argent. 

 - Tu me dois 165 dollars, mon chéri...

 - Tu acceptes les règlements en nature ?...

 - Tu crois que ça suffira ?...

Leurs joutes verbales, où il est également question de libido en pantoufles et de prostate contrariante, sont à croquer. 

Isobel possède également un doberman adorable qui ne grogne que les gens que sa maitresse n'apprécie pas (mais avec Miles, ça va).


Et puis, cela se corse, façon de parler, lorsque son chef de service, un abruti pré-trumpiste autoritaire et prétentieux (c'est Ned Beatty, que des beaufs faisaient couiner dans DELIVRANCE, souvenez-vous), tente de le coller dans un placard parce qu'il a été photographié à papoter avec l'ennemi. S'enclenche ici une course-poursuite nonchalante entre Kendig, bien décidé à emmerder le monde, et les services secrets américains. 

On voit ce qui a plu à Matthau dans le script espiègle de JEUX D'ESPIONS. Parfois, il rappelle le personnage chafouin qu'il incarnait dans CHARADE, où il se faisait des tartines de camembert en roulant dans la farine Audrey Hepburn. Toujours un verre de bière, de vin, de whisky ou d'autre chose à la main, à croquer une pomme au volant de sa décapotable, il n'arrête pas de chantonner des airs d'opéra, de siffloter du Bach, semant des peaux de bananes sur lesquelles ses anciens collègues n'arrêtent pas de s'étaler.

On notera que ceci est un film anglais, avec une star connue pour ses convictions très démocrates, et une autre vedette, Glenda Jackson, ex- pin-up 60's reconvertie très tôt égérie rouge coco, qui a du prendre un pied phénoménal à jouer dans cette farce anti-impérialiste de la plus belle eau.

C'est dialogué avec peps, c'est souvent digne des meilleures screwball comedies de l'âge d'or.

- J'ai décidé d'écrire mes mémoires. Je vais balancer toute la vérité.

- Moi qui croyais que tu vivais dans une fiction...

En 1980, c'était encore le bon temps des James Bond peroxydés de Roger Moore, et question gadget JEUX D'ESPIONS se moque ostensiblement du monde. Aussi assiste-t-on à la course-poursuite extravagante entre un hélicoptère et un avion de tourisme, au-dessus des falaises de Calais. Dans le premier, le boss de la CIA, furibard, qui défouraille à tout-va avec son 357, et dans l'autre: personne, puisque c'est Kendig qui pilote le bolide d'en bas, avec sa télécommande. Tout en chantonnant du Verdi et en mâchant un chewing-gum, évidemment.

A noter que quand il lui arrive de fuir quelque chose en courant, on dirait votre grand-tante embarrassée par ses talons hauts et un début d'arthrose.

Jason Bourne, 007 et Ethan Hunt ne pourront pas comprendre, mais n'ont qu'à bien se tenir.




mardi 12 janvier 2021

Je suis Charlie (depuis tout petit).

 


C'était Stan Laurel qui le disait: "Il est le seul d'entre nous, à l'exception de Buster Keaton, à rechercher constamment la perfection". En périodes de fin d'année, beaucoup se retrouvent dans les bras des comédies de Frank Capra ou Howard Hawks, d'autres se réfugient dans les westerns des grands Ford, Boetticher ou Delmer Daves mais moi, comme beaucoup d'autres, c'est Charlie.

L'hiver est un peu duraille, la réparation de votre vieille voiture va vous coûter un bras, il n'y a rien qui vaille dans les annonces d'offres d'emploi, 2021 a l'air de vouloir ressembler comme une petite soeur dégénérée à 2020, et on est à deux doigts d'aller taper dans ses vieux dvd et divx parce que ce qu'on vous propose sur les plateformes de streaming vous gave. Alors, il y a Charlie.

L'excellent documentaire présenté sur France Télévisions,  réalisé par Yves Jeuland et François Aymé, éclairera celles et ceux qui connaissent mal Charlie (l'artiste et l'homme qu'il a été, l'importance qu'il a eu jusqu'à l'orée des années 50). Pour un inconditionnel de Charlie comme moi, qui a fait du grand homme le socle de sa cinéphilie en devenir, CHARLIE CHAPLIN, LE GENIE DE LA LIBERTE n'a pas appris grand chose, mais tout y est, parfaitement ordonné. L'enfant pauvre des taudis de Londres, l'enfant de la balle surdoué, ses premiers contrats professionnels à 13 ans, son exil aux Etats-Unis, la création spontanée de son personnage de cinéma, le succès tout de suite, les premiers contrats mirobolants, son affranchissement de l'usine à gags de Mack Sennett, la naissance de celui qui, un demi-siècle avant les Beatles, allait devenir plus célèbre que Jésus Christ.

Quand on a lu l'autobiographie de Charlie, MA VIE, deux ou trois biographies plus ou moins romancées et les nombreux ouvrages critiques qui lui ont été consacrés, le film d'Aymé et Jeuland fait office de révision générale, rien n'y manque. Jusqu'à ce passage merveilleux ou les réalisateurs n'oublient pas de reprendre la fameuse théorie d'André Bazin et Eric Rohmer sur la moustache de Charlie, qu'il s'est chargé d'aller récupérer au pas de charge à ce "fils de pute" d'Hitler (c'est Charlie qui l'a dit) dans LE DICTATEUR.


Oui, vraiment tout y est: les femmes de Charlie (Edna, Paulette et Oona bien sûr, mais toutes ces autres, aussi, qui se sont chargé de lui faire les poches et de lui coller des procès en paternité inexistante) et plus encore: au fait de sa gloire, alors qu'il commence à filmer ses grands chefs-d'oeuvre, en prenant des années parfois pour les monter, un film promotionnel  de studio nous le montre se forçant à sourire et à faire le clown en plan fixe. Entre deux sourires forcés, le visage s'effondre, il grimace, le regard effaré, les cheveux déjà blancs: Charlie en pleine dépression.

De la formidable piqûre de rappel que représente ce documentaire, il a fallu s'empresser de retourner aux films. Les grands lettrés un peu fats vous diront qu'il "faut relire" Proust tous les 10 ans et la Comédie Humaine de Balzac d'un bout à l'autre sans s'arrêter; je vous propose quelque chose de beaucoup plus simple: revoyez au moins deux ou trois Chaplin chaque année. Je suis donc retourné à quelques courts métrages fameux: LE PELERIN, CHARLOT SOLDAT (considéré comme son premier grand film d'"auteur"), UNE VIE DE CHIEN, JOUR DE PAYE, UNE JOURNEE DE PLAISIR, CHARLOT ET LE MASQUE DE FER, UNE IDYLLE AUX CHAMPS, virages pris sur une jambe à cloche-pied la canne tournoyante, Charlie amoureux de nymphettes dans les champs (c'est fou comme il lorgnait leurs culs, dans les années 1910 !!!), roquets affamés plus malins que lui, flics abrutis, malfrats patibulaires, patrons ventripotents qui se font siffler leur marchandise sous leur nez en hurlant.


Et puis, MONSIEUR VERDOUX... Rohmer et Bazin nous l'ont bien expliqué, il est fort probable que cet élégant et odieux petit bonhomme soit bel et bien notre vagabond "parvenu", quelques années plus tard, quelques paliers au-dessus, mais toujours dans la mouise, mine de rien. Charlot n'y allait pas par quatre chemins pour arriver à ses fins (dans ses premiers films, il faut se rappeler qu'il était non seulement pauvre et malin MAIS aussi assez méchant, à la limite de l'amoralité), monsieur Verdoux non plus. Pour assurer un bien-être permanent à sa famille "officielle", il tue des dames après avoir mis la main sur leur pécule.

On sait que cette histoire, librement inspirée par l'affaire Landru, lui avait été "donnée" par Orson Welles qui en avait brossé les grandes lignes et avait renoncé à le tourner. Ces deux grands amoureux de l'Humanité se retrouvaient donc au générique d'un film, amoral lui aussi (mais pas immoral), qui nous explique du ton le plus bonhomme qui soit que, pour satisfaire à son bonheur et à celui de celles et ceux qui vous sont chers, il faut savoir mettre de côté certains principes... se réinventer! 

Vous avez vu le film, comme moi, je ne vais pas vous le raconter. Mais le revoir aujourd'hui nous plonge dans un monde où derrière le faste se dissimulent quelques arrangements, derrière le grand bourgeois se planque un clochard terrifié à l'idée de retourner dans le caniveau, et se montre prêt à tout pour y échapper. Le monde du bon monsieur Verdoux, sauf erreur, est toujours le nôtre.

Amoralisme badin qui culmine dans ce court monologue d'anthologie lorsque Verdoux, juste avant d'être condamné à l'échafaud, explique qu'à côté des Etats qui massacrent par milliers, lui n'est qu'un amateur. MONSIEUR VERDOUX sort en 1947, Auschwitz et Hiroshima étaient passés par là. Ce monologue, je me l'étais bien exagéré dans mon souvenir pour m'apercevoir que je l'avais confondu avec celui d'Hannibal Lecter dans LE SILENCE DES AGNEAUX qui expliquait à la tendre Clarisse à peu près la même chose: il jalousait Dieu en personne qui, la veille et en toute ironie, avait fait s'effondrer le toit d'une église sur la tête de centaines de fidèles. Dans le film de Demme, c'est une simple allusion, mais dans le roman de Thomas Harris, il se déploie sur des dizaines de pages, à couper le souffle.

Le sympathique Verdoux n'a pas toujours été assassin et philosophe, et le débrouillard sans-abri une brute cupide non plus.  A partir de 1918, il va devenir un grand cinéaste, et un artiste très politique. Libre à vous de préférer LE KID, LA RUEE VERS L'OR ou LES TEMPS MODERNES, mais pour moi, le plus grand, c'est LES LUMIERES DE LA VILLE. 


On sait que pour terminer ce film, Charlie en sua des ronds de chapeau, comme pour LA RUEE VERS L'OR ou LE CIRQUE, qu'il réalisa entre une déprime, deux procès pour pension alimentaire et des sautes d'humeur dont chacun était victime sur le plateau. C'est aujourd'hui dans les annales, mais la fameuse scène dite "de l'aveugle", où le cinéaste se cassa la tête des semaines durant pour faire comprendre comment la jeune vendeuse de fleurs  se met à croire que Charlot est un aristocrate, et comment Charlot comprend la méprise de la jeune femme en même temps que son handicap, est peut-être LA scène que je me regarde en boucle pour comprendre ce que le terme "mise-en-scène" signifie vraiment.

Et cette fin, alors... qui fit pleurer ce bon Albert (Einstein) lui-même, le soir de la première, et que j'ai beau attendre de pied ferme à chaque fois, comme la scène du pot d'adieu de DEER HUNTER, comme les derniers plans entrelacés du PARRAIN III, et qui me comprime le coeur comme un papier qu'on froisse (ça c'est de Charles  - Baudelaire -). A chaque fois.

Dans ce film, Charlie ne s'attaquait pas au Capitalisme moderne, ni aux montées des fascismes, mais au cinéma parlant. Réaliser un film muet alors que tout le monde se mettait à devenir bavard, c'était le premier acte de résistance résolument politique, mine de rien, de sa filmographie. Un combat qu'il remporta par KO au premier round: le cinéma était effectivement plus grand, plus beau, plus fort, lorsqu'il arrivait à tout dire avec des images. Juste des images, oui, mais des images justes, Godard a bien souvent raison.

Le parlant n'a pas eu sa peau, ses amours de passage et ses mariages ratés non plus, ses convictions politiques un peu, mais c'est ce grand alcoolique d'homosexuel refoulé fascisant de Hoover qui finit par l'avoir, et lui faire quitter le sol des Etats-Unis. Aujourd'hui, il aurait sûrement d'autres problèmes. 



vendredi 8 janvier 2021

Corps invisibles.


PETITE FILLE commence par une séquence toute simple, dans laquelle la mère de  Sasha, huit ans, raconte comment son fils lui avait demandé s'il pourrait être une fille, un jour. Bien sûr que non, lui avait-elle alors répondu (Sasha n'avait pas 4 ans), déclenchant une "vraie" crise de larmes, de détresse et de profond désespoir dont elle évoque encore le souvenir en pleurant. C'est le premier instant où, saisi par l'émotion, on écrase soi-même un sanglot en douce.

Plus tard, alors que Sasha et sa maman rendent une première visite à la pédopsychiatre spécialisée en transidentité, re-belote: la petite Sasha ne peut réfréner ses larmes à l'évocation de sa vie scolaire compliquée. PETITE FILLE est un film comme ça: difficile de ne pas ressentir en plein une empathie profonde pour cette enfant, et ses parents.

L'injustice est flagrante, mais d'où vient-elle ? De la nature sans doute, qui on le sait nous joue souvent ce genre de sales tours, mais encore ? Car dans son malheur, Sasha a beaucoup de chance: un cadre de vie qu'on devine plutôt aisé, une mère disponible à plein temps, un père pour qui l'identité de sa fille n'est plus une question mais une évidence, une grande soeur prête à en découdre avec quiconque se mettrait en travers de la route de sa petite soeur, un grand et un petit frère qui s'amusent avec elle sans se poser de questions.

PETITE SOEUR est un cocon dans lequel tout est amour, compréhension et quête d'un mieux-vivre permanent. Ce qui gêne n'est jamais filmé, mais constamment évoqué. Le mal est en dehors de tout ça, dans le regard des autres, le manque d'égard des institutions, la rigidité véreuse de l'Education Nationale notamment, grande absente du film de Lifchitz dans tous les sens du terme: par son absence de prise de  décision propre, son j'en-foutisme moral (comment appeler ça autrement), qui malgré son obligation d'accueil et de bienveillance, malgré les textes de loi aussi, travaille surtout à ce que chacun rentre dans le moule, et que les différences soient gommées.

Sébastien Lifchitz est un documentariste trop fin pour ne pas se précipiter dans l'invective ou le docu-drama. Pas de caméra cachée ni de coup de fil en embuscade pour piéger ce Directeur d'Ecole par exemple, qu'on n'entendra ni ne verra jamais, ni de dispositif goguenard à la strip-tease pour attraper les bassesses des uns et la bêtise des autres. De manière étonnante, mais qui crée un vide qui parle par lui-même, le cinéaste laisse à celles et ceux qui ne veulent pas être là, ne pas voir la vérité de Sasha, ne pas en entendre parler, ne pas en discuter et s'en tenir à leurs "obligations", à ceux-là,  il laisse le droit de ne pas figurer dans son film.


Scène déprimante, mais qui parle d'elle-même, et qui met le doigt d'une manière fort simple sur le coeur du problème: quand les parents de Sasha organisent une réunion avec la pédiatre venue exprès de Paris, sont présents quelques parents d'élèves, et pas un seul représentant du corps enseignant.

Il faut se souvenir que Sébastien Lifchitz, dont l'oeuvre tourne souvent autour des affaire de "genres", réalisa en 2012 LES INVISIBLES, un documentaire déjà vibrant sur cette génération d' homo et bi-sexuels qui, jusqu'à une période assez récente et encore aujourd'hui pour beaucoup, vivent ou ont vécu leur sexualité loin des regards, cachés. Les invisibles dans PETITE FILLE, presque dix ans plus tard, ce sont donc ceux qui ne veulent pas s'expliquer sur l'ostracisme dont Sasha est victime, et qu'ils favorisent par leurs décisions, ou absences de décision. On pensera peut-être que, vu comme ça, il y a du progrès; l'attirail juridique est là pour attester de droits et d'obligations, comme pour signifier que les institutions comprennent, et veillent à ce que toutes les personnes soient respectées. Sans savoir pourtant quoi en faire, et comment les traiter.

BAMBI, sur cette artiste-mannequin trans emblématique des années 70, était aussi un film de Sébastien Lifchitz qui, à l'inverse des INVISIBLES, nous proposait à voir une personne qui faisait tout pour être vue, en toute exhubérance. Mais comme le cinéaste avait su montrer la part de tristesse et de désespoir du top-modèle derrière les paillettes, tout comme il faisait partager les moments de bonheur vécus, malgré tout, par les amoureux de l'ombre des INVISIBLES, il nous montre derrière l'évidence qui crève les yeux (la transidentité de Sasha), non pas l'indifférence ou la méchanceté de ce qui l'entoure, mais nous fait partager toutes ses incertitudes: est-ce que ce qui est visible aujourd'hui va disparaitre au profit d'une opération chirurgicale qui adviendra peut-être au terme de sa puberté ? Sortira-t-elle indemne de ce gymkana physio et psychologique dévastateur qu'on nomme l'adolescence, et voudra-t-elle encore devenir femme ou se contenter de ce corps de garçon ?


Lifchitz, qui est aussi un cinéaste au long cours (son dernier film sorti en salles, et que je n'ai pas vu, suit le parcours d'adolescentes sur plusieurs années), pourrait très bien nous redonner des nouvelles de Sasha et de sa famille dans quelques années. Il pourrait ainsi libérer tout le monde d'un sacré poids, nous spectateurs compris, en nous apprenant que finalement, l'ascension de Sasha vers le monde impitoyable des adultes ne s'est pas si mal passé que ça. Histoire de se débarrasser une bonne fois pour toutes de ce noeud que j'ai dans la gorge depuis les premières images de cette magnifique PETITE FILLE.