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jeudi 20 août 2026

FJORD, couleuvres norvégiennes.

 


Il faut aimer les auteurs, qu'ils soient cinéastes, écrivains ou autre chose, qui possèdent l'art de vous mettre le cul entre deux chaises. Cet art-là, Cristian Mungiu le possède depuis toujours et son dernier opus, FJORD, a fait l'effet d'une pilule amère lorsqu'il a obtenu le prix suprême lors du dernier festival de Cannes. 

Si les grands festivals semblent priser les oeuvres ambigües, voire très inconfortables, le dernier Mungiu a pour lui de tomber comme un cheveu dans la soupe du consensus moral qui prédomine chez nous; il tombe vraiment à la bonne époque, au bon moment pour sonner de façon désagréable à la sensibilité de tout le monde.

Soit la famille Gheorgiu qui emménage dans un petit bled de Norvège, perdu dans un paysage de carte postale. Il est Roumain, elle est Norvégienne, ils ont cinq gosses dont deux ados, un bébé, et deux autres au milieu. On pourrait dire d'eux, sans trop exagérer (car à partir de là, il faut savoir tout peser avec soin), qu'ils forment une famille chrétienne traditionnaliste pratiquante.

On pourra toujours qualifier le dispositif de FJORD comme un peu sournois: pour mieux nous parler de confrontation de valeurs morales entre elles, Mungiu installe face à face deux cultures qu'on ne peut faire plus antagonistes. Les valeurs fondamentalistes chrétiennes d'un côté et les codes, et surtout les lois, d'un des pays les plus libéraux du monde, des plus laïcs aussi, qui ne s'embarrasse jamais de mille atermoiements pour laisser le religieux à la porte de toutes ses institutions.


Et qui possède des lois en ce qui concerne la protection à l'enfance qui ne rigolent pas. Là-bas, et la famille Gheorgiu va le sentir passer, on retire les enfants à leurs parents dès la première suspicion de maltraitance, et on enquête ensuite.

Sournois, le film l'est sans doute mais pas plus que certains films précédents du cinéaste qui aime mettre ses personnages dans des situations impossibles: entre l'obligation d'avorter et l'interdiction de le faire, cela passera par un médecin violeur dans 4 MOIS 3 SEMAINES... Entre la position du père et le viol qu'a subi sa fille dans BACCALAUREAT, ce sera la loi du silence.  Dans RMN, ce père revenu de travailler "comme un gitan" d' Allemagne prendra en grippe les Asiatiques embauchés dans la seule usine de sa ville natale.


Dans les films de Cristian Mungiu, on n'obtient rien sans avaler d'énormes couleuvres. Et FJORD nous fera avaler celle-là, qui porte sans doute les convictions du cinéaste,- mais rien n'est sûr -, que la justice norvégienne n'y va pas avec le dos du manche pour amener cette famille "très différente" plus bas que terre.


Cela fait drôle, mais cela fait du bien aussi, de ressentir pareil contrepoids à ses propres certitudes. Car FJORD réussit quand même cet exploit de rendre cette société norvégienne si exemplaire parfois aussi odieuse et bornée qu'une bête République Islamique de base. Moins violente, quand même.

Quand la réaction se déchaîne en défense à cette pauvre famille (dont on ne saura jamais, jusqu'au bout du film, si père et mère sont des gens bien ou autre chose), Mungiu nous décrit tout de même une foule agressive  et pas très nette dans ses intentions, forte d'une colère entretenue via les réseaux sociaux de Roumanie et... des Etats-Unis, ce nouveau berceau du christianisme crétin.


Toujours dans la zone grise, ce cher Cristian Mungiu, dont le sens du détail et l'art du contrepoint permanent restent un des plus grands trésors du cinéma contemporain. 

J'ai pu lire à de nombreuses reprises ici et là que Mungiu était doté, en interview, d'un sens de l'humour assez irrésistible. Cela ne m'étonne pas vraiment (d'humoriste à moraliste cinglant, voire cynique, il n'y a pas loin), aussi je mets à ce compte la dernière image du film, qu'il serait très difficile de prendre pour autre chose qu'une bonne blague.

samedi 5 novembre 2022

R.M.N. , Imagerie par Résonnance Métaphorique

 


Il y a eu une nouvelle vague roumaine, c'est certain, dont on peu facilement dater les débuts aux alentours de 12h08 à l'est de Bucarest de Porumboiu, comédie grinçante et tordante sur la façon qu'ont eu les Roumains de s'arranger avec leur histoire après la chute de Ceaucescu et surtout l' assez peu désopilant 4 mois, 3 semaines, 2 jours de Cristian Mungiu, palmé d'or en 2007. R.M.N. en est peut-être le paraphe, tant le cinéma roumain semble économiquement en sursis, avec comme seul échappatoire ce type de coproduction européenne.

Heureusement que l'Europe existe donc, pourrait-on se dire alors. Mais c'est justement ce que les personnages de R.M.N. semblent, eux, regretter de tout leur coeur. On y suit le retour à la maison de Matthias (le très étonnant Marin Grigore avec son regard vide de brute épaisse), sorte de molosse peu affable aux sourcils toujours froncés dont le premier geste, après celui de vider une brebis au couteau dans l'abattoir où il travaille, et de coup-de-bouler un petit chef qui vient de le traiter de gitan paresseux. On ne rigole pas avec les origines là d'où Mathias vient, petit bled enneigé de Transylvanie roumaine qui se targue, justement, d'avoir vidé les lieux de ses voleurs et de sa population tzigane. Restent un melting-pot où l'on parle roumain, hongrois et un peu allemand tant cette région à cheval sur bien des frontières a jadis été peuplée par des vagues d'immigration successives.


Si l'on veut comprendre les mentalités qui fleurissent en Roumanie aujourd'hui, tout comme en Bulgarie ou dans la Hongrie de Orban, cela peut être utile de jeter un oeil au dernier film de Mungiu qui, comme à son habitude, ne se force pas vraiment pour édulcorer le décor et les mentalités. Parti-pris qui culmine dans un saisissant plan-séquence sur une réunion de salle des fêtes où les villageois sont rassemblés pour décider du sort des trois migrants sri-lankais qui vivent avec eux, et de la boulangerie industrielle qui les emploie. Quand le bon peuple vide son sac, mieux vaut ne pas trop regarder ce qui traine dedans. On comprendra mieux avec quoi les extrèmes droites européennes s'amusent sans forcer pour attiser les haines des populations entre elles.


Variation acerbe autour de la fable du chien qui mange le chat, qui mange la souris qui mange le fromage... R.M.N. assiste à la désagrégation des rapports sociaux des pauvres entre eux: il n'y a que des travailleurs en provenance de ces pays-là qui peuvent accepter les salaires minimums roumains, c'est pourquoi les Roumains rêvent tous d'aller travailler en Italie ou en Allemagne, où là-bas ils sont considérés comme des profiteurs (et je te parle même pas des allocations qu'on y touche, surtout quand on est une famille nombreuse...). Mais attention, ceux qui font la manche dans les rues d'Europe occidentale ne peuvent pas être des Hongrois, mais des gitans (un Hongrois ne fait jamais la manche, c'est bien connu).


Décors vides, ciel gris et neige sale, il n'y a pas grand chose pour se réchauffer dans la Roumanie de Cristian Mungiu. Quand Matthias rentre chez lui, il décide de reprendre un peu en main son jeune fils, marmot mutique au visage poupin qui ne veut plus aller à l'école tout seul et dont les autres gamins se moquent. Ce qu'il veut lui apprendre, c'est de vivre "comme un homme", de pouvoir survivre loin des jupes de sa mère qui le couve trop, et dont il est en train de se séparer.

Que peut l'amour là-dedans ? De manière assez imperceptible, c'est pourtant vers l'amour que R.M.N. veut emmener son personnage et son public. Il n'y a que dans les bras de sa maîtresse que Matthias semble enfin vouloir sourire un peu. Il n'y aura que le suicide d'un vieil homme pour que la foule cesse ses harangues et qu'un petit garçon ait des mots d'amour pour son père.

Mais l'amour ne désarme pas tout. Dans un final que d'aucuns auront jugé incompréhensible, ou du moins curieusement allégorique, la fable politique pourtant limpide soudain s'emballe pour muter en une sorte de rage vengeresse dont les causes sont autant la peur de l'étranger que la haine envers ceux qui pourraient se mettre entre Matthias et l'objet de son désir, un désir de possession charnelle absolue de Csilla, qu'il veut pour lui seul.


Drôle de façon de faire se rencontrer deux désirs irraisonnés de sentiment de propriété exclusif et jaloux: mon village, mon pays, ma langue, cette femme que je défendrai contre quiconque voudra me les prendre à coups de fusil. On n'attendait pas le réalisateur de Baccalauréat sur cette ligne métaphorique aussi gaillarde mais, pour le coup, elle sonne juste.

Pour ma part et pour peu qu'elle meure de sa belle mort imminemment sous peu, je regretterai la clairvoyance acide de cette "nouvelle vague roumaine" qui n'en était peut-être pas une, mais nous a livré quelques grands films politiques de cette trempe. R.M.N. signifie I.R.M. en roumain. Il en a effectivement la précision clinique.