dimanche 12 avril 2026

LAS CORRIENTES, à contre-courant.

 


Du dernier film de l'argentino-suisse Milagros Mumenthaler, il faut dire d'abord qu'il n'est pas commode. Car passés les premiers moments de calme sidération qui s'empare de vous avec des premières scènes fort énigmatiques, le film ne fait guère d'efforts ensuite pour vous en élucider les mystères tout de suite, bien au contraire.

Soit Lina (Isabel Aimé Gonzales-Sola, à la beauté diaphane de poupée aux joues roses), jeune femme qui après avoir reçu un Prix lors d'un prestigieux pince-fesses (elle est styliste, apprendra-t-on par la suite), se jette dans les flots tumultueux du fleuve. De retour chez elle à Buenos Aires, dans son somptueux appartement avec sa petite fille, son merveilleux mari chef d'entreprise et son quotidien bien réglé, Lina développe petit à petit quelques phobies étranges, à l'égard de l'eau notamment, qui la fait peu à peu se déconnecter de quelques gestes anodins, des autres comme d'elle-même.

Milagros Mumenthaler possède une main sûre pour distiller le doute et déséquilibrer l'environnement pourtant ouaté de son héroïne. Par l'usage d'une musique qui, quelque part entre les romances tristes d'Henry Mancini et les violons inquiétant de Bernard Hermann manque souvent de plonger le film dans une ambiance de giallo. 


LAS CORRIENTES ne manque pourtant pas de séquences inquiétantes, comme la reprise du fantasme du saut par la fenêtre ou de la fugue loin du foyer conjugal malgré les cris de la petite. Le vrai geste de folie que la cinéaste consent à filmer demeure sans doute les trésors d'inventivité et d'escamotage que Lina déploie pour cacher son hydrophobie, comme une alcoolique planque ses bouteilles dans les endroits les plus improbables: après une séance "secrète" de soins pratiquée sous anesthésie chez une amie esthéticienne complice, elle termine dans une ambulance après avoir manqué ne pas se réveiller.

Cela m'a fait beaucoup penser au SAFE de Tood Haynes, et surtout aux quelques films malades de Lodge Kerrigan, ce cinéaste new yorkais assez chiche de son talent (4 films en 20 ans), dont les fabuleux et très dérangeant CLEAN SHAVEN, KEAN ou CLAIRE DOLAN demeurent des exemples assez rares de plongées dans des esprits en chantier permanent, immersions très inconfortables.


Ici, la cinéaste joue peut-être un peu trop avec les jeux de miroir, les doubles aperçus dans la glace comme en travers d'une vitrine de magasin, dans des robes qu'elle fait porter à d'autres, rouges, noires ou violettes, qu'elle porte elle-même parfois. Mumenthaler est plus convaincante lorsqu'elle sème quelques indices bizarres comme le "hobby" enfantin de Lina dans ses appartements (elle construit des maisons de poupées et des sortes de mobiles en bois tout en poulies et manivelles, dans un coin on aperçoit même une affiche... d'AMELIE POULAIN..., il faut voir la tête de son homme lorsqu'il farfouille dans cette intimité intrigante).

LAS CORRIENTES n'est pas commode, mais c'est un film qui vous travaille bien après, signe qui ne trompe pas. Ainsi de ces deux femmes qui interviennent plusieurs fois dans le quotidien de Pedro et Lina, une dont on comprend qu'elle est la mère de l'un, l'autre qu'on croit être la mère de Lina alors que non. C'est lorsqu'elle rend justement visite à sa mère, dans la séquence-clé du film, que la compréhension s'ajuste à quelque chose de -enfin - compréhensible. Du moins que le spectateur parvient à effleurer.




Passage sans doute trop riche en éclairage psy, ralleront certains, mais enfin ce n'est pas tous les jours qu'un film vous embarque dans les pas d'un personnage agité de troubles pareils d'une manière si singulière. Un film pas safe du tout mais qui peut apaiser, de manière assez paradoxale, celles et ceux à qui la conformité bourgeoise et la folie font peur.

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