Pas commode à aborder du tout, le dernier film de Mascha Schilinski. Précédé d'une réputation assez floue après sa présentation cannoise l'an dernier, Les échos du passé à également pour titre In die Sonne schauen en allemand (Regarder le soleil en face) ou encore Sound of falling à l'international, ce qui sonne différemment.
Le film fait plus de 2h30 et n'est pas tout à fait une partie de plaisir. Du fait de sa structure fragmentée en trois périodes différentes mais concentrée sur un seul lieu, un corps de ferme au fin fond de l'Allemagne où nous sont relatées les vies de trois familles avec une attention particulière portée sur les jeunes filles. Une enfant morte en bas âge prise en photo, posée à côté d'autres défunts sur un meuble du salon (le début du XX° siècle), une jeune femme qui provoque son cousin mais fricote avec son oncle (les années 60/70 sans doute), une petite fille qui rêve de se noyer dans la rivière (de nos jours), une bonne silencieuse abusée par les hommes de la maison, une mère qui ne sait pas quand il faut rire ni quand il faut pleurer, une petite fille qui s'effraie de devenir invisible, une autre fascinée par sa voisine qui vient de perdre sa mère.
Du fait également de ces manières de filmer assez étranges parfois, comme de tout sembler observer à travers des fenêtres sales ou par le trou de la serrure. Tout est affaire de regard dans le film de Schilinski, et les jeunes filles apprennent toutes de leur avenir en observant bien ce qui arrive à leurs soeurs, leurs mère ou leurs filles. Parfois une voix-off vient souligner ou éclairer ce qui ne nous est pas toujours montré. Parfois aussi, un regard se rive à celui du spectateur l'air de dire: "comme les autres, tu regardes, tu comprends sans doute mais tu ne fais rien."
Dans cette gynécée intemporelle, les moments durailles arrivent de manière brutale. Mais Mascha Schilinski n'est pas du tout une émule de Michael Haneke, ce que l'on pouvait redouter un peu au vu du sujet et de son décorum façon Ruban blanc. Ses afféteries de cinéaste se portent ailleurs, vers un style qui fait souvent penser aux images distordues, comme fondues dans le verre, d'Alexander Soukourov. Pour l'ambiance, on n'est pas loin des chroniques campagnardes plombantes de Herta Müller.
C'est dire qu'on s'y marre bien.
Le film est un peu long, assez pénible parfois (la jambe coupée, faire garder les yeux ouverts à une morte, toutes ces femmes entrant dans l'eau des pierres dans les poches...) mais il emporte l'adhésion par sa pertinence narrative, et parvient à évoquer des échos d'une période à l'autre en dessinant d'une manière sûre les vrais motifs de son sujet, à savoir les violences faites aux femmes depuis toujours.
Les hommes n'y sont pas à la fête non plus; le jeune homme un peu sadisé par sa cousine allumeuse, le frère "sacrifié" pour ne pas aller à la guerre (mais mieux traité quand même que sa soeur, "vendue" à un propriétaire voisin), mais alors que le cinéma comme la littérature ont tendance depuis des années à aborder ce sujet-là de manière un peu frontale et élémentaire, le film se trouve être la réflexion la plus intelligente vue au cinéma cette année avec l'excellent film "d'horreur" de ¨Pedro Martin-Callero, Les maudites.
Mascha Schilinski fait elle aussi vibrer la corde fantastique parfois, pas toujours avec bonheur (le film est assez évanescent comme ça pour en rajouter), mais c'est sans doute avec sa drôle de note "humoristique" pas drôle que le film m'a interpellé.
Entre des remarques trop franches du collier assénées avec un franc-parler très paysan ("Penses-tu avoir ta photo sur ce meuble l'an prochain ?" demande le fils à sa vieille mère...), les sabots cloués au sol, la bonne blague de ne pas remonter à la surface, de coincer la voiture entre deux arbres, de faire croire aux petits qu'on est attrapé par un mort-vivant dans la grange, celle de ne pas répondre à une petite fille qui demande à ce qu'on la regarde, ces rêves de suicide qui font briller les yeux des jeunes filles, le film est traversé par un souffle mortifère assez glaçant.
Avec cette ritournelle sans fin que semblent reprendre toutes les protagonistes du film: qu'est-ce-que je fais là ? Ne serait-ce pas mieux si je n'y étais pas ?
On a connu des projets de cinéma moins entêtant et plus réjouissant, mais celui-ci remporte la mise, in fine, par son ambiance unique. C'est déjà beaucoup.
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