lundi 2 mars 2026

PROMIS LE CIEL (en attendant chui sur la terre)

 


Complètement perdu dans la furia des sorties-salle hebdomadaires, Promis le ciel de la cinéaste franco-tunisienne Erige Sehiri aurait mérité mieux que cette indifférence lointaine qui caractérise l'accueil réservé aux films un peu d'ailleurs, sans stars ni plan-média Marty Supreme. C'est dommage car si le genre de cinéma pratiqué ici n'a pas pour but de révolutionner quoi que ce soit, il s'applique en revanche à nous faire ressentir une réalité pas mal documentée par une partie de la presse mais aussi très occultée ailleurs.

Parfois, un film comme L'histoire de Souleymane avec lequel le film de Sehiri a pas mal de points communs (l'école Dardenne...) rencontre, ô miracle, le grand public et les récompenses mais ça n'est pas tout le temps.


Dans son film précédent, le très beau Sous les figues, la cinéaste nous montrait déjà une réalité méconnue de son pays, celle des travailleurs agricoles saisonniers exploités par des propriétaires terriens sur fond de domination patriarcale et masculine d'un autre âge. Ici, nous sommes à Tunis et le film nous parle des pressions insensées exercées par le pouvoir tunisien pour stigmatiser, et renvoyer chez eux, les immigrés d'Afrique subsaharienne, avec ou sans papiers, échoués ici de manière plus ou moins volontaire.


Trois portraits de femme aussi; Marie, pasteur qui tente de rassembler autour d'elle et dans son église de fortune celles et ceux qui veulent s'en sortir, Jolie qui vit de petits trafics pour gagner la somme qui lui permettrait de "prendre le bateau" et faire venir sa fille et Naney, étudiante en situation régulière qui rêve à son émancipation tout en subissant la ségrégation aveugle et la violence policière.

Dans les rôles, Aïssa Maïga, Laetitia Ky et Debora Lobe Naney sont formidables, toujours justes.

En Amérique, les milices trumpiennes chassent les latinos en situation irrégulière, chez nous on stigmatise volontiers les immigrés du Maghreb et d'ailleurs et en Tunisie, sous l'impulsion du sinistre et très populiste président Saïed, on a aussi ses têtes de turc, encouragé par une propagande d'état et médiatique aux petits oignons.


Au coeur de cette gynécée solidaire (ou presque), la petite Kenza, rescapée d'un naufrage comme les autres sur les rives de la Méditerranée, sans famille, sans origine, sans nom. Elle traverse le film en semblant tout comprendre, profiter de chaque situation pour s'amuser, rire, et quand il faut retourner au réel, rattrapée par les institutions, le droit et ses "lois spéciales" et se séparer de cette nouvelle famille de fortune, se retrouver dans l'inconnu encore une fois, la petite s'endort dans les bras de Marie en une superbe séquence de résilience muette très émouvante.

Lorsque Naney se retrouve au poste, raflée au petit bonheur la chance par une police qui ne fait pas dans le détail, la cinéaste nous offre un moment de tension insupportable, parfaite illustration de ce que la violence d'Etat peut faire subir aux plus faibles.

Bref, Promis le ciel aurait mérité un destin à la Souleymane, mais on ne peut pas non plus aller titiller nos bonnes consciences occidentales trop souvent quand même, faut pas exagérer...



On m'a promis le ciel
En attendant chui sur la terre
A ramer
A ramer

Tiens vlà l'orage qui arrive

Le film s'achève sur ce super morceau du groupe créole Delgres et tout est dit.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire