Premier film d'un jeune cinéaste chilien de 30 ans, Le mystérieux regard du flamant rose est sans doute un des objets filmiques les plus intriguant de ce début d'année. Se délestant d'emblée de tout encrage contemporain tout comme il nous plante au beau milieu d'un cadre des plus singuliers; une ancienne ville minière à l'abandon au beau milieu du désert, au début des années 80, où se trainent de vieux mineurs fatigués et des jeunes gens qui s'emmerdent.
Seul endroit dans ce no man's land battu par le sable et les vents où il fait bon trainer, c'est le boui-boui de Mama Boa, un peu bistrot, un peu cabaret, un peu bordel où une communauté de travestis se serrent les coudes, bambochent et baisent avec qui veut, alors qu'un mal mystérieux commence à décimer pédés et clients. Dans une des premières scènes, on voit une d'entre elles tenter de compter combien chacune a pu contaminer de mineurs (constat glaçant: à peu près 20 clients chacune).
Nous sommes en pleines années sida, mal qui au court du film ne dit jamais son nom, mais je vais y revenir.
La plus belle des fleurs du désert de Mama Boa s'appelle Flamenco. Elle maigrit à vue d'oeil, crache du sang tous les matins et elle est la mère de Lidia, 12 ans, qu'une bonne âme a abandonné bébé dans un panier sous le porche. Dans ce bled perdu, pas d'église, pas de police, pas de maire, rien.
L'ambiance western du film est assez savoureuse et s'il y a bien un ou deux flingues qui trainent, les trav adorent quand ça castagne et malheur à ceux qui emmerdent la petite Lidia: elle a sept ou huit mamans prêtes à casser des gueules et fracturer des pifs. Quand survient un assassinat horrible, Lidia a beau se fantasmer en Django de la pampa, - une balle entre les deux yeux, cabron ! -, il vaut mieux laisser le mal et le temps faire; les gens meurent suffisamment vite dans ce coin oublié de tout le monde.
Le film est d'abord drôle: les filles n'ont pas leur langue dans la poche et ça fuse. La scène de l'assaut du bistrot par une horde de bras cassés furieux, et comment ils finissent par manger dans les mains des filles après la bagarre (avec même un ou deux mariage queer à la clé), frôle le surréalisme le plus fou (le délire des yeux bandés).
Le film est aussi terriblement émouvant: le final vous déchire le coeur par petits bouts.
Le film est surtout étonnant dans sa façon de parler d'un fléau, le sida, en ne disant jamais son nom. Il nous raconte comment l'imaginaire, la poésie et les fantasmes peuvent s'emparer d'une catastrophe lorsque son origine est tue, jamais expliquée. De cette croyance folle d'une contamination par le regard (amoureux), on en arrive à craindre quelque pouvoir maléfique et trouver des boucs émissaires jusqu'à ce que l'on parle enfin d'une maladie d'homos "qu'ils se refilent avec du sperme dans leurs trous du cul" (le langage est vert ici, et on n'a pas honte de tenir une discussion sérieuse la culotte baissée sur la lunette des chiottes, on est pas chez les Rothschild).
Qu'en serait-il de l'arrivée du covid, d'une catastrophe naturelle climatique et planétaire dans ce grand nulle part sans personne pour vous en dire les causes, et les conséquences ? Perdus, nous nous inventerions des histoires, comme de vulgaires hommes des cavernes autour d'un feu, à l'affut des bruits de la nuit.
Diego Cespedes a l'air de nous dire que cela a beau avoir stimulé son imagination et donné à son film mille et unes couleurs, il nous raconte quand même quelque chose de très politique sur la façon d'effacer de la surface de la terre pauvres et parias: en les laissant dans l'ignorance.
La petite Lidia qui laisse derrière elle, comme l'unique survivante d'un film post-apocalyptique, un village de morts-vivants, de damnés, sera la seule à pouvoir tout raconter.
La mystérieux regard du flamant rose est un film à voir, vraiment. Quatre jours après l'avoir vu, je suis encore sous hypnose.
Voilà un cinéaste qui promet.
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