Il est toujours intéressant de voir comment les critiques se rattrapent aux branches. Après être passés de façon quasi unanime à côté de L'AVENTURE REVEE certains sont retournés y voir histoire de comprendre pourquoi le dernier film de Valeska Grisebach avait décroché à Cannes le Prix du Jury, la médaille de bronze en quelque sorte, au nez et à la barbe de leurs favoris à eux
Il faut reconnaitre que n'est pas facile d'y voir clair après 10 jours de projections non-stop, à raison de 3 ou 4 films par jours, de soirées karaoké à la Villa Schweppes et de quatre heures de sommeil par nuit, de mauvais paninis hors de prix et tout ça. Alors un film allemand sans vedette qui dure 2h40 et qui parle bulgare en plus, il est facile de n'y plus bien voir. Mais dans le jury cette année encore, il y avait autant d'hommes que de femmes, et je parie mon slip Charlie Kirk ainsi que toute la poésie de Michel Houellebecq que ces cinq bonnes fées ont du faire pencher la balance. Parce qu'elles ont du comprendre tout de suite, elles, de quoi L'AVENTURE REVEE rêvait.
C'est que le film ne vous mâche pas le travail non plus. Il en est de certains films comme pas mal de filles pas faciles. Il nous balance d'entrée dans la vieille Passat de Saïd, belle tête d'apache buriné qui revient dans sa ville à l'est de la Bulgarie, à la frontière turque. Il est venu y rencontrer un certain "Corbeau" pour une affaire de trafic de diesel. Ici les affaires sont moins florissantes que dans les années 90 où la mafia règnait sans partage, la frontière est moins poreuse qu'avant mais les mentalités, au fond, n'ont pas beaucoup changé.
On se croit d'abord dans un film du cinéaste Kazakh Yerzhanov, que j'adore (A DARK DARK MAN) qui ne cesse de film en film à pointer la corruption endémique de son pays. C'est aussi un peu des espaces intimes sur fond de paysages immenses comme (ô bonheur) chez l'immense Kiarostami, des longs périples en bagnole, des routes cabossées, du vent et du sable.
Il ne m'en faut alors pas plus, à moi, pour qu'un film glisse tout seul.
Fausse piste que ce Saïd, avec sa prestance sortie d'un film noir, il disparaitra assez vite pour laisser place à sa vieille amie Veska (Yana Radeva), rencontrée par hasard et revenue au pays elle aussi mais pour opérer des fouilles archéologiques autour d'un vieux fort, et s'occuper de la maison de sa mère. Elle aussi à une histoire avec cette ville, avec sa mafia, avec ce soit disant âge d'or de la libéralisation bulgare qui a charrié son lot d'ordures.
Elle n'a pas besoin de fouiller beaucoup pour que la passé lui revienne, et c'est au fil de repas arrosés que les intentions de Valeska Grisebach se dessinent. Le premier autour d'une tablée de femmes joyeuses et taquines (Saïd n'en mène pas large) qui ont de sacrées histoires à raconter et portent aujourd'hui la culotte. Le second en compagnie d'ivrognes qui ne privent pas d'allusions grivoises même devant cette femme qui approche la soixantaine, Veska qui semble alors ne pas être du tout surprise comme d'être à deux doigts de balancer des verres à la figure.
Veska déterre de menues reliques de ses fouilles au pinceau, Valeska Grisebach déterre un passé dont les hommes s'enorgueillissent encore et qui a toujours un goût abject dans la bouche de son héroïne. Son face à face avec Ilya, parrain local à l'allure de rhino bodybuildé qu'elle a bien connu jadis, lors de la fête qu'il donne dans sa superbe propriété, est le genre de tour de force discret dans un film qu'on ne voit pas tous les jours. Pour lui, la fin des années 90 était comme une "fête sans fin". Pour Veska une période horrible où elle ne pouvait pas "aller à une seule soirée sans se faire troncher".
L'AVENTURE REVEE partait comme un film de gangsters, mais le film serait plutôt comme un genre de "rape-and-revenge-movie" (genre dégueulasse à souhait) traitée de manière douce. Dans la scène de fin de "party" où Veska tente de sauver la jeune Maria d'une sale affaire qu'elle a senti venir de loin, il faut voir comment, dans cette ambiance de viol et d'alcool, elle se sert du revolver qu'elle a retrouvé, justement, dans un hôtel abandonné jadis fréquenté par des trafiquants et des proxénètes.
Et puis il m'a fallu un temps pour démêler pourquoi la scène de la rencontre entre Saïd et Ilya (Suleyman Letifov et Stoicho Kostadinov, mais quelles gueules ces deux-là !), jadis meilleurs amis du monde, frères d'armes et de fiesta, l'un à peu près rangé des voitures, l'autre seul au monde tout en haut de la chaine alimentaire qu'il s'est lui même créée, comment cette scène en apparence anodine était le vrai geste de revanche du film. Elle fait écho d'une manière parfaite aux séquences de retrouvailles entre De Niro et James Woods dans IL ETAIT UNE FOIS EN AMERIQUE (un ancien malfrat devenu un pas-grand -chose, un autre qui a obtenu tout ce qu'il a voulu et qui n'a plus rien à espérer), film immense s'il en est mais dont la misogynie violente et sans complexe a toujours posé problème.
Voici donc l'aventure rêvée du titre: laisser aux femmes le droit de raconter elles mêmes ce dont les hommes se flattent et que, comme tous les souvenirs rabâchés, l'aveuglement et la vantardise ont pris le temps d édulcorer.
Ce n'est pas rien un film pareil et en d'autres temps, qui pour imaginer l'histoire de Max et Noodles racontée par Carol et Deborah (Tuesday Weld et Elisabeth McGovern dans le film de Leone) ?
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