Cela pendait au nez du grand mélo historique depuis un moment et ça y est, enfin, le cinéma à grand spectacle s'est accaparé le grand narratif du peuple palestinien, depuis la nakba de 1948 jusqu'à notre sinistre aujourd'hui. Nous aurons versé des larmes devant La liste de Schindler, Le fils de Saul, la série Holocauste et d'innombrables fictions pour nous faire ressentir l'horreur de la shoah mais il nous manquait un film qui nous accroche de la même manière pour nous parler de ça.
L'histoire a beaucoup documenté et documente toujours, au fil des drames humains et du comptage des victimes, ce qu' Israël et ses sponsors occidentaux font subir aux Palestiniens depuis leur installation sur leur sol. En plus des 700000 exilés de force de la fin des années 40, il s'agit de dénombrer le nombre de morts, de prisonniers, d'humiliés, de bombardés, une litanie qui ne s'arrête plus et qui, de nos tristes jours, se retrouve propulsée à une vitesse folle par la sauvagerie des porcs du Hamas d'un côté et la violence aveugle des porcs de l'extrème-droite israëlienne de l'autre.
Dans La liste de Schindler, ce grand spectacle lacrymal tant honni par Jacques Lanzmann et bien d'autres, il y avait tout de même cette attention portée à la force des chiffres qui était la véritable obsession d'Oskar Schindler et semblait être aussi celle de Spielberg: sauver le plus de Juifs possible, gonfler un peu plus la liste des ouvriers qui seront ainsi sauvés des fours, s'avouer vaincu enfin en regrettant de ne pas les avoir sauvé tous.
Israël depuis toujours applique une politique militaire et policière qui n'est rien d'autre qu'une loi du talion à la puissance 10: pour chacun de mes morts, je t'en prendrai 10. Depuis le 7 octobre 2023, ce n'est plus "oeil pour oeil" mais plutôt "un oeil pour 10000" et s'il y a en a toujours pour nier ces chiffres en faisant fondre les vrais coupables dans la masse, s'ils ont pignon sur rue ceux qui affirment qu'il n'y a pas d'innocents à Gaza comme il n'y a jamais eu de camps de concentration pour d'autres, c'est qu'Israël pratique à son tour une politique de broyage, de déshumanisation et d'effacement que chaque bribe d'information infirme pourtant chaque jour un peu plus.
Ce qu'il reste de nous raconte avec précision que cette politique a été employée par Isräel dès le début. Les soldats de Tsahal y sont montrés dès l'occupation de Jaffa où vit la famille de Sharif comme les clones de ceux qui humilieront, dans une des scènes les plus fortes du film, son fils Salim devant son propre enfant. Comme ils seront ceux qui abattront le jeune Malek lors d'une manifestation 10 ans plus tard.
L'histoire a beau tenir une comptabilité morbide des victimes d'un côté comme de l'autre, la balance penche tellement qu'on se demande quand même pourquoi cela dure, selon un système qui n'a pas bougé d'un pouce depuis la naissance d'Israël.
Il y a dans le film de Cherien Dabis, en plus de cette relation fidèle de l'histoire du peuple palestinien, une séquence-clé qui trouve un "presque" écho aux préoccupations de Schindler et de son comptable (justement !) incarné par Ben Kingsley: combien peut-on sauver de Juifs ? Lorsque Salim et sa femme Hanan apprennent la mort cérébrale de leur fils et acceptent qu'on lui prélève les organes, Salim se livre à un calcul qui semble lui faire perdre la raison: si le corps de Salim est destiné à sauver la vie de 5, de 6 êtres humains et que cela sauve un futur soldat de Tsahal qui tuera 5, 10, 15 Palestiniens, à quoi aura donc servi ce sacrifice ?
Bonne petite claque aux très mauvaises odeurs qui ont la vie dure à propos du culte musulman, c'est un responsable religieux qui saura trouver les mots pour aider Salim à trouver sa "voie d'humanité" qu'il était en train de perdre dans sa douleur.
Le film déploie la force tranquille d'un style très académique qui s'offre une seule coquetterie de construction un peu inutile (cela débute avec une manifestation en Cisjordanie qui s'achève sous les balles avant de partir en flash-back en 1948) mais sait maintenir la note tout au long de ses 2h30.
A noter aussi les interprétations poignantes de Cherien Dabis elle-même (derrière et devant la caméra donc) dans le rôle d'Hanan et des Bakri père et fils, réunis ici pour la dernière fois. Très beau film.
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