lundi 29 décembre 2025

Le retour de Kleber Mendonça Filho, Orson et un cow-boy déprimé.


 Et parmi toutes les jolies choses qu'on s'est promises entre deux verres de champagne, celle-ci: entre une nouvelle injonction à modérer ma consommation d'alcool, de me trouver un travail sérieux et surtout de bien m'épiler les sourcils plus régulièrement, la réactivation de mon RongeMailleBlog.

Avec, pour retourner aux affaires et avant de donner ma liste des 10 meilleurs films de l'année que le monde entier attend en se rongeant les ongles, un point sur un des meilleurs justement, L'agent secret de Kleber Mendonça Filho.

Six ans après son implacable Bacarau sorti juste avant l'élection d'un certain Bolsonaro, trois ans après son très beau Portraits fantômes dans lequel il rendait hommage à sa ville, Recife, on retrouve le cinéaste tel qu'on l'avait laissé, bien campé sur ses convictions politiques, amoureux de la narration cinématographique et surtout, - surtout -, surprenant encore par de saisissant pas de côté lorsqu'il insère par exemple l'effroi suscité par la sortie d'un blockbuster américain (Jaws en 1977) au climat irrespirable causé par la dictature militaire. Ou de s'offrir une partie de video-game idiot, mais très drôle, en compagnie d'une jambe coupée retrouvée dans le ventre d'un requin qui tabasse des partouzeurs dans un parc à tapins.

Je vous jure que c'est vrai.


Pas de grand cinéma-dossier à violons à la manière d'un Walter Salles, mais le portrait d'hommes et de femmes traqués d'un côté et de nervis puant de l'autre, à peu près les mêmes que ceux qui, dans Bacarau, chassaient le paysan pauvre et réfractaire au fusil à lunette. C'est quand même dans les films de Mendonça Filho que l'on croise les plus parfaites incarnations d'ordures fascistes, et l'Amérique du Sud a beaucoup de choses à nous en raconter, qui a en plus le mauvais goût depuis ces années-là d'en réélire quelques sinistres clones au gré des crises traversées.

Ici, un bien joli prototype de fumier, capitaine d'industrie raciste, sexiste et qui ne doute de rien (c'est à ça qu'on les reconnait), à qui Marcelo va mettre des bâtons dans les roues et beaucoup énerver.

Sans parler du contenu politique qui me ravit et que je vais mettre maintenant de côté, parlons cinéma car là, c'est de toute beauté. Outre qu'il laisse toujours le doute planer sur certains ressorts de l'histoire (Marcelo se cache mais de qui, et pourquoi ? L'agent secret est un titre assez ironique qui nous dirige sur la piste Le Carré alors que pas du tout), le scénario parsème son intrigue somme toute classique par de surprenantes trouées que le film laisse le soin au spectateur de remplir tout seul. La mort de la femme de Marcelo par exemple, d'"une grave maladie" quand tout à coup un personnage lâche qu'elle n'était "jamais malade".


Un cinéma qui nécessite toute l'attention du spectateur, donc. Qui ne le prend pas pour un idiot.

Côté mise-en-scène c'est du costaud. Dès la première séquence dans cette station-essence nous est posé toute la tension, le contexte politique ainsi que la légèreté de façade du héros (excellent Wagner Moura, prix d'interprétation cannois pas volé), pour un moment qui oscille entre inquiétude, violence et vacuité du quotidien.

La grande scène de la poursuite du tueur dans les rues de Recife n'est pas filmée avec les pieds non plus.

Mais ce qui étonne le plus et m'a personnellement ravi plus qu'autre chose, c'est de voir ce grand cinéaste oser de nouveaux mariages de tons et mettre souvent sa routine en danger. Il n'est quand même pas commun de penser tour à tour à Kafka (le job de façade de Marcelo dans ce "commissariat" qui n'en est pas un et où se déroule d'entrée une scène terrible), à Quentin Dupieux (une jambe pourrie qui saute sur les prostitué(e)s qui ont le cul à l'air) et à Scorsese (un cadavre liquidé dans un coffre passé au jet le lendemain matin).

A mon avis un très grand film par un très grand cinéaste que je ne peux m'empêcher de rapprocher du dernier Paul  Thomas Anderson, un cinéma archi-maitrisé qui pourtant se lâche la bride pour partir vers des contrées risquées, inexplorées, inconnues, quitte à dérailler des fois... Allez les gars, moi je vous suis.

A noter qu'en plus de toutes ses qualités, L'agent secret est paré d'une bande originale pop tropicale délicieuse.

Petit interlude:


Ma tendre et douce m'a offert pour mon Nowel My name is Orson Welles, riche bouquin publié par La Table Ronde en écho à une expo à la Cinémathèque qui retrace tout le parcours du monstre sacré.

Détail qui ne trompe pas, je n'en étais pas à la moitié du livre que les auteurs n'en avaient pas encore fini avec Citizen Kane et les Amberson, tant il n'oublie pas les années de création théâtrale et radiophonique qui lui avaient taillé une sacrée réputation. Le livre insiste beaucoup sur cette image: que Welles est un auteur trop imposant pour rentrer dans sa propre filmographie, une idée que j'aime bien.

Le livre ne parle pas que cinéma et s'attarde beaucoup sur sa carrière d'avant Kane et là, on lit des choses sidérantes. Outre sa précocité proverbiale, son abattage, sa prestance, on y lit ses années d'apprentissage à Dublin, ses premiers coups d'éclat à NY dont un Macbeth vaudou avec une compagnie d'artistes de Harlem (et de sorciers du Dahomey !) qui vaut son pesant de pistaches.

Pour ne pas perdre le rythme et au lieu d'aller faire connement un footing dans la forêt et dans le noir, je me suis refait Citizen Kane et Mr Arkadin dans la foulée, pour voir.


Le premier me sidère toujours autant (à 24 ans  vraiment ? cette structure, ce News on the march!, les effets d'ombre de Gregg Toland) avec tout de même cette réserve de taille, comme pour Griffith ou Eisenstein entre autres: comment expliquer aux petits nouveaux que ce film est important et qu'il a tout bouleversé en son temps ?

Quand à Arkadin j'ai bloqué. Je l'ai presque revu comme un mauvais remake de Kane, une variation ratée du Troisième homme aussi, une incarnation boursouflée et surjouée de l'Homme-Mystère qu'il aura voulu être toute sa vie.  Le livre se penche justement sur la destinée contrariée du film, tellement charcuté, refait et remonté que quasiment chaque pays disposait, de sa propre version. Mais peut-être que deux Welles dans le même mouvement, c'était trop.

Je reviendrai sans doute sur cette lecture pas encore achevée car le destin du bonhomme déborde tellement de partout qu'il y en a presque trop à dire: Welles s'amusait d'ailleurs à en rajouter pour mystifier son monde. Cet artiste génial (terme pour une fois pas du tout galvaudé) qui s'était fait la réputation de ne jamais vouloir terminer ses films était un type sans concession qui préférait ne pas rendre ses films aux producteurs plutôt que de les voir défigurés, comme cela lui était arrivé trop souvent. Et des producteurs, il en aura ruiné quelques uns.


Autre film vu en salle, juste avant le gros morceau de Mendonça Filho, Rebuilding de Max Walker-Silverman, petit bout d'Americana qu'aurait pu réaliser une Chloe Zhao à ses débuts. L'histoire de Dusty, jeune cow-boy sans boussole après avoir vu son ranch et son domaine partir dans  les flammes, quelque part au fin fond du Colorado.

Ce grand dadais de Josh O'Connor incarne ce personnage taiseux, regard perdu et démarche lente de grand héron voûté, et le film ne raconte pas grand chose si ce n'est une hésitation entre s'en aller refaire sa vie ailleurs, ou rester près de ses racines (son ex, sa petite fille, la propriété familiale, la tombe de ses parents, de nouveaux amis d'infortune). 

Même les cow-boys ont du vague à l'âme parfois.

Pour attachant qu'il soit, Rebuilding ne déroge pas un seul instant à sa feuille de route dépressive mais tranquille. 1h30 de panoramiques sur le désert et des forêts de conifères cramés sur le tempo d'un gratouillis de guitare country simili Ry Cooder, le temps de s'attacher quand même à une foule de personnages tous plus gentils et attachant les uns que les autres. 

Ce qui n'est pas beaucoup mais bien assez pour passer un bon moment.





dimanche 5 novembre 2023

THE OLD OAK, tête dure et ventre plein.



 Sur Ken Loach on aura bientôt fini de tout dire, et il n'est pas sûr que le vieux chêne du cinéma britannique en ait encore beaucoup à nous raconter non plus. Tant pis, et même si notre bonhomme a bien voulu annoncer que The old oak serait sans doute son dernier film de fiction, peu attiré par le reste des sorties actuelles je suis allé jeter un oeil à son dernier opus, quand même.

Certainement pas son meilleur film même si le cinéaste nous assène d'entrée quelques leçons de mise-en-scène: son incipit avec ce montage de photographies que Yara est en train de prendre à son arrivée en car, avec d'autres réfugiés syriens, dans ce village perdu quelque part dans les environs de Durham, en est le meilleur exemple. The old oak est donc l'histoire d'une adoption, celle de familles de migrants par une communauté du nord de l'Angleterre abimée par la crise, le genre de celle que Loach a déjà filmé cent fois. 

Les yeux encore brouillés par les larmes que le film nous arrache de force lors de ses dix dernières minutes, on en ressort renforcé dans ses propres convictions quant à la nature humaine et vers où le monde se dirige tout droit (dans le mur), et surtout dans celle que le vieux cinéaste n'a pas dévié d'un pouce dans ses principes éthiques. A une journaliste qui lui demandait récemment s'ils commençaient, Paul Laverty et lui, à concevoir ses histoires selon un angle romanesque ou politique, le réalisateur de My name is Joe faillit perdre son sang-froid: mais bon sang, quoi qu'on filme, on en arrive toujours à parler politique !


Loach est fait de ce bois brut dont on ne fait pas les tiroirs Ikea. The old oak confirme tout ce que l'on savait déjà de lui: qu'il n'y a personne pour filmer comme lui des engueulades au pub ainsi que les élans d'empathie dont ses personnages sont bien souvent capables. Avec cette capacité à employer des acteurs non professionnels dont les attitudes ne s'inventent pas dans les cours d'art dramatique (Dave Turner, ancien syndicaliste et ex trimard aux vies multiples ici en patron de pub pouilleux qui accepte d'utiliser son arrière-salle en réfectoire collectif), cet art de faire respirer des rues toutes entières au rythme d'existences délabrées.

Là où on est surpris, et même assez déçu, c'est cette propension soudaine à jouer sur la corde tire-larmes en pinçant très fort dessus: le coup du chien surtout,  comme les dix minutes finales (heureusement prolongées par une belle scène de liesse et d'unité) qui nous montre un cinéaste soudain pressé d'émouvoir alors qu'il a toujours su (comme Eastwood, autre vieux cabot cher à nos coeurs), nous faire trembler le menton en un tour de main, avec autrement plus de classe.


Quoi qu'il en soit, et comme c'est sans doute la dernière fois que nous pouvons voir un nouveau Ken Loach, posons-nous cette question, fort simple: qui maintenant pour filmer les restes de la classe ouvrière broyés par le système, qui pour s'acharner encore à nous montrer ses injustices et l'indifférence sans coeur des puissants ? Et je ne parle d'un ou d'une cinéaste qui ferait de temps à autre un film "engagé" sur les gilets jaunes, les centres de rétention ou la main-mise des ultra-riches sur nos existences, mais passerait toute sa carrière de cinéaste à ne filmer que cela ? 


Ce que nous raconte The old oak est fort simple; une fois balayés les soupçons, la peur et les préjugés, des misérables décident d'aider des misérables venus d'ailleurs, et cela serait une utopie parfaite et enfin réalisée sans l'intervention de trois connards, pas les moins bruyants (un petit coup sur la gueule des réseaux sociaux en passant, très bien). A deux doigts d'un rêve, pas tout à fait gâché (le film est au fond plutôt optimiste), mais presque... 

Ken, vieille tête de mule, tu vas nous manquer.

dimanche 29 octobre 2023

LE REGNE ANIMAL, on est mal.



Dans le premier film de Thomas Cailley, Les combattants, le personnage incarné par Adèle Haenel s'entrainait à survivre à la fin du monde qui selon elle n'allait pas tarder à advenir en éprouvant son corps de jeune femme aux méthodes commando. Voilà un cinéaste qui a de la suite dans les idées, et que l'expérience collective des confinements de 2020 et de la pandémie a apporté de l'eau au moulin de son projet d'écriture: raconter une autre histoire de catastrophe globale en imaginant un monde où une bonne partie de l'humanité se transformerait en bêtes.

De ce postulat fort simple, une belle idée de science-fiction au croisement de la série The leftovers (un dixième de la population s'évapore un beau jour sans crier gare) et de L'ile du docteur Moreau (un devenir-animal possible ici sans même le concours de l'homme) qui n'oublie pas les quelques règles de base de ce genre de film: prendre son sujet au sérieux d'abord, et tout emporter au rythme du grand cinéma d'aventure.

Sur ce deuxième point, Cailley fait le boulot comme un grand. D'emblée, il scinde l'espace en deux entités dissemblables, la société des hommes d'un côté et de la forêt de l'autre, avec entre les deux ce sas impossible qui serait l'espace d'un confinement forcé (les humains en phase de mutation hospitalisés  dans des centres médicaux spécialisés) d'où les créatures sont parquées de force et s'échappent à la moindre occasion. A cet accident de la nature vient s'en ajouter un autre: celui provoqué par une tempête durant laquelle des dizaines de bestioles prennent la clé des champs dont l'épouse de François (Romain Duris, vraiment excellent), qui est en train de se transformer en quelque chose de griffu, de poilu, et d'un peu agressif (elle a attaqué Emile, son propre fils).


Il a surtout l'excellente idée de transplanter le feu de l'action en milieu rural, dans un Sud-ouest qu'il connait bien avec ses fêtes votives, son esprit festif et chasseur où on sait comment traiter les problèmes de nuisible sans faire appel à la maréchaussée. La petite ambiance de chasse à courre dans la dernière partie, juste après un moment assez dur où Emile se fait humilier par un camarade faussement sympathique et joueur, mais vrai tyran harceleur, offre au film son tirant d'adrénaline que les films de genre américains ne savent plus inoculer à leurs grandes scènes d'action depuis longtemps.

C'est drôle, mais les effets spéciaux ont beau être parfois un peu cheap, lors des scènes avec l'homme oiseau notamment, elles émeuvent mille fois plus que les embardées en plein ciel de l'Angel torturé des X-men, autre pauvre petit gars ailé et malaimé qui avait du mal à assumer sa nouvelle nature. Thomas Cailley s'est longuement expliqué sur ce refus obstiné d'avoir recours au tout numérique, et on ne saurait trop l'en remercier: ses bestioles aux nouvelles écailles et aux grotesques tentacules, aux profils simiesques ou aux physionomies impossibles sont mille fois plus frappantes que n'importe quel tour de passe-passe de Dr Strange. 


Il y a quelque chose à palper, à toucher presque, à sentir dans ses corps qui nous rappellent à notre propre condition d'animal, dans un monde tout à coup privé de ses voiles cosmétiques: Emile qui dit à son père qu'il devrait se prendre une douche avant qu'ils ne tombent dans les bras l'un de l'autre, hilares. Emile qui dit à sa petite copine qu'elle "sent bon" justement parce qu'elle n'a pas pris la sienne. François qui dit à son fils qu'il le trouve beau, avec son nouveau profil de jeune prédateur.

Dans Le règne animal, cela sent le fauve peut-être mais cela respire à fond le cinéma très politique. Si l'on pense très fort à la pandémie que tout le monde a subi, on peut aussi penser aux centres de rétention où sont astreints à résidence tous ces migrants qu'on ne saurait voir, aux descentes policières dans les ZAD pour y déloger tous ces punks qui empêchent l'exploitation des espaces naturels et, bien sûr, à notre capacité à devenir autre chose que de simples hommes ou de simples femmes. 


Tout cela fait que Le règne animal possède un sous-texte presque plus rentre-dedans que les brûlots les plus politiques signés John Carpenter ou George A. Romero. Le jeune cinéma français fantastique aime à flirter avec le monde animal depuis un moment (Jacky Caillou, Teddy...) mais on est heureux de le voir travailler aussi fort, et de front, une matière aussi sociétale, tellement d'actualité.


Le film de Thomas Cailley n'est pas parfait, il possède des longueurs, ses moments un peu lourds, mais il faut saluer son aplomb face à un sujet aussi radical, comme ses échappées intrépides où au beau milieu d'une scène d'action presque drôle par exemple (Adèle Exarchopoulos plongeant tel un rugbyman par-dessus un étal de fruits et légumes pour plaquer au sol un jeune fuyard mutant), la course folle s'arrête pour s'attendrir sur un jeune garçon pangolin effrayé, blotti dans un coin, qui s'enroule dans sa carapace. C'est fou comme parfois, un plan suffit à tout dire.

Thomas Cailley a ses obsessions. Il a peur de l'avenir, aime la nature et se méfie des uniformes, c'était déjà dans Les combattants. Tout cela me le rend très sympathique. On espère qu'il saura nous envoyer d'autres fables à l'avenir. Et plus qu'un film tous les 9 ans...



dimanche 22 octobre 2023

LE PROCES GOLDMAN, la vérité est ailleurs.


 

On ne l'a pas encore aperçu que, déjà, il casse les pieds à tout le monde. Ses avocats se lisent les lettres que leur client, Pierre Goldman, leur a adressé quelques jours avant le procès en appel qui doit se dérouler à Amiens. Scène magistrale où se dessine déjà toute la duplicité agaçante de ce drôle de personnage qui s'adresse à Georges Kiejman avec un fiel tout orné de précautions oratoires, et déroule au contraire un laïus presque grossier à son endroit dans une autre lettre. Il veut se débarrasser de ses avocats puis se ravise. Kiejman et ses associés vont devoir sauver de la perpétuité un homme aussi intenable qu'une savonnette.  

La difficulté de défendre un accusé pareil, qui refuse de se taire et parait suffisamment sûr de ses talents de bretteur pour en découdre tout seul est partout présente dans Le procès Goldman. Il n'a aucune confiance dans la justice française, il se méfie même de Kiejman qu'il qualifie par ailleurs de "juif de salon", il se dit lésé par les procédures policières, traite le procureur général de larbin fasciste, affirme que la police française est raciste bref, fournit tout l'attirail du parfait gauchiste énervé et sûr de son fait.


Depuis Saint-Omer d'Alice Diop sorti l'an dernier, on assiste à une résurgence du film de prétoire en France, jusqu'au récent Anatomie d'une chute et même le dernier Breillat qui bifurque in extremis avant de s'y embarquer. Cet intérêt soudain pour ces lieux où les vérités se décident et les individus sont décortiqués offrent toujours cette conclusion presque absurde que plus elle est fouillée, plus la réalité nous échappe. 

On connait l'épopée du procès de Pierre Goldman, sorte de pop-star de l'ultra-gauche biberonnée au sein de la révolution cubaine et du printemps de Prague et d'un background familial difficile à assumer pour lui, qui se rêvait en héros de la Révolution alors que ses propres parents, piliers des réseaux de la résistance lyonnaise durant l'occupation en étaient, eux, de véritables. On a fini aussi par cerner ce personnage pétaradant et grossièrement raconté par les médias de l'époque, de gauche comme de droite comme le fruit de son propre imaginaire romantique, malmené par une psychologie pour le moins fragile, qui se rêvait en Che mais fut surtout un braqueur de merceries.


Sans savoir si le film de Cédric Kahn s'adosse correctement à la réalité de ce procès mouvementé, on est tout de même heureux de retrouver en pleine forme un cinéaste qui m' avait quelque peu navré avec son précédent Fête de famille, qui ressemblait en tout point à du Assayas en très petite forme. Le réalisateur de Bar des rails et de Roberto Succo nous revient avec cet oeil incisif et précis qui ici quadrille les possibilités filmiques d'une salle de tribunal, - sans  quasiment jamais en sortir - en s'appuyant surtout sur le jeu tout en contrastes des parties au combat: jeu théâtral et phrasé presque pompier pour la partie civile et l'accusation (Nicolas Briançon et Aurélien Chaussade), parlé direct et parfois faussement hésitant, peu autoritaire, de Kiejman et du juge (Arthur Harari et Stéphan Guérin-Thillier) et, au milieu ou plutôt à l'écart, un Arieh Worthalter extraordinaire en Pierre Goldman tantôt affaissé sur lui-même, tantôt dressé comme un coq de combat. Il faut voir comment le comédien le joue et comment Cédric Kahn le filme: comme un corbeau dans sa cage, jaugeant son auditoire avec ce regard parfois halluciné qui semble tantôt tout comprendre, et parfois rien du tout.



Kahn filme surtout ce tribunal comme une arène aux strates idéologiques bien rangées: les "rouges" derrière Goldman qui applaudissent aux bons mots de l'accusé, souvent très cabot, ses amis antillais au fond de la salle, les représentants de la pj juste devant eux, la famille et les proches au premier rang. Devant aussi, muettes et comme oubliées, les familles des assassinés. Chaque rangée détenant sa propre vérité sur ce drôle de gusse. Il est d'ailleurs curieux que tous les témoins appelés à la barre aient l'air de n'avoir absolument rien vu (certains aveuglés par leur racisme primaire, ou ces policiers perdus dans des procédures qui s'avèrent avoir été bâclées).


Intéressant d'avoir réactivé cette figure d'une autre époque, les années 60/70 où les clivages étaient ailleurs mais pas moins marqués qu'aujourd'hui. Voir Le procès Goldman quelques jours après les exactions du Hamas en Israël, qui ont rappelé même aux Juifs de France qu'il existait encore des gens pour souhaiter leur mort, nous fait mieux comprendre de quoi les obsessions - et la folie sans doute -de Goldman était constituées. D'une peur que celles et ceux qui les avaient pourchassé et contre qui ses parents s'étaient battus étaient toujours là, cachés dans les arcanes de l'Etat, de la justice, de la police, dans l'âme même du Français moyen et que cette peur du Juif traqué, contre qui on pouvait monter n'importe quelle machination, était toujours dans les rouages inconscients du pays. 

Les termes employés par quelques témoins douteux à l'égard de Goldman ("sale crouille", "moricaud") renvoient à d'autres terminologies, plus modernes, qui ne s'adressent plus à la même catégorie de personnes, - le curseur de l'intolérance a bougé, à ces figures de têtes de turcs s'en sont rajoutées d'autres -, mais la mentalité reste la même.


Le film a le mérite de montrer un Pierre Goldman pour le moins équivoque "jouer" avec cette obsession, sachant que son obsession de la persécution comme sa paranoïa surjouée recelait, comme tout paranoïaque le sait bien,  sa part de vérité.  

C'est drôle, mais Cédric Kahn qui me convainquait plus ces derniers temps pour ses talents de comédien que de cinéaste, fait ici appel à un autre cinéaste, Arthur Harari (très bon) pour y jouer un rôle important. Laetitia Masson y a aussi un petit rôle. Son passage de l'autre côté de la caméra lui a apporté une assurance en terme de direction d'acteur ici assez fulgurante: tous les interprètes y sont impeccables, Arieh Worthalter en tête. 

Sans oublier l'immense Jerzy Radziwilowicz, l'ancien comédien fétiche de Wajda, vu aussi chez Godard ou Kieslowski, qui en père de Goldman offre l'intervention la plus bouleversante de ce film de prétoire plus engagé qu'historique... qui nous rappelle surtout que la vérité d'un homme, après Anatomie d'une chute qui ne disait pas autre chose,  n'est pas celle qui se décide en ces endroits solennels (Goldman revint plus tard sur le meurtre de la pharmacie) et que certaines sentences peuvent tomber d'ailleurs (Goldman sera assassiné 3 ans après sa sortie de prison).



dimanche 15 octobre 2023

LES FEUILLES MORTES, couchés les damnés de la terre.


 Dans quel monde trouve-t-on encore des cinémas où l'on projette un Jarmusch de 2019, Pierrot le fou, Le trou de Becker, L'argent de Bresson et Rocco et ses frères ?  Dans quel univers, le vendredi soir, on peut aller boire des coups et draguer un peu lors de soirées karaoké et y chanter un bon vieux rythm'n'blues, une chanson traditionnelle finnoise ou un lieder de Schubert ? Dans quel cinéma les personnages écoutent les nouvelles sur la guerre en Ukraine sur de vieux postes radio et sont obligés de louer un ordinateur dans les cafés pour aller sur le site de leur Pole Emploi ?

Ennemi juré de la modernité, Kaurismäki est en revanche l'éternel soutien des damnés de la terre. La Finlande d'en bas vs la Finlande d'en haut (enfin, pas très haut quand même), avec ici des contremaitres de chantier pourris, des patrons de pub dealers et malpolis, des responsables de magasin nazifiés par le système et leur fidèle "collaborateur"; le vigile bas du front qui cafte pour une barquette de lasagne périmée retrouvée au fond d'un sac.

Le monde moderne vraiment, pas un truc pour lui.


On parle d'une trilogie pour ce nouveau film du maitre finlandais, et franchement je ne vois pas quels sont les deux autres films dont on parle. Tout ce que je sais, c'est que c'est un film de Kaurismäki, le cinéaste à la filmographie la plus rectiligne du monde. Kaurismäki, c'est un système si on veut, une manière de filmer bien particulière, des tics de mise en scène peut-être, mais tout cela procède d'une telle rigueur et, -osons le mot même s'il est bien usurpé ailleurs - d'une déontologie humaniste qui repose sur quelques solides principes: émouvoir sans appuyer sur le tire-larmes, faire rire sans se moquer, dénoncer sans en faire des tonnes. 

Son décorum tout dépouillé participe depuis toujours de cette manière de faire: un mur grossier, quelques affiches, des personnages accoudés à une table dont les silences sont éloquents et les mots importants. On ne parle pas pour ne rien dire dans un film d'Aki, on ne se lève pas de table ou de son lit sans une bonne raison non plus.


Deux abimés de la vie: Ansa, jeune femme timide qui accumule les boulots merdiques et possède le plus charmant clignement d'oeil du monde (Alma Poysti) et Holappa (Jussi Vatanen), ouvrier sidérurgiste alcoolique qui déprime à force de boire, et boit parce qu'il déprime. Pendant que le copain de l'un tente de draguer la copine de l'autre, le regard de ces deux-là se croisent, ça fait tilt mais ils vont mettre un bout de temps avant de se rejoindre complètement.

Les trésors de mise-en-scène employés ici pour raconter les chagrins de l'une (le téléphone qui ne sonne pas), la malchance de l'autre (un numéro noté sur un bout de papier qui s'envole), la ténacité de ses égarés qui se cherchent et ne trouvent que des traces de l'autre, comme ce tas de mégots devant le cinéma où il s'étaient vu la dernière fois, tous les "trucs" de Kaurismäki enchantent cette banale histoire d'amour et de lose comme seul lui sait le faire.




Ce dernier plan, génial, qui s'appuie sur un nom ("Chaplin"), un chien et deux personnages qui s'éloignent battent le rappel d'autres histoires, intemporelles elles aussi et solidement ancrées dans la mémoire collective. C'est tout de même quelque chose d'être le digne héritier d'Ozu, de Bresson et de Chaplin sans en avoir l'air, d'avoir si bien compris toutes leurs leçons et d'en rendre ce cinéma si simple, et tellement éloquent.

Comme je l'aime, cet homme.

mardi 10 octobre 2023

L'ETE DERNIER, l'ange exterminé.



 On ne va jamais voir un film de Catherine Breillat la fleur au fusil, en se disant qu'on va passer un bon moment. Malaisant comme disent les djeunes, son cinéma a toujours été constitué de ces petits riens issus de la plus triviale banalité, des petits riens poussés à bout par l'insistance vétilleuse de cette drôle de dame à nous montrer la face sombre de la féminité. Breillat n'a jamais été récupérée par le féminisme moderne, - c'est heureux pour elle - et, irréconciliée pour toujours avec les tenants d'un cinéma naturaliste qu'elle ne fait que mimer et les idéologues qui n'ont jamais su comment la récupérer, il s'agit toujours de bien faire gaffe à ce qu'elle nous montre avant d'en causer.


Signe qui ne trompait pas, au joyeux concert de coincés du cul et du grand écran qui ont encore une fois mitraillé cet Eté dernier, les mêmes se sont adjoint cette fois pas mal de commentaires à chaud qui portaient le film aux nues. A cela une explication sans doute: jamais Breillat n'a aussi bien filmé qu'ici, renforcé par la travail extraordinaire de sa chef-opératrice Jeanne Lapoirie, décisif lorsqu'elle filme les approches collé-serré entre Samuel Kircher et Léa Drucker, qui ont l'air dès leurs premiers plans ensemble de s'effleurer et de se chercher la bouche avec avidité.

Le cinéma de Catherine Breillat s'en retrouve tout changé: robes d'été et baignades au lac, apéros sur la terrasse et farniente dans l'herbe, on n'est plus ici dans la provocation frontale et son insistance à ne nous montrer que du beau cache un vice, bien entendu, qui n'est pas celui qui se retrouve posé là, juste sous nos yeux.


Il s'agit donc de l'histoire de la liaison entre une quadra et son beau-fils qui s'installe chez son père pour la première fois. Maison de campagne, chalet de villégiature, merco décapotable, les deux filles adoptives inscrites au poney et au judo, madame est juge aux affaires familiales et boit du vin blanc, monsieur est dans les affaires, a des déboires avec le fisc et boit du whisky japonais, tout cela est raisonnablement bien friqué et tient la corde niveau bonheur et affections partagées.


On a parlé de Théorème pour parler du dernier Breillat, et il y a effectivement quelque chose de cette figure d'ange exterminateur dans le personnage de Théo (c'est un gosse difficile qui a des comptes à règler avec son père et qui ne fait rien pour être aimé) sauf que les temps ont bien changé et que le monde laissé en cendres après le passage de Terence Stamp chez Pasolini, celui du monde de la grande bourgeoisie révélées à elle-même et détruite par le passage de la passion sexuelle a laissé la place à cette contre-utopie fatale qui ramène tout le monde dans ses pénates, et laissera comme cramé une seule figure, celui qui n'avait rien à foutre là.


Le scénario de L'été dernier et chafouin: il joue du statut et de l'expérience professionnelle d'Anne (formidable Léa Drucker) qui ne cesse d'être confronté au déni et au mensonge dans son travail et sait donc parfaitement comment composer et sauver sa tête lorsque la tempête déboule. Les personnages de la soeur d'Anne (Cotilde Courreau) et du père de Théo (Olivier Rabourdin) ne sont pas mal non plus. C'est comme dans ces romans cruels d'E.M. Forster ou de Thomas Hardy, dans lesquels tous les coups sont permis pour que les plus forts restent à leur place, et les manants tout en bas, quitte à les annihiler.

Ce rapport au romanesque britannique du XIX° siècle n'est d'ailleurs pas fortuit: un dernier coït pour la route dans la réserve à bois au fond du jardin fait irrémédiablement penser à Lawrence, of course, et si l'amant de notre Chatterley est ici le révélateur de la vilenie des chatelains, il en va de même du mari trompé qui dans le roman, impuissant,  encourageait cette liaison, et ici s'efforce de ne plus la considérer puisque source d'ennuis: ce fondu au noir sur la chambre à coucher des époux où n'est plus visible, à la fin, que la lueur d'une alliance en or, et le plus beau paraphe qu'on pouvait apposer à la fin de ce conte immoral..


Catherine Breillat continue donc à briser nos illusions romantiques sur la passion amoureuse ainsi que la justice et le partage des risques en amour. Ne comptez par sur elle pour rassurer ni flatter l'air du temps. Sa ténacité comme son refus d'obtempérer à la gentillesse font de cet ultime conte cruel, sans doute un de ses plus beaux films, une réponse à l'idéologie matérialiste qui domine et ne fait plus semblant de se cacher, un peu partout: du sexe à consommer, de l'argent à engranger ("cette histoire m'a coûté une blinde, souligne d'ailleurs Anne à son beau-fils), une position sociale confortable à sauvegarder coûte que coûte et pour le reste, on s'en fout.

mercredi 27 septembre 2023

N° 10, des Dieux et des clous.

 



Il va falloir attendre le début de l'année prochaine pour que Bruno Dumont recolle son pied dans le cul du bon sens cinématographique (là-dessus, je vous invite à aller jeter un oeil sur la bande-annonce de son Empire, ça promet), mais il y a quand même Alex Van Warmerdam en attendant. Artiste pluridisciplinaire, musicien, peintre, plasticien et cinéaste à ses heures, le Batave est lui aussi un empêcheur de filmer en rond qui n'a pas peur de grand chose, si ce n'est de marcher dans les clous et de rouler dans le bon sens.

Van Warmerdam, c'est l'auteur du fabuleux Borgman (2013), "home invasion" stoïque et très politique qui préfigurait d'une certaine manière le Parasite de Bong Jon Hoo (un film qui commence avec un étrange clodo à poil qui vient observer un riche couple dans leur riche villa lorsqu'ils dorment) et de l'incroyable Peau de Bax (2015)polar camouflé dans les polders où des malfrats aux motivations étranges se tiraient dessus à travers les hautes herbes. 



Rien ne ressemble à un film d'Alex van Warmerdam, pas même un autre film de Warmerdam. Tout juste pouvait-on trouver quelque accointance avec son deuxième film, le célèbre Les habitants, avec le style d'un autre grand bizarre contemporain, le Suédois Roy Andersson.

N° 10 n'est pas un biopic de Maradona ou Zidane, ni celle du dixième apôtre (c'est lequel déjà ?...) c'est un film sur... euh... bon ben voilà: c'est coton à expliquer.


Disons d'abord que nous nous trouvons devant un film coupé en deux: la première partie, du pur Warmerdam, est la relation chafouine et très amusante de la répétition tendue d'une pièce de théâtre par une troupe professionnelle. Très vite se révèle un petit cénacle où tout le monde espionne tout le monde, écoute aux portes, trahit, balance et mitonne de petites vengeances. Nous avons Marius, dont l'épouse est malade, ne dort plus la nuit et n'arrive pas à retenir son texte et Günter (le N°10 en question mais ça, il ne le sait pas encore et de toute façon, c'est dur à expliquer) qui couche avec Isabel, la femme du metteur-en-scène. 

Cette première partie est un régal de découpage où affleure tout de même, au centre de cette trame boulevardière,  quelques éléments de bizarre et d'absurde tout warmerdamiens: la fille unique de Günter se demande pourquoi elle n'a qu'un seul poumon et ne tombe jamais malade, et se met alors elle aussi à espionner son père tandis qu'un autre type, absolument étranger à ce petit monde, la suit tout en observant Günter. L'intervention de ce mystérieux personnage, type sapé comme un directeur d'agence d'assurance, dans la vie de Marius pour débloquer la situation (sur ordre... d'un archevêque allemand), comme celle d'un drôle de messager s'exprimant en langue inconnue vont propulser N°10 vers un autre univers, qui n'est vraiment plus le nôtre et que je ne tenterai même pas de vous raconter.



A ce stade ne nous vient justement que la référence à Bruno Dumont, mouvance Coincoin et les z'inhumains et qui m'a laissé comme deux ronds de flan, et sur le bas-côté, avouons-le aussi. Là où le bât blesse, c'est que cette extravagante propulsion hors du réel et de la trame narrative largue sa fusée et ses occupants sans parachute, ni même l'espoir de retoucher terre un jour. Pour rigolo qu'il soit, N°10 oublie un peu le petit personnel en route et, - j'ai beau me creuser la tête depuis que je l'ai vu - omet de faire un lien entre cette première partie presque brechtienne dans ses humeurs, sophistiquée dans sa mise en place et l'épisode barré de Star Trek, à moins que ce soit de X-Files qui suit.



Le film retombant tout de même allègrement sur ses pattes au gré d'un twist final qui a ravi l'agnostique en moi comme le nihiliste qui sommeille en chacun de nous, cette apogée scénaristique iconoclaste en diable et quasi grolandienne aura fait pouffer les quatre spectateurs venus à cette séance. Personne n'est sorti de la salle entre deux, mais j'ai bien senti que c'était moins une. 

Moins qu'à un fil, N°10 ne tient peut-être que par un clou: celui que Günter en rage plante dans le pied de son concurrent déloyal sur scène et dont on se souvient lorsque ces centaines de croix et de clous, justement, sont propulsés dans l'espace comme dans un mauvais rot. Le spectacle est annulé, sur terre comme au ciel. Vous aurez beau crier, tout cela ne sert plus à rien.

Film manqué sans doute, comme le montage de deux scénarios étrangers avec de belles rustines, mais spectacle pas anodin tout de même: ce fou de Van Warmerdam continuera après ce coup-là à garder mon allégeance.