lundi 2 février 2026

LA VIE APRES SIHAM ou les dents du bonheur.


 Voilà un film bien sympathique que j'aurais aimé apprécier mieux. Un film de famille. Celle du réalisateur franco-égyptien Nabil Abdel Messeeh qu'il a voulu filmer et rassembler après la mort de sa maman, Siham. Un projet au long cours sans début ni de fin et le cinéaste, souvent présent devant la caméra, semble ne vouloir jamais s'arrêter de filmer.

Dans plusieurs scènes, le fils demande à ses parents d'adresser des messages filmés à leurs proches disparus. Voilà un cinéaste qui croit au cinéma comme lien de transmission, et de souvenir.

Comme une sorte de "private running-gag", Messeeh passe beaucoup de temps à se faire engueuler parce qu'il filme sans toujours demander la permission. C'est le "mais arrête avec ça, un peu !" ou les "mais tu ne sais pas faire autre chose ?" que lui lancent ses parents depuis toujours, ou le très énervé "sors de ma chambre !" de son fils pour qui ce n'est vraiment pas le moment.

Dans la famille de sa grand-mère dans un petit village en Egypte, il demande même aux membres de sa famille de faire semblant de le réprimander, tant son rôle dans la famille semble n'être que celui-là: l'enfant gâté qui n'a pas de métier sérieux et passe son temps à filmer tout le monde.

Les moments de complicité entre ses parents et lui, puis avec son vieux père tout seul, sont partagés entre l'émotion et les rires, séquences rendues impayables par les bonnes bouilles de ces complices; ils ont tous les deux les dents du bonheur.


Ce qui cloche dans ce "film de famille", c'est que les raisons de s'affairer sur le passé certes riche et mouvementé de ses parents paraissent finalement bien faibles par rapport à l'investissement du cinéaste et aux raisons qu'il a éprouvé de travailler cette mémoire. Ne pas faire partie de cette famille nous met presque à la place de celui qu'on invite à une soirée-diapo qui ne nous concerne pas.

Certes, Waguih le père a fait de la prison avant que le président Nasser ne pactise avec les Soviétiques (il était communiste), certes le mariage entre Siham et Waguih ne s'est pas fait tout seul, certes il y a eu l'exil du père en France d'abord, avant que Siham et leur fils ne le rejoignent. Si l'enquête mené à fleuret moucheté par Nabil délivre ses petits secrets, le film tient plus du roman familial que du grand roman national, c'est sa force tant qu'il reste léger. C'est aussi sa faiblesse parce qu'il aura accaparé toute notre attention pour pas grand chose.

Dans cette même envie de "gonfler" un peu la trame familiale, Messeeh a eu cette bonne idée d'insérer des scènes de grands mélos égyptiens signés Youssef Chahine et d'autres pour illustrer certains moments qui ont forcément échappé à l'oeil de sa caméra: la libération de son père, la rencontre entre ses parents, le retour d'un mystérieux "premier amoureux" dans la vie de sa mère, les retrouvailles, le pardon. Cette succession d'inserts avec ces beaux acteurs aux yeux humides et ces princesses du peuple aux élans impétueux appartiennent certes à un autre cinéma, et la manière avec laquelle Messeeh se les accapare est autant un clin d'oeil qu'un aveu d'impuissance: si l'émotion qu'il éprouve devant l'histoire de ses parents qui lui est enfin délivrée est si forte, jamais il n'aurait pu les filmer comme dans une grande histoire d'amour avec violons et scènes de danse, comme chez Youssef Chahine.


Un procédé qui met une distance, et beaucoup d'humour mine de rien, entre spectateurs et lui. 

Ceci étant dit, je veux bien croire ce que dit Nabil Abdel Messeeh dans ses interviews: le public égyptien, qui connait encore ses Chahine sur le bout des doigts et a connu ce que ses parents ont vécu, a ressenti son film bien mieux que votre serviteur. En gros, pour apprécier comme il se doit ce beau film, il faut avoir -beaucoup - le coeur égyptien.

dimanche 1 février 2026

CHRISTY AND HIS BROTHER, Irish slam.


 Dans les années 80, le cinéma britannique nous abreuvait de films très lumpenprolérariat à gros accent rocailleux, qui allaient du plus teigneux (Alan Clarke) aux plus dépressifs (les  premiers Mike Leigh), des plus aigrefins (les premiers Stephen Frears) jusqu'aux mètres-étalon du genre, les brûlots poing gauche brandi du très politique Ken Loach, le daron du genre.

 Avant que ces petits rigolos de Guy Ritchie et Danny Boyle nous en en fassent des caisses avec leurs grosses entourloupes à base de bastons, de gueules de bois à la pompe de stout et de musique de boîte de nuit, les Britanniques étaient tout de même les plus à même de nous parler d'injustice sociale, de déterminisme de classe avec tout ce que cela entraine de misère, de misère et de misère.

Aujourd'hui il n'y a plus que la scottish Andrea Arnold pour nous parler des classes populaires dans son pays, encore qu'elle ait sérieusement commencé à mâtiner son réalisme social de réalisme fantastique, pour le plus grand bien d'un "genre" qu'elle est la seule à faire vivre avec un nouveau souffle.

Et d'ailleurs, Martin Parr qui a si souvent et si bien photographié cette Grande-Bretagne-là est mort il n'y a pas longtemps.


Christy and his brother
est comme une piqûre de rappel. Nous sommes en Irlande cette fois (n'allez pas confondre un Anglais avec un Irlandais, malheureux !) et Christy, 17 ans, placé en famille d'accueil depuis ses 5 ans a fait une nouvelle connerie. Plus personne n'en veut et c'est son frère Shane, avec qui il n'a jamais vécu qui le récupère et accepte de le prendre "provisoirement" chez lui.

Shane est marié, a un boulot, un bébé, sa maison, il a envie que tout se passe bien mais observe d'un oeil méfiant ce frérot qu'il ne connait pas trop. A Cork, où les deux frères ont toujours vécu, tout le monde connait tout le monde, tout le monde est cousin avec tout le monde, tout le monde a bien connu leur mère, morte il y a longtemps.

Rien de bien nouveau sous le pâle soleil des îles britanniques, les Irlandais ont le coeur sur la main et n'ont pas leur pareil pour organiser des noubas où tout le monde finit par chanter des textes rigolos sur fond de rap lambda (la meilleure scène du film), les Irlandais ont un sens de l'humour qui décape, les petites frappes du comté de Cork sont les pires débiles dangereux du monde, et les Norries du comté ont beau tirer la gueule tout le temps, ils sont sympas comme tout quand on les connait bien.


Pour l'ambiance, Christy... peut faire penser au Tyrannosaure de Paddy Considine (avec un grand Peter Mullan), de mémoire le dernier film vu au cinéma qui parlait des prolos britanniques avec un tel souci de réalisme (en dehors de Loach, of course). Le dénouement du Considine était assez effroyable dans son genre, et Brendan Canty opte pour une sortie soft, généreuse, culcul-la-praline penseront certains mais enfin il est toujours permis de croire que tout ne va pas complètement mal non plus...

Il est tout aussi autorisé de penser que Brendan Canty n'a pas l'intention de révolutionner grand chose. Mais il a filmé les siens avec une affection qui appelle la sympathie. C'est déjà ça.